D’après les témoignages d’Ernest Raynaud et de Remy de Gourmont, une rumeur disait également que Bajut avait dû à la mort de son père travailler comme piqueur de meule  ce qui consistait à piquer les surfaces de frottement de la meule. L’entretien des meules se faisait tous les quinze jours. Le métier était physique et devait laisser quelques cicatrices :

 

 

 « Orphelin de père, astreint de bonne heure, pour gagner sa vie, à un métier dur et pénible, c’est sur ses heures de sommeil qu’il avait économisé le temps de s’instruire. D’abord ouvrier piqueur de meules (ses mains en portaient le stigmate), il avait conquis de haute lutte (au prix de quels efforts surhumains !) la modeste situation d’instituteur communal adjoint à Saint-Denis10. »

 

 

 

La condition sociale de Baju devait dans le milieu des lettres être particulièrement remarquée. Pour Remy de Gourmont, cette origine eut une influence considérable sur le style de l’artiste jugé maladroit et agressif :

 

 

« On dit qu’il fut instituteur, et je le croirais volontiers au manque de culture fondamentale que décèlent ses écrits. Mais on dit aussi qu’il était piqueur de meules, et ceci me toucherait beaucoup plus, car c’est un métier pour lequel j’ai toujours eu de l’estime. C’est l’ouvrier, une manière d’artiste en son genre qui rhabille les meules, qui leur refait ce vêtement de rugosités précises entre lesquelles le grain de blé happé, s’arrête, se dépouille, puis s’écrase. Baju n’apporte pas dans les lettres le doigté du piqueur de meules. La plume sans doute oscillait dans ses mains bleuies par les étincelles d’acier, habituées au lourd marteau à deux pointes11. »

 

 

Paul Verlaine mit en relation cette période délicate dans la vie du jeune homme avec la sensibilité lamartinienne du père disparu : « Adolescence passée à la contemplation de la nature et à rêver12 ». Ces quelques vers de Baju en effet semblent magnifier une terre natale dont le souvenir est empreint d’une douce mélancolie :

 

 

 

« Sous le scintillement des stellaires clartés

 

Où se spiralisaient, dans une voix confuse,

 

Les ultimes rumeurs de la terre diffuse

 

Emmi l’espace immense aux vierges bleuités ;

 

[…]

 

La Nature était belle à cette heure du soir

 

Ainsi qu’une endeuillée en larmes, sous son voile

 

Alliciante avec sa couronne d’or

 

Comme la jeune veuve à même de douloir13. »

 

 



 

10 Ernest Raynaud, op. cit., p. 67-68.

 

11 Remy de Gourmont, op. cit., p. 45.

 

12 Paul Verlaine, article « Anatole Baju », Œuvres en prose, La Pléiade, p. 808.

 

 

13 Le Décadent, Anatole Baju, « Désirs fous », 13 novembre 1886 cité par Noël Richard, op. cit., p. 41.