A Paris

Non ! Non ! Je n'irai pas chercher sur les galets
Et sur le sable fin le repos que l'on rêve !
L'horizon est trop plat, les varechs noirs sont laids,
Et les couchants éteints, j'ai trop peur, sur la grève.
Il me faut ton reflux à toute heure et sans trève,
Océan de chapeaux, de femmes et de bruit !
Je laisserai dans les bois dont l'air pur réjouit
Et le doux rossignol chantant sa roucoulade,
Pour boire incessamment  la clarté de ta nuit...
Tes trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

Remous de trottineurs et de  cabriolets,
Flot de chercheurs d'argent que la rente soulève,
Gens inquiets, et plus pressés que des boulets,
Pour qui tout est trop loin et l'heure toujours trop brève,
Tramways, coupeurs de foule et charrieurs de sève,
Qu'un chasseur de piétons, avec un cor, conduit,
Devants d'estaminets absorbant muid sur muid,
Et cochers empêtrés, Princes de l'Engueulade,
Vous savez largement égayer mon ennui :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

Alors que l'ouragan fait claquer les volets
Et que le ciel est lourd à ce point qu'il se crève,
Les robes se livrant à des envols follets ;
Le soir, quand au labeur on peut faire enfin grève,
Avec son minois frais, que le fard parachève,
La belle qui vous suit et celle que l'on suit,
Le regret qu'elle laisse alors qu'elle vous fuit
Parfumant de regards la folle bousculade,
Il n'est rien, nulle part, qui m'ait autant séduit :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

ENVOI

Ô vous que, par les temps d'azur, le soleil cuit,
Vous, les chemins bordés de tout ce qui reluit,
Qui peut vous remplacer dans mon esprit malade ?
Ni lacs bleus, ni prés verts, ni source qui bruit...
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

              GEORGES LORIN (Paris rose, 1884)signature_lorin

 

  L'auteur du Paris rose, on l'a dit, est un artiste polyphonique. Sous sa plume, l'on trouve des rimes mais aussi des lignes, des dessins et des visions poétiques. Dans cette ballade finale adressée à la ville de Paris, Georges Lorin résume l'essence même de son recueil qui plut tant à ses contemporains. Cette essence c'est la ligne du boulevard, c'est le fil du trottoir qui était autrefois arpenté par une foule bigarrée composée de belles parisiennes, de bourgeois, de filles publiques, d'artisans et de petits commerçants et, bien sûr,  de nombreux artistes en quête de reconnaissance. Un objectif ?  "Avoir pignon sur rue" certes, mais aussi se pavaner sur le trottoir, y chercher l'amour ou la fortune ou bien simplement déambuler.  Dans cette marche effrénée sur les boulevards, c'est la vie tourbillonnante d'un siècle qui se joue. A chaque pas, alors que retentit la musique du pavé, reviennent en boomerang les préoccupations de l'esprit : amusement, ennui, recherche de l'argent, de la jouissance. Sur les trottoirs de Paris agités d'un perpétuel mouvement, alors que l'esprit "en proie aux longs ennuis"cherche à se distraire, un faisceau d'informations et de sensations traverse le promeneur. Alors, Paris devient un "océan", un spectacle plus grand que la nature car il est artificiel et citadin, en somme,  il symbolise en un "tout" ce que l'homme moderne a bâti.
            Georges Lorin clôt donc son recueil, Paris Rose, sur un "feu d'artifices".  Avec passion, il évoque une sorte de "big bang"  de la modernité en substituant à l'univers, les trottoirs parisiens où, dans une sorte de chaos sonore (d'engueulades, de tapages commerçants) et de "folle bousculade", va émerger "l'esprit fin de siècle".
Un poème fondateur donc, doublement passionnant, car Georges Lorin a le talent de mêler aux mots l'image : ainsi s'impose dans l'esprit du lecteur l'image d'une humanité "bouillonnante" traversée de lignes dynamiques (des boulevards, des tramways), de rondes et de courbes (les robes aux envols follets) ; et simultanément  animée de flashs lumineux("tout ce qui reluit") et de souffle (celui de l'ouragan).

auteur : Bénédicte  Didier.