On peut s’étonner, en consultant les petites revues, de voir apparaître aux côtés de jeunes inconnus, des noms d’artistes prestigieux. Ces « maîtres » de la littérature décadente et symboliste, principalement Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé, en tant qu’ « écrivains majeurs » avaient un statut très particulier. Ils entretenaient auprès de ces jeunes en voie de consécration des relations privilégiées qu’il convient d’éclaircir. Nous pouvons également nous demander ce que les petites revues pouvaient leur proposer en échange de leur participation.


Le rôle  des petites revues


Mais avant de répondre à ces questions, il est nécessaire de préciser que les petites revues ont eu également envers ces « maîtres » un rôle paradoxal de « découvreur de talent ». En effet, alors même que Rimbaud avait disparu de la scène artistique, La Vogue et Le Décadent vont insister sur l’impact de sa poésie sur la jeunesse. Les manuscrits détenus par quelques personnalités sont alors diffusés et font connaître une œuvre encore cachée – même à un public de lettrés. Ainsi, sous l’influence de Paul Verlaine, la bohème met à jour un artiste de génie à travers la publication des Illuminations. L’emprise de cette œuvre poétique sur la littérature d'avant-garde sera déterminante. Pour accompagner cette démarche, Paul Verlaine confiera au public une célèbre plaquette publiée chez Vanier campant le portrait de Rimbaud comme un des plus célèbres « poètes maudits ». La presse bohème participe à la création de nouvelles idoles en publiant de nombreux articles, entrefilets ou critiques à valeur informative et publicitaire. De la même façon, Jules Laforgue, qui n’est resté que peu de temps sur la scène parisienne, a bénéficié de l’aide et du soutien de Gustave Kahn sans qui l’œuvre n’aurait peut-être pas eu autant de retentissement dans les années 1880-1890. Une participation à La Vogue, certes, ne garantissait pas l’adhésion d’un très large public mais  permettait d’atteindre éditeurs, artistes et journalistes. Les petites revues avaient ce pouvoir de mettre en lumière des artistes par une voie non conventionnelle mais efficace. De la même façon, les revuistes approchaient l’œuvre des « maîtres » d’une manière inédite, soit en publiant des textes moins connus de l’artiste, soit en critiquant son œuvre d’un point de vue original : c’est le cas notamment pour Baudelaire qui apparaît dans Le Chat noir à deux reprises avec des textes peu connus : « Sonnets inédits» et « Chanson du sieur de Long ». Dans Les Taches d’encre, Maurice Barrès approche l’œuvre du poète des Fleurs du Mal sous l’angle de son influence sur la jeunesse : « La sensation en littérature : la folie de Charles Baudelaire ». Il trouve dans l’exploration de cette œuvre et surtout dans les souffrances du poète de quoi satisfaire le « moi » de chaque individu par phénomène de sympathie : «  Tout est vain, tout est futile hors ce qui touche à notre moi». Cette redécouverte de l’œuvre des maîtres est donc une des missions que s'attribuent les petites revues.


                     

Poète mineur et poète majeur : une relation particulière

Nous avons parlé de relations privilégiées entre l'écrivain majeur » et les jeunes gens désireux de réussir. Il faut discerner ici plusieurs types de relations.

- Il y a d’abord le rapport maître/ élève que les bohèmes, même les plus contestataires admettent à l’image de leurs prédécesseurs, les Parnassiens ou les Romantiques. Cette relation est non seulement nécessaire mais fructueuse car l’image du maître permet de donner une dynamique au groupe induisant obligatoirement un mouvement d’adhésion ou d’opposition. Ce que les maîtres comme Verlaine ou Mallarmé apportent ce sont des œuvres personnelles dont le retentissement sera fédérateur. L’œuvre du maître a donc une fonction didactique : elle enseigne de nouvelles pratiques artistiques qui sont comme des modèles.

- Mais cette hiérarchie n’explique pas à elle seule les relations entre l’écrivain consacré et le bohème. En effet, elles sont liées à la sociabilité artiste, à cette communauté d’entraide et de partage, que nous avons décrite quand nous parlions de cabaret et de cafés littéraires. Le maître fréquente ces lieux et participe activement à ces rencontres organisées, à ces soirées rituelles qui marquent l’entrée du nouveau dans le milieu artiste. L’écrivain consacré renforce la cohésion des artistes entre eux en incarnant un modèle non seulement par son œuvre mais aussi par son existence.

- Enfin ces relations sont d’ordre stratégique. Le jeune bohème cherche à être à proximité d’un maître qui pourrait lui faciliter l’entrée dans un monde clos où il faut être davantage connu : celui des salons, des institutions, des maisons d’éditions et parfois même des grandes agences de presse. Du côté des petites revues, il va de soi que la collaboration d’un  « maître » de la littérature avant-gardiste est particulièrement bienvenue car elle cautionne une qualité artistique et valorise ses autres collaborateurs.

 

 Stéphane Mallarmé  et les "petites revues"

En ce qui concerne les publications de Stéphane Mallarmé au Chat Noir, nous pouvons constater qu’elles sont très épisodiques et qu’elles correspondent à des « diffusions générales » car ces 5 poèmes en prose étaient auparavant parus dans Pages avant d’être repris dans Poèmes en prose puis dans Divagations. Ils apparaissent aussi dans La Vogue. Autrement dit, Le Chat Noir n’est nullement le détenteur d’une exclusivité. Pour Stéphane Mallarmé, Le Chat Noir devait être un organe de diffusion auprès de la jeunesse bohème et non un outil d’expression indispensable. Ses collaborations à la revue montmartroise sont très peu personnalisées : nous n’avons retrouvé que quelques entrefilets dans le journal notant la participation du poète aux séances du cabaret. Selon Theodor Wyzewa le poète a l’image d’un artiste « bizarre » publiant dans des « feuilles obscures ». « M. Mallarmé est-il un fou ou un mystificateur ?», se demande le chroniqueur, avant de démontrer le génie du poète. D’allure lointaine, inaccessible, Mallarmé semble être rarement présent dans les cercles de vie bohème. Même La Vogue, qui lui voue une grande admiration, ne bénéficie pas de sa collaboration régulière. Comme d’autres opuscules, elle accueille très volontiers ses œuvres même si l’artiste lui est « infidèle ». Cette forme d’échange est tout à fait propre au fonctionnement des petites revues. Cette presse repose en effet sur des collaborations libres n’engageant aucune forme de contrat fixe. La renommée du poète, seule, suffit à lui donner accès aux premières pages des revues. Le débat entre Symboliste et Décadent a occupé la jeunesse mais Mallarmé ne s’y est pas engagé. Il montre sa sympathie aux entreprises des jeunes par ses publications et les utilise également comme des outils de réclame pour la parution de ses œuvres en volume. Cependant il est nécessaire de noter l’importance du retentissement de ses publications qui provoquent de longs commentaires comme le célèbre « Démon de  l’analogie ». Le manifeste le plus efficace n’est donc pas dans le pamphlet mais dans l’écriture elle-même qui cherche à délivrer des messages essentiels sur le plan poétique et philosophique.

Concernant les participations de Stéphane Mallarmé aux petites revues nous avons pu collecter un certain nombre d’informations dans l’édition « La Pléiade ». Celles-ci nous permettent d’affirmer qu’il a participé aux plus célèbres d’entre elles : à Lutèce (1883), à La Revue Indépendante ( 1885, 1887, 1888), au Scapin (1886), à La revue Wagnérienne (1886), au Décadent (1886), à La Décadence (1886), aux Hommes d’Aujourd’hui (1887, 1888) à La Plume (1889, 1891, 1893, 1895, 1896), à La Vogue (1886) et au Chat Noir (1885, 1886, 1889) bien sûr. Cette période d’activité au sein des petites revues s’articule autour de l’année 1885-1886 qui fut au centre d’une crise artistique. Certainement entraîné par quelques connaissances, Mallarmé joue par l’intermédiaire de ses publications un rôle important. L’œuvre en dit plus long que tous les discours, elle montre une voie nouvelle dont les artistes s’inspirent.


Paul Verlaine et "les petites revues"


Paul Verlaine adopte une autre démarche. Promu « prince des poètes », « père spirituel » d’une frange de la jeunesse artiste, il incarne la figure du maître vénéré très présent dans la vie des bohèmes. La relation qu’il entretient avec Le Décadent et son créateur Baju est très représentative du rôle qu’il a pu jouer dans cette presse. Au moment où paraît Le Décadent, Verlaine est malade, il séjourne plusieurs fois à l’hôpital. Le Chat Noir lance un appel à la générosité des lecteurs pour une collecte en son nom. Les temps sont difficiles malgré le succès d’estime de la jeunesse. Entre le poète et les petites revues s’établissent des relations parfois tendues. Au départ, Verlaine accorde toute sa sympathie à ces jeunes décadents qui l’ont pris pour modèle et pour maître malgré quelques réticences. La correspondance de Baju et de Verlaine est à ce titre particulièrement éloquente. Baju se servira de quelques lettres demandant à Verlaine une « déclaration de principes » à propos des décadents. Le poète se plie à la demande en des termes parfois équivoques :

Ces citations […] ont du moins le mérite d’être courtes et peu nombreuses. De plus, elles abondent tellement dans votre sens que je vous les envoie, puisque vous voulez bien avoir besoin de mon avis, en forme d’absolue adhésion à votre vaillant entêtement dans une cause si bonne aussi !

Verlaine va plus loin et « joue le jeu » non seulement en poursuivant des publications mais en répondant aux « attaques » de quelques collaborateurs du Décadent par lettres interposées :


Hier en relisant mon exemplaire du dernier numéro du Décadent, l’envie m’a pris de répondre un peu à Ernest Raynaud sur la Rime, qu’il attaque avec une virulence qui m’a fait réfléchir aux torts que j’ai pu avoir, en propos seulement, du moins je l’espère, envers elle.

Lecteur assidu de ce bon journal, j’ai pensé que je ne devais m’adresser que là pour exposer quelques idées qui me sont venues tout à l’heure à ce sujet.

   

          La parution de ce pamphlet intitulé « Un mot sur la rime » permet à Verlaine d’enseigner à la fois un « savoir-faire » poétique et de souligner, en s’appuyant sur sa postérité, la qualité de la revue. Verlaine est en quelque sorte le parrain de la revue. Il se charge d’en faire la promotion et offre des textes inédits dans toute la presse parisienne. Les poèmes dédicaces publiés au Chat Noir et intitulés « Quelques Amis » vont dans le même sens. Verlaine décrit les bohèmes et leur accorde un moment d’éternité ( en bénéficieront parmi d’autres : Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, Armand Sylvestre, George Bonnamour, Maurice Bouchor, Léon Bloy, Raoul Ponchon, Laurent Tailhade…). Mais l’échange entre Verlaine et Baju est parfois moins fructueux. On devine à travers la correspondance avec le directeur du Décadent que ces rapports sont intéressés. Verlaine se plaint de ne pas avoir de visite à l’hôpital et demande monnaie ou timbre pour vivre. Baju ne semble pas donner de réponse :

Mon cher Baju,

Que devenez-vous, du Plessys et vous ?

Pourquoi du Plessys se fait-il invisible ainsi ? […] Qu’il vienne donc et pense à moi.

Et Le Décadent ?

Et le recueil de sonnets ?

Quid de Tailhade ?

J’ai quelques idées touchant Le Décadent. Savez-vous d’abord si L’Encyclopédie des Poètes de Lemerre (est-ce bien ça le titre ?) a inséré des vers de Pétrus Borel ? Il y en a de forts beaux que Le Décadent pourrait reproduire.

Dans une autre lettre, Verlaine demande à Baju de lui trouver un emploi dans la revue :

 

Chers amis (à Anatole Baju et Du Plessys)

Je compte à peu près sur vous jeudi « according to thy word » et dimanche pour sûr, indépendamment des jours de visite subséquents. Je crois que je partirai d’ici le 31 courant. D’ici là, voyez si vous pouvez me trouver quelque petite chose, emploi ou n’importe quoi.

En janvier 1888, un désaccord éclate à propos de la parution d’un poème. Baju l’aurait publié alors que Verlaine n’avait pas donné son accord. D’autre part, il apparaît à travers ces lettres que l’attitude de Baju était pour le moins désinvolte : il utilisait en effet les textes de Verlaine sans lui donner de nouvelles en retour.

J’apprends par quelqu’un vu à l’instant que, en dépit de ma prière de ne pas insérer encore la Ballade touchant un point d’histoire, celle-ci a paru dans le numéro 3 du Décadent (15-31 janvier 1888).

De plus je ne reçois décidément pas le journal ce qui m’empêche nécessairement de juger de la polémique d’un journal qui prétend s’autoriser d’une lettre mienne qu’on intitule pompeusement « Déclaration de principes » - et ce qui n’est pas gentil, surtout moi étant où je suis.

Ces deux raisons me déterminent, d’une part, à ne vous plus rien envoyer et à retirer mon sonnet à du Plessys : d’autre part, à publiquement déterminer la part jusqu’ici prise par moi dans votre journal et mes raisons de m’abstenir désormais d’y écrire.

Cette lettre est précieuse car elle témoigne des pratiques menées par les petites revues. En effet, Baju ne se montre ici guère élégant. L’exploitation malhonnête des œuvres est un acte qui ne nous étonne guère dans le milieu des « contrebandiers ». Malgré cette brouille, la correspondance se poursuivra encore quelques mois jusqu’en juillet. Verlaine y fait part de quelques demandes de réclame notamment pour son recueil Parallèlement dont il rédige lui-même les notes :

Annoncez donc à paraître prochainement (sans nom d’éditeur) : Les Amis, poésies, par Paul Verlaine.

Ce sera toutes les choses purement cordiales et amusantes qu’il y a dans Parallèlement, plus quelques ballades et sonnets tout simples et le titre l’indique, amicaux.

Inutile de préciser ça. Faut que ça fasse – ce titre – encore un peu gueuler, puis la surprise éclatera, en admettant qu’un livre de vers éclate.

Verlaine se montre habile stratège. Laurent Tailhade note justement à son sujet :

Très habile en dépit de son débraillement affecté, de son allure insouciante et d’une prédilection très sincère pour les liqueurs fortes, Verlaine attendait son heure, sachant qu’elle ne pouvait tarder, que, par un mouvement de bascule inévitable et certain, le goût des jeunes hommes ne tarderait pas à s’orienter vers un art plus véridique.

Reprenant de l’autorité sur Baju, il s’assure une campagne de promotion et prévoit des plans pour lancer de nouvelles polémiques : « Je crois qu’il serait bon de commencer une campagne. À cet effet, fixez-moi le jour où du Plessys, Raynaud, vous et moi pourrions nous voir chez moi pour en discuter le plan.». Finalement, le poète prend conscience des maladresses de Baju n’hésitant pas à railler son manque de discernement dans des situations délicates :

Je viens vous remercier de l’article que vous me consacrez en tête de votre numéro du 1er courant et en même temps vous faire remarquer qu’il a été écrit absolument à mon insu. Au cas contraire, je vous eusse dissuadé de toutes mes forces de prononcer les noms des maîtres et amis de la façon que vous avez fait, croyant, j’en suis sûr bien faire.


 Ces relations éclairantes sur le monde des petites revues nous dévoile un maître habile mais parfois victime du milieu bohème. Avec les directeurs de La Plume et de La Vogue, Léon Deschamps et Gustave Kahn, Verlaine insiste clairement sur l’argent qui est en jeu. Ainsi, il réclame à plusieurs reprises son dû pour une publication, la comparant avec celles d’autres poètes. Parfois même il marchande ses œuvres en vue d’avoir quelque somme versée d’avance :

 Vanier m’a dit que vous lui aviez dit avoir suggeré à Dujardin l’idée de me demander un roman pour La Revue Indépendante[…]. Je ne puis rien donner ni promettre sans qu’il me soit fait quelque avance d’argent. Dans la situation atroce dans laquelle je me trouve, j’ai absolument besoin de cet incitamentum, absolument. La chose est d’ailleurs commencée, elle pend interrompue, attendant qui la fasse achever. […]

 Un point délicat ou plutôt bien simple. Pouvez-vous me payer tout ou partie de ce qui peut me revenir de ma copie dans La Vogue et sur Les Illuminations ? Si oui, ô faites tout de suite !


 Ces collaborations par intermittences sont caractéristiques des petites revues. Elles traitent, à ce niveau, de la même manière les maîtres que leurs plus jeunes collaborateurs. On s’aperçoit également que les rétributions financières étaient rares et souvent modestes. Malgré cela, les aînés venaient y participer en marchandant leurs interventions.

        Dans le milieu bohème, « se faire une place » n’était pas chose facile d’autant plus lorsqu’on souhaitait être rémunéré. La question financière est un point passionnant dans l’histoire des petites revues car on se rend compte, à travers des témoignages, que l’exploitation des artistes était aussi son lot. La parfaite connaissance des ressorts du commerce moderne auquel se substituent parfois le marchandage ou le troc, rend ses revues particulièrement redoutables. Pour un maître, la situation n’est pas davantage facilitée. Mais quelques collaborations aux petites revues peuvent  lui apporter plusieurs bénéfices. Il y a tout d’abord le fait de pouvoir être reconnu par la jeunesse et donc admiré, imité. Cette reconnaissance de la part des jeunes bohèmes n’est pas négligeable car elle aussi construit une renommée. Peuvent être évoqués aussi, les motifs suivants : le besoin de tisser un « réseau » de connaissances et d’affinités artistiques en dehors des institutions et le désir d’être en représentation, de renouveler ou de prolonger éventuellement une image. Liés à la sociabilité artiste, ces « bénéfices » ne sont parfois pas recherchés de manière intentionnelle. Seulement, nous relevons leur existence car elle nous paraît importante. En effet, les petites revues facilitent la communication entre différents groupes d’artistes. Elle fige aussi pour la postérité des figures par des portraits, des sonnets-dédicaces, des illustrations. Les portraits de Verlaine et de Mallarmé dans ces petites revues ont fait perdurer l’image de ces artistes dans la mémoire collective sous la forme de « poses » : Verlaine en poète maudit, partageant une vie de misère avec les bohèmes les plus pauvres, et Mallarmé en esthète délicat et inaccessible. Nous pensons aussi à d’autres artistes comme Rollinat dans sa pose macabre ou Jean Richepin, poète couronné par la gloire. Le fait que ces petites revues soient en marge des institutions a aussi un autre intérêt pour un artiste déjà reconnu. Le « maître » peut y trouver un moyen d’échapper à un « inventaire médiatique », cloisonnant d’un côté, les poètes institutionnalisés et de l’autre, les aficionados de l’avant-garde.