Le premier numéro du Décadent paru le 10 avril 1886 s'ouvre sur un petit discours "Aux Lecteurs". Ce discours commençait ainsi : "Se dissimuler l'état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l'insenséisme", et après avoir proclamé que tout, en effet, "décade" : religion, mœurs, justice, il continue par cette déclaration fort célèbre :
    "Nous vouons cette feuille aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes, aux incohérences à 36 atmosphères dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec des conventions archaïques étiquetées du nom de morale publique.
    Nous serons les vedettes d'une littérature idéale, les précurseurs du transformisme latent (...) en un mot nous serons les madhis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant..."
    Ce morceau est signé : "La rédaction" mais l'on sait qu'il s'agit d'Anatole Baju.
    On est alors curieux de savoir quelle poésie correspond à l'annonce ainsi faite.
Un premier poème signé Théo (à ne pas confondre avec Théophile Gautier, sait-on jamais !) paraît. Ce Théo là était, dit-on, tenancier d'un cabaret, rue de l'Ancienne Comédie.

Pierrot d'aujourd'hui

Le front enfariné, l'œil blêmi, le teint veule,
Il roule hagard, mourant, dans un ennui banal,

Ecrasé lentement comme sous une meule,
Et traînant sa gaîté sa défroque de bal !

Mélancolique, il passe, affairé, spectre et ombre,
Au milieu des chahuts idiots de l'Alcazar.
Il rit lugubrement d'un rire triste et sombre,
Cherchant autour de lui un convive. Au hasard,

Il prend quelque poupée qui battra la campagne
Et dira des mots crus en sablant le champagne !
Puis, payant ce plaisir de quelque pièce d'or,

La tête molle et l'œil atone, le cœur vide,
A la lèvre un hoquet, sur le front une ride,
Il rentre en son logis et, s'il le peut, s'endort !


    Dès le deuxième numéro, Pierre Vareilles (alias Anatole Baju) lance un appel à de nouveaux collaborateurs (était-il désemparé par  les vers de Théo ? ) et proclame que "c'est aux jeunes que le Décadent s'adresse".  Et dès ce deuxième numéro, Maurice Du Plessys offre au Décadent un sonnet de forme archaïque honorant les poètes de la Pléïade. Retour en arrière vers ce qui fut l'âge d'or de la poésie pour quelques artistes fin de siècle.


Madrigal ronsardiste

Rose, je t'offre ung boucquet où l'oeillet
Mesle ses fleurs perlées de rousée
A ces boutons que ma veue abusée
Cuyde estre ceulx de ton sein vermeillet.

Je t'offre encore ce follet agnelet
Et ceste chièvre à la touëson frisée
Dont la tetine entre tes doigts pressée
Tes petits piots empllira de doux laict.

Accepte aussi ceste grande corbeillette
Pleine de fruicts soüefs et fleurant mieulx
Que ne peut onc l'onctueux miel d'Hymette.

S'il en est ung que la dure sagette
Du clair Phoebus ait meurtry de ses feux,
Songe au mien cueur navré par tes chiers yeulx.

    D'après Anatole Baju la poésie est un genre qui à la fin du XIXe siècle va vers sa destruction. Certains critiques y verront une occasion de plus pour se moquer du rédacteur en chef du Décadent. On pense alors que la vision de Baju prouve la mauvaise qualité des productions dites décadentes. Cependant, la destruction du langage opérée plus tard par les dadaïstes vient confirmer la tendance perçue par Baju.
    Dès le deuxième numéro Baju écrit :


"On trouvera dans chacun de nos numéros quelques petites pièces de poésie dues aux plumes de nos collaborateurs. Nous n'avons pas voulu éliminer complètement les vers, nous savons qu'on ne les lit plus et qu'au XXe siècle, au plus tard, la poésie aura infailliblement disparu. Nous n'en donnons ici que pour montrer à nos lecteurs l'avachissement et leur liquéfaction".


    Terrible aveu de Baju qui ne se doute pas alors que ses propos seront mal interprétés et  moqués. En 2009, nous pouvons constater que Baju n'avait pas complètement tort dans son analyse de ce qu'allait devenir la poésie au XXe siècle. "La poésie aura infailliblement disparu" : un constat sévère mais qui, de nos jours, résonne de manière troublante.

       Baju ne campera pas sur ses positions car de grands poètes collaboreront à la revue : Paul Verlaine au numéro 18, Mallarmé au numéro 17, Rachilde, Jean Lorrain, René Ghil. Dans le numéro 25, on annonce la collaboration de Paul Adam, Jean Ajalbert, Edouard Dujardin, Félix Fénéon, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Jean Moréas, Theodor de Wyzewa.

        La revue qui annonçait la mort du genre finit par l'honorer. Cependant tous les collaborateurs qu'on avait nommés n'y collaborèrent pas.

         Effet d'annonce ? Tentative d'éblouissement ? Anatole Baju perdit peu à peu les sympathisants de la première heure parmi lesquels Paul Verlaine.

            La revue "de poésie" que devait être Le Décadent à ses débuts n'est plus. En réalité, ce projet n'était-il pas une supercherie ? Anatole Baju a d'autres ambitions, qui dépassent les débats d'ordre littéraire et artistique. La revue s'oriente d'ailleurs plus, au fil de ses numéros, vers des réflexions de nature sociale sur une frange de la jeunesse  que vers des questions à proprement parler littéraires. Ainsi, le titre de la revue ne sera plus "Le Décadent" mais "La France littéraire"(sous-titrée politique et sociale).