23 juin 2009
AUGUSTE BARRAU, UN DECADENT
Pendant quelques années entre 1882 et 1889, de nombreux poètes méconnus ont tenté l'expérience d'une poésie dite "décadente". Le poète Auguste BARRAU en fit partie. Né et mort à Challans, en Vendée, (20 juillet 1856 – 27 février 1941) il a parcouru Paris, fréquenté Montmartre, le boulevard et les tavernes qui l’ont naturellement conduit aux Hydropathes (1878-1881) et aux autres sociétés bachiques. Fidèle à la bohème, il participa d’ailleurs au cinquantenaire du cercle hydropathe qui eut lieu le 17 octobre 1928. Léon Maillard disait à son propos qu’il était un « diable d’homme » car il savait étonner. Son pseudonyme dans les revues, Jean des Saules, était digne de ses origines puisqu’il rappelait une mystérieuse généalogie végétale. Pour Olivier de Gourcuff, Auguste Barrau qui habitait Challans, offrait « ce rare exemple d’un littérateur de province vivant par l’esprit à Paris ». Cet esprit parisien se retrouvait dans de nombreux textes que ce soit dans le recueil Fleurs d’Enfer ou dans La Vie Artiste. Fleurs d’enfer dérivent évidemment du recueil des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. C’est en effet la même recherche du frisson macabre, la même obsession des noirs parfums. Très éloignées des Fleurs de Vendée d’Emile Grimaud, ces fleurs maladives semblent sortir tout droit d’un mauvais rêve, au bord d’un étang gangrené de lentilles :
Et parmi tous ces bruits où son rêve s’affame
Passent les puanteurs montantes des marais,
Et le vent qui revient, gonflé des souffles frais,
Y mêle des odeurs enivrantes de femme…
Le recueil était illustré d’une eau-forte d’Henri Boutet et de dessins de Mignot. Très « fin de siècle » dans sa composition et ses thèmes, Fleurs d’Enfer est une œuvre qui témoigne de l’état d’esprit d’une jeunesse désabusée. Auguste Barrau voue un culte à la forme poétique moderne teintée de réel raffinement. La nature devient un écrin où le bien et le mal coexistent. Aussi artificieuse qu’une femme, la nature déploie des séductions dangereuses. Dans le sonnet « Comme l’an passé » le poète nous donne à lire sa vision de l’amour :
Sur l’immense métier qu’on nomme l’horizon,
Le soleil a tendu ses fils d’or et de soie,
Pour former en tissus où le regard se noie
Les nuages coiffant chaque toit de maison.
Sous les baisers d’avril la terre en pâmoison
Enfante chaque jour une nouvelle joie
Qui s’empare du cœur et gaiement le fourvoie
Dans les chemins fleuris où l’amour tient prison.
Tout comme l’an passé, le long des vertes sentes,
Au pied de buissons roux, les brises caressantes
Follement sèmeront un refrain ravisseur.
Et, pris du même mal ardent, des mêmes fièvres,
Les jeunes gens diront des mots pleins de douceur
Aux vierges qui n’auront que mensonges aux lèvres !
Selon un critique, « avec Barrau, on [était ] toujours certain d’acquérir une impression nouvelle des pays que l’on croyait posséder. ». La riante province chantée sur des airs rabelaisiens laisse en effet place à un territoire presque hostile. Le thème du mensonge, de la duperie transparaît dans ces vers pleins de souffle large et d’émotion. En 1887, lors de la publication de La Vie Artiste, et plus précisément à l’occasion d’une lettre-préface, l’artiste montre son amour pour les paysages lunaires ou hivernaux qui s’accordent mieux à une sensibilité mélancolique :
« Ce soir-là nous étions baignés de lune, s’il vous en souvient, et nous marchions, côte à côte, silencieux et étrangement absorbés par les murmures que l’orgue du crépuscule semait un peu partout.
La nuit était tombée ; une nuit toute verte avec ça et là, quelques étoiles : clous d’or qui attachaient à l’horizon de petits morceaux de nuage aux moutonnements de ouate.
C’était l’automne.
Cette saison incomprise possède, pour certains, un charme tout particulier comme en ont les flacons d’odeurs débouchés et les fleurs qui s’étiolent. L’automne ? C’est l’agonie de l’été lourd, énervant avec ses bouffées de chaleur ! C’est l’oxydation des feuilles, la fraîcheur délicieuse des soirs et le decrescendo mélancolique de la brillante symphonie estivale ! Les bois n’ont pas leurs caquetages bruyants, en revanche, ils chuchotent de mystérieuses paroles, troublantes comme le silence dans le demi-jour des églises. De là-bas la brise, coupante comme une lame affilée, apporte, avec des bourdonnements, l’odeur balsamique des sapins qui fleurent comme en mars, des sapins élégants dont les aiguilles vertes, en tricotant des fils invisibles, font le bruit berceur de la mer.
Pour ma part, j’aime le printemps, j’ai l’été en grande estime, mais j’adore l’automne….L’automne si triste avec ses nids vides et si doux avec ses pâles soleils couchants ! »
La description de cette nuit étoilée est moderne par son recours à une prose poétique, à la fois fragmentaire et picturale. Fragmentaire, car le poète offre une vision éclatée du monde extérieur – quelques notes sur les étoiles transfigurées en clous d’or, sur les aiguilles des sapins qui tricotent leurs fils invisibles. L’image élève la description à une dimension symbolique. La nature n’intéresse le poète qu’en tant que miroir de sa propre sensibilité, de ses sentiments. Des sensations contradictoires sont recherchées comme une marque de raffinement – ainsi l’opposition de la douceur et de la coupure, du silence et du bourdonnement, de la couleur oxydée des feuilles et de la pâleur du soleil couchant. Les références picturales ne sont plus tournées vers l’impressionnisme mais plutôt vers ce que l’on a appelé le « néo-impressionnisme ». Ce style poétique semble rechercher l’étrangeté des sensations, une beauté artificielle. Auguste Barrau fit paraître quelques-uns uns de ses textes dans La Plume et notamment quatre poèmes en prose parus sous le titre Automnalités : « Aube grise », « Sieste », « Vesprée », « Médianoche ». La campagne vendéenne est représentée sous de nouveaux motifs. Dans « Aube grise », le poète évoque le sort d’une jeune campagnarde qui sera violentée par un mari bestial le soir de ses noces :
« En sa maison la Vierge blanche songe.
Fleur délicate éclose – par quel caprice de la destinée ! – en ce milieu primitif qui l’étouffe, elle a besoin d’un air plus léger que celui qu’elle respire avec tant de peine. Frêle, pâle, d’une joliesse un peu étrange, elle vit là sans joie, parmi ce peuple de villageois frustes dont la gaieté bruyante et parfois obscène lui fait mal. »
Le portrait acide de la jeune mariée et de son entourage rappelle quelques récits naturalistes qui traitaient sans fards de la condition féminine. Auguste Barrau donne de la province une image très contrastée. Il dépeint un monde parfois rude et violent, une certaine animalité humaine. Ainsi même l’heure du repas champêtre est décrite avec une tristesse diffuse : « Autour du plat vide devisent joyeusement les travailleurs au bruit des silex battus par les lames d’acier et les couteaux. La fumée des pipes monte lente, droite comme une mince ligne grise, au-dessus des buissons silencieux. ». Cette fière confrérie apparemment heureuse semble comme protégée du monde extérieur. Alors que le temps se suspend, le poète poursuit sa contemplation dans les terres devenues « paysage polychromé » sous les reflets du soleil :
« Par bandes les oisillons se poursuivent dans les terres labourées. Des vaches, sonnaillant le retour aux fermes, meuglent longuement, et les chiens de bergers dans l’encadrement des portes grangères, aboient aux passants cependant que les enfants bruyamment s’ébattent.
Soir doux d’automne tendrement mélancolique avec ses ors pâles,
ses couleurs passées et ses musiques pleurardes qui mettent en les cœurs
sensibles les tristesses du passé : amours malheureuses, amitiés perdues
et dans les âmes artistes le regret de ne pouvoir qu’imparfaitement traduire la
poésie dont elles sont remplies.»
« Médianoche », l’heure fantomatique, l’heure inspiratrice, l’heure amoureuse, l’heure du repos se décline à travers différents portraits dont celui du poète qui « rythme et rime, œuvrant d’art pour sa Mie, pour la Gloire ou besognant de la plume pour devenir l’amant de dame Fortune. ». Comme un refrain lancinant, cette formule se répète mélancoliquement : « Des coulées de bleu électrique glissent sans cesse du ciel et s’épandent par toute la campagne ».
On recense dans l’œuvre de Barrau un premier recueil de poésie Souvenir du Quartier Latin, une comédie en un acte et en prose L’Epicier malgré lui, des monologues en prose intitulés gauloisement Pourquoi je suis resté célibataire et Vierge il l’a laissée dits par Félix Galipaux, un récit dramatique Les Drames de la rue. Au voleur !, des Notes de Voyage et deux récits Pour les naufragés des Sables d’Olonne et L’Ile aux moines. Il aurait également consacré un recueil à une région proche de la Vendée sous le titre : En Bretagne. Lorsqu’il évoque en 1887 les conditions de la vie artiste sous forme de quelques nouvelles, Auguste Barrau n’hésite pas à puiser dans l’encre douce-amère de l’humour noir. Par cet ouvrage il prétend essayer d’expliquer à une dame chère à son cœur les vicissitudes de sa vocation : « Oh ! les douleurs…qui pourra jamais dire le nombre de victimes qu’elles ont faites parmi ces cœurs généreux étouffés dans des mains de femmes… ». Gaillardement il évoquera quelques débuts difficiles, le sort de quelques jeunes gens suicidés car trop épris d’idéal : « Vivre, aimer, souffrir : cette trinité sous les fourches caudines desquelles nous sommes obligés de passer, réserve, pour l’amant de l’art, d’infinies tendresses. ».
Pour en savoir plus (références citées) :
Lire l'article de Bénédicte DIDIER, "Poèmes et chansons oubliés du territoire d'ouest à l'aube du XXe siècle", revue ECRITS D'OUEST, 2006, n°14.
Ballade de la Joyeuse Bohème
Eugène Torquet (1860-1918) plus connu sous le nom
de John-Antoine Nau (lauréat du premier prix Goncourt) se lia à la
bohème de la fin des années 1870. Ainsi il fréquenta le cercle des
zutistes, le club des hydropathes et bien entendu le fameux cabaret du Chat Noir. Il y laissa une célèbre ballade parue dans le numéro 1 de l'année 1882.
Cette ballade choisit de mettre en avant une bohème joyeuse
contrastant avec celle de Murger. Au cours de ce poème chantant, à la
ritournelle entêtante, Torquet reprend ce qui sera l'essentiel des
revendications de cette "nouvelle bohème fin de siècle". Dans le chemin
déjà tracé par Villon, la bohème représente une sorte de "marge
idéale" qui autoriserait une vie de plaisirs loin des principes d'une
existence bourgeoise et conformiste. L'artiste en vouant un culte à
l'amour feint de mépriser la fortune. Mais en cherchant à "effaroucher"
le bourgeois, on l'interpelle, on en fait un spectateur privilégié du
sort de l'artiste. La posture bohème est d'autre part celle d'une élite
marginale détachée des préoccupations "bassement" matérielles de la
foule. Le groupe bohème apparaît dans toute sa vigueur, comme une
collectivité d'élus pleinement conscients de leur mise en scène.
Dans ce siècle de picaillons
Où la soif du gain nous torture
On donne la chasse aux millions.
Or, scène, beaux vers et peinture
Ne donnent que maigre pâture.
Mais, faisant la nique au destin,
Je serai, - j'ai la tête dure -
Peintre, poète ou cabotin
Porteur de lyre ou de crayons.
Pitres chatoyants de dorure
Qu'on nous excuse, nous baillons
Chez les banquiers, rois de l'usure.
(...)
Bourgeois, fuis quand nous ripaillons
Ou bouche ton oreille pure :
Nos discours sur les cotillons
Effaroucheraient la Censure ;
Et nous trinquons, mortelle injure
En disant : "Bren !" au Philistin !
Et ! L'on ne hait pas la biture
Peintre, poète ou cabotin.
Envoi
Femmes, ne nous soyez point dures ;
L'artiste en vos bras de satin
Ne fait pas mauvaise figure,
Peintre, poète ou cabotin.
04 juin 2009
Un drame lyrique : NANA SAHIB, de Jean Richepin
Nana Sahib de Jean Richepin est un drame en 7 tableaux représenté pour la 1ere fois le 17 décembre 1883. Jean Richepin y interprètera le rôle titre. Quant au premier rôle féminin, il fut interprété par Sarah Bernhardt. Parmi les acteurs on trouve également Félix Décori (dans le rôle de Sir Edwards), bien connu du milieu bohème.
Le personnage éponyme, Nana Sahib, est une grande figure historique qui mena une rébellion contre les colons anglais en 1857. Le destin mystérieux de Nana Sahib et notamment sa disparition avait nourri l’imagination d’écrivains français comme Jules Verne qui y consacra un roman : La Maison à vapeur (1880).
« Nana Sahib ! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait encore de le jeter comme un suprême défi aux conquérants de l’Inde ».
Jean Richepin propose une relecture « fin de siècle » du parcours de ce personnage héroïque mené à la mort par sa passion pour une femme. Il donne à lire également des propos politiques opposant les colons anglais aux « esclaves » indiens.
La pièce se déroule en Hindoustan, dans la province de Cawnpore en 1857-1858.
I. RESUME DE LA PIECE
Premier Tableau : « Les Présents de Djamma »
Le premier tableau baigne dans une atmosphère de conspiration. Un sergent ordonne à quelques esclaves indiens d’activer les préparatifs en vue des prochaines festivités (cérémonie de réception du gouverneur). Le peuple indien enrage de devoir servir les Anglais. Djamma, fille du rajah, qui se prépare à épouser Nana Sahib, distribue au peuple une quantité de présents tous plus précieux les uns que les autres. Dans l’ombre, un esclave, Cimrou, attire le rajah Tippoo-Raï et lui propose un marché : il lui dira où se trouve le légendaire trésor de Siva et en échange le rajah lui donnera sa fille Djamma. Tippoo-Raï fait mine d’y réfléchir mais envoie un de ses hommes arrêter Cimrou.
Deuxième
Tableau : « La Révolte »
La cérémonie commence. Lord Whisley invite le peuple indien à s’exprimer s’il se trouve victime d’injustice. Il prête une oreille attentive aux doléances des indiens mais Nana Sahib intervient et demande de réprimander plus sévèrement encore ceux qui osèrent prendre la parole. Soudain, la foule offensée s’écarte au passage d’un yogi que des sergents anglais brutalisent. Ce dernier appelle la foule à « faucher » les Anglais. C’est alors que Nana Sahib dévoile sa véritable identité et mène à son tour la révolte contre les Anglais pris au piège.
Troisième Tableau : « Le Massacre de Cawnpore »
Nana Sahib s’assure de l’amour de Djamma et refuse non seulement de reporter son mariage mais également le marché que vient lui proposer à nouveau Cimrou (de l’or en échange de la main de Djamma). Pris d’une fureur guerrière, il organise le massacre des colons anglais devant ses 2 otages : Lord Whisley et sa fille Miss Ellen.
Quatrième Tableau : « Le Paradis du tigre »
Nana Sahib est au combat lorsque Djamma entend de la bouche de Gamavât qu’un traitement de faveur est accordé à l’otage anglaise, Miss Ellen. Jalouse, elle ordonne sa libération mais quand Nana Sahib est de retour, tel une bête traquée, il comprend qu’il a été trahi car Miss Ellen était son dernier recours pour marchander avec les officiers anglais. Pris au dépourvu, Nana Sahib ordonne alors à Lord Whisley, menacé de tortures, de convaincre ses hommes de cesser les combats. Contre toute attente, Lord Whisley donne l’ordre à ses troupes de le fusiller, ce qui sera fait. Nana Sahib, désormais seul, décide de prendre la fuite dans la jungle appelée « le paradis du tigre ».
Cinquième Tableau : « Le Paria »
Trois mois plus tard, les Anglais ont repris possession du palais. Un paria, qui n’est autre que Nana Sahib déguisé, est chassé par des officiers. L’annonce des fiançailles entre Djamma et Cimrou va être célébré quand Nana Sahib intervient et désigne Cimrou comme un esclave. Tippoo-Raï le reconnaît mais Cimrou fait mine de ne l’avoir jamais vu pour ne pas être à son tour démasqué. Sir Edwards fait venir des témoins dont Miss Ellen mais nul ne désignera le paria comme étant Nana Sahib soit par serment soit par respect de l’honneur.
Sixième Tableau : « Les Cavernes »
Cimrou entraîne son beau-père et sa promise dans la grotte où se trouve le trésor de Siva afin de conclure le mariage. En traversant la caverne, ils perçoivent des bruits de pas et craignent les esprits du tombeau de Siva.
Septième Tableau : « Le Trésor de Siva »
Dans la grotte, face au fabuleux trésor, Tippoo-Raï jubile alors que Cimrou entend bien s’emparer de Djamma. Soudain, Nana Sahib apparaît revêtu d’un costume de rajah. Pensant être trahi, Cimrou tue Tippo-Raï et se lance dans un duel contre Nana Sahib. Après une lutte ponctuée des prières de Djamma, Cimrou blessé mais encore en vie, met le feu à un bûcher. La porte de la grotte, définitivement scellée par un mécanisme dont Cimrou a le secret, condamne les héros. Les deux amants décident alors de mettre fin eux-mêmes au supplice en se jetant dans les flammes.
II. LA RECEPTION DE LA PIECE
Le succès fut très mitigé comme on le constate en lisant cette critique extraite de L’ILLUSTRATION, n°82 bis, dimanche 30 décembre 1883, p. 418.
« Le fameux drame en vers de Jean Richepin, Nana Sahib, dont on parlait depuis si longtemps, vient enfin de voir le jour à la Porte Saint-Martin. C’est assurément l’œuvre d’un rimeur habile mais ce n’est pas la pièce d’un homme de théâtre.
Il était tout d’abord étrange de choisir pour héros une sorte de monstre qui n’a guère d’autre titre à la célébrité que l’épouvantable massacre de la population d’une ville qui s’était rendue à la discrétion. La tuerie des prisonniers anglais, hommes, femmes, enfants, qui avaient eu foi dans la parole de cette bête féroce, est un haut fait qui eut dû écarter à jamais d’un cerveau humain toute réhabilitation. Mais ce qui a séduit le poète, c’est qu’après la reprise de la ville de Cownpoore par les Anglais, Nana Sahib disparut et qu’on ne sut jamais ce qu’il était devenu. Peut-être vit-il encore tranquillement chez quelque rajah anglophobe qui prend soin de sa vieillesse.
Mais une fois le héros adopté, on pouvait croire que M. Richepin nous l’aurait montré dans son rôle historique, et que la sanglante épopée du barbare nous aurait valu un grand drame véhément et coloré. Point. Le Nana-Sahib de la Porte Saint-Martin est un personnage romanesque, poète à ses heures, violent et souvent, qui traverse, sans éveiller aucun intérêt, les incidents d’une action puérile dont le dénouement est un tableau des Mille et une Nuits.
Nana-Sahib est aimé d’une jeune indienne, Djemma, que son père est sur le point de donner à un paria du nom de Cimrou, lequel lui a promis qu’il le conduirait dans le caveau mystérieux qui renferme tous les trésors de Siva, et même qu’il l’en ferait sortir. Car là est la difficulté : on peut entrer dans ce caveau mais pour en sortir, il faut connaître un secret que seul, Cimrou possède. (…)
Ce ne sont pas, en effet, les beaux vers qui manquent dans l’œuvre. Il y en a d’éclatants, d’harmonieux, de colorés, d’émus, mais combien sont noyés dans les longueurs de cette pièce diffuse et dépourvue d’intérêt ! Il y a aussi des décors superbes et des costumes éblouissants, mais que tout cela devient accessoire, lorsqu’on veut en faire le principal !
L’interprétation a eu des éclats et des faiblesses. Mme Sarah Bernhardt s’y montre la sirène poétique, passionnée, enchanteresse que nous connaissons, et son action sur le public pourra peut-être forcer le succès à se déclarer. (…)
Malgré les beaux vers de M. Richepin, malgré les splendeurs de la mise en scène, malgré la présence de Sarah Bernhardt, voilà une pièce à laquelle nous n’osons pas prédire les cent représentations d’usage. »
24 mai 2009
Charles Morice
Charles Morice a collaboré a plusieurs journaux et revues. Il a fondé Lutèce. Il a publié à Bruxelles L'Action humaine, revue bimensuelle entièrement rédigée par lui où parurent Noa Noa, Le Rideau de pourpre, Notations, Méditations esthétiques etc. Charles Morice collabora également au Mercure de France et à Vers et prose.
Né le 15 mai 1861 à Saint-Etienne (Loire), Charles Morice fit ses études à Lyon. Il vint à Paris dès 1881, se lança dans la littérature, fonda avec Léo Trézenick (Léon-Pierre -Marie Espinette) la gazette littéraire Lutèce, restée célèbre, et devint bientôt l'ami de Villiers de l'Isle-Adam, de Mallarmé et de Verlaine, qui lui dédia ce sonnet :
Charles MORICE
Impérial, royal, sacerdotal comme une
République française en un quatre-vingt-treize,
Brûlant empereur, roi, prêtre dans la fournaise
Avec la danse, autour, de la grande Commune ;
L'étudiant et sa guitare et sa fortune
A travers les décors d'une Espagne mauvaise,
Mais blanche de pieds nains et noire d'yeux de braise,
Héroïque au soleil et folle sous la lune ;
Néoptolème, âme charmante et vaste tête,
Dont je serais en même temps le Philoctète
Au cœur ulcéré plus encor que la blessure,
Et par un conseil froid et bon parfois d'Ulysse, -
Artiste pur, poète ou la gloire s'assure,
Cher aux lettres, cher aux femmes, Charles Morice.
Paul Verlaine
A ce portrait lyrique, il convient de joindre celui-ci, par Jean Dolent (Portraits du prochain siècle):
" Dédaigneux des lieux accessibles, tout à son rêve, le rêve de l'infini, il va. Ah ! quand Morice parle ! il rejoint la simplicité au-delà de l'emphase. Sa conception du bonheur est la recherche de l'harmonie par le chiffre d'un contour et la couleur ; son désir s'élève vers une beauté redoutable, une beauté aggravée de mystère.
Disposant de la grande prose et du vers, maître des formes, lucide lentement avec une mollesse tragique ; après le deuil des beaux premiers espoirs, il va tout enrubanné d'espoirs nouveaux. Ses rêves et mes rêvasseries se croisent. Il juge et ses fureurs d'artiste répondent à mes cruels désirs. Il se juge, et sa douleur et son orgueil en sont accrus"
Charles Morice, disciple de Stéphane Mallarmé, fut l'un des théoriciens du symbolisme. Charles Gidel écrivait dès 1891 :
" M. Verlaine a déjà perdu la direction de l'école symboliste. Sous ses yeux, un nouveau groupe s'est choisi un nouveau maître. Esthètes nouveaux, Jeunes éphèbes, suivent l'enseigne aujourd'hui de M. Charles Morice, auteur d'un volume intitulé : La littérature de tout à l'heure (1889). Ces symbolistes émancipés ne sont, à vrai dire, ni une école, ni une coterie ; ils sont un groupe flottant. Ils adorent, sans s'y rattacher tout à fait, Villiers de L'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, mais ils poussent plus loin la doctrine de ces poètes. Ils répudient les traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici. Ayant en profonde horreur le convenu et le vulgaire incapable de produire rien de parfait, ils proclament ce principe : l'art doit être vague et nuageux. Il est un composé d'irréel et de fluide. Il rejette tout ce qui est net, clair, fixe, car la nature du beau est d'essence insaisissable. Suivant, M. Charles Morice, le Réalisme n'était qu'un bas-fond vaseux ; le Naturalisme ne voyait les choses que par en bas ; il était devenu nécessaire de regarder en haut et d' y chercher un idéal : Dieu et l' Au-delà, si l'on veut. Les naturalistes avaient "le vrai" pour objet principal ; ils prétendaient ne trouver le beau artistique que dans la reproduction exacte de la nature laide et sale. Il suffisait de lever la tête vers un art plus noble. Le Beau ne peut être défini. Cependant d'après Charles Morice, "il est essentiellement l'aspect en beauté des idées religieuses d'une race et d'une époque vivante..." L'initiale prudence de l'artiste est d'éviter la précision, car, plus une "pensée est grande, et plus il faut la voiler, comme on enveloppe de verre les flammes des flambeaux et des soleils. Le rythme est tout dans cet art, les mots n'ont de valeur que par leurs assonances musicales et leur couleur se perdant dans l'invisible d'un lointain symbole". Tout l'art symbolique est dans ce mot : la SYNTHESE. "La grande destinée de la poésie est de suggérer tout l'homme par tout l'art".
Voici comment raisonne Charles Morice : l'homme a été étudié dans son âme, dans ses sentiments et dans ses sensations. Les époques classique, romantique et naturaliste s'y sont employées par l'analyse. La poésie nouvelle doit faire maintenant la synthèse de ces forces acquises durant trois siècles de labeur. Venant après les autres, les Symbolistes, sans rien oublier des conquêtes du romantisme et du naturalisme, doivent songer à mettre une âme dans un corps agissant, et pour cela retourner aux traditions spirituelles et classiques, avec cette différence que le temps des idées générales est passé. L'analyse classique pour étudier en eux-mêmes les éléments du sentiment, l'analyse naturaliste pour étudier en eux-mêmes les éléments de l'âme, l'analyse romantique pour étudier en eux-mêmes les éléments de la sensation, ont pu se contenter d'exprimer leur objet particulier tel qu'elles l'avaient dégagé de ses entours ; mais la synthèse ne peut se localiser, ni dans la pure psychologie passionnelle, ni dans la pure dramatisation sentimentale, ni dans la pure observation du monde tel que nous le voyons dans l'immédiat, puisqu'elle risquerait également dans les trois domaines de cesser d'être la synthèse et de redevenir l'analyse : d'où l'évidente nécessité de la fiction symbolique, libérée aussi bien de la géographie que de l'histoire, dans l'abstraction, le rêve, le symbole. Sur ces trois mots qu'il emprunte à Taine, Charles Morice établit tout l'édifice du symbolisme. Il distingue une question de fond et une autre de forme. Quant au fond, C. Morice dit : "Ceux qui viennent, c'est-à-dire les Esthètes nouveaux, ont ce double trait commun : un sentiment très vif de la beauté et un furieux besoin de vérité." Cette vérité pourtant n'apparaitra jamais dans une clarté limpide, car le maître dit à ses élèves : "Ta pensée, garde-toi de la jamais nettement dire. Qu'en des jeux de lumière et d'ombre elle semble toujours se livrer, et s'échapper sans cesse." Quant à la forme, il estime que les procédés qui ont suffi à l'analyse du composé humain ne suffiront pas à la synthèse. A son avis, une langue neuve est nécessaire. "Pour moi, dit Charles Morice, j'aime les mots vieillis à l'excès ; ceux qui sont comme des médailles sans relief, indistinctes et frustes... Le mieux est d'avoir une langue "qui n'ait rien en commun presque avec la langue usuelle des rues et des journaux".
Dans une conférence donnée à Genève le 4 novembre 1892, M. Charles Morice a défini en ces termes le rôle de la poésie :
"Bien loin que son rôle se réduise à quelque secondaire emploi de gracieuse inutilité, la poésie détient la principale force et la plus précieuse richesse de l'humanité moderne. "Pour M. Charles Morice, la poésie est, "par la beauté, l'expression humaine de la notion divine".
source : G. Walch, Anthologie des poètes français contemporains, tome III, p. 391-394.
16 mai 2009
Les poètes du Décadent
Le premier numéro du Décadent paru le 10 avril 1886 s'ouvre sur un petit discours "Aux Lecteurs". Ce discours commençait ainsi : "Se dissimuler l'état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l'insenséisme", et après avoir proclamé que tout, en effet, "décade" : religion, mœurs, justice, il continue par cette déclaration fort célèbre :
"Nous vouons cette feuille aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes, aux incohérences à 36 atmosphères dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec des conventions archaïques étiquetées du nom de morale publique.
Nous serons les vedettes d'une littérature idéale, les précurseurs du transformisme latent (...) en un mot nous serons les madhis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant..."
Ce morceau est signé : "La rédaction" mais l'on sait qu'il s'agit d'Anatole Baju.
On est alors curieux de savoir quelle poésie correspond à l'annonce ainsi faite.
Un premier poème signé Théo (à ne pas confondre avec Théophile Gautier, sait-on jamais !) paraît. Ce Théo là était, dit-on, tenancier d'un cabaret, rue de l'Ancienne Comédie.
Pierrot d'aujourd'hui
Le front enfariné, l'œil blêmi, le teint veule,
Il roule hagard, mourant, dans un ennui banal,
Ecrasé lentement comme sous une meule,
Et traînant sa gaîté sa défroque de bal !
Mélancolique, il passe, affairé, spectre et ombre,
Au milieu des chahuts idiots de l'Alcazar.
Il rit lugubrement d'un rire triste et sombre,
Cherchant autour de lui un convive. Au hasard,
Il prend quelque poupée qui battra la campagne
Et dira des mots crus en sablant le champagne !
Puis, payant ce plaisir de quelque pièce d'or,
La tête molle et l'œil atone, le cœur vide,
A la lèvre un hoquet, sur le front une ride,
Il rentre en son logis et, s'il le peut, s'endort !
Dès le deuxième numéro, Pierre Vareilles (alias Anatole Baju) lance un appel à de nouveaux collaborateurs (était-il désemparé par les vers de Théo ? ) et proclame que "c'est aux jeunes que le Décadent s'adresse". Et dès ce deuxième numéro, Maurice Du Plessys offre au Décadent un sonnet de forme archaïque honorant les poètes de la Pléïade. Retour en arrière vers ce qui fut l'âge d'or de la poésie pour quelques artistes fin de siècle.
Madrigal ronsardiste
Rose, je t'offre ung boucquet où l'oeillet
Mesle ses fleurs perlées de rousée
A ces boutons que ma veue abusée
Cuyde estre ceulx de ton sein vermeillet.
Je t'offre encore ce follet agnelet
Et ceste chièvre à la touëson frisée
Dont la tetine entre tes doigts pressée
Tes petits piots empllira de doux laict.
Accepte aussi ceste grande corbeillette
Pleine de fruicts soüefs et fleurant mieulx
Que ne peut onc l'onctueux miel d'Hymette.
S'il en est ung que la dure sagette
Du clair Phoebus ait meurtry de ses feux,
Songe au mien cueur navré par tes chiers yeulx.
D'après Anatole Baju la poésie est un genre qui à la fin du XIXe siècle va vers sa destruction. Certains critiques y verront une occasion de plus pour se moquer du rédacteur en chef du Décadent. On pense alors que la vision de Baju prouve la mauvaise qualité des productions dites décadentes. Cependant, la destruction du langage opérée plus tard par les dadaïstes vient confirmer la tendance perçue par Baju.
Dès le deuxième numéro Baju écrit :
"On trouvera dans chacun de nos numéros quelques petites pièces de poésie dues aux plumes de nos collaborateurs. Nous n'avons pas voulu éliminer complètement les vers, nous savons qu'on ne les lit plus et qu'au XXe siècle, au plus tard, la poésie aura infailliblement disparu. Nous n'en donnons ici que pour montrer à nos lecteurs l'avachissement et leur liquéfaction".
Terrible aveu de Baju qui ne se doute pas alors que ses propos seront mal interprétés et moqués. En 2009, nous pouvons constater que Baju n'avait pas complètement tort dans son analyse de ce qu'allait devenir la poésie au XXe siècle. "La poésie aura infailliblement disparu" : un constat sévère mais qui, de nos jours, résonne de manière troublante.
Baju ne campera pas sur ses positions car de grands poètes collaboreront à la revue : Paul Verlaine au numéro 18, Mallarmé au numéro 17, Rachilde, Jean Lorrain, René Ghil. Dans le numéro 25, on annonce la collaboration de Paul Adam, Jean Ajalbert, Edouard Dujardin, Félix Fénéon, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Jean Moréas, Theodor de Wyzewa.
La revue qui annonçait la mort du genre finit par l'honorer. Cependant tous les collaborateurs qu'on avait nommés n'y collaborèrent pas.
Effet d'annonce ? Tentative d'éblouissement ? Anatole Baju perdit peu à peu les sympathisants de la première heure parmi lesquels Paul Verlaine.
La revue "de poésie" que devait être Le Décadent à ses débuts n'est plus. En réalité, ce projet n'était-il pas une supercherie ? Anatole Baju a d'autres ambitions, qui dépassent les débats d'ordre littéraire et artistique. La revue s'oriente d'ailleurs plus, au fil de ses numéros, vers des réflexions de nature sociale sur une frange de la jeunesse que vers des questions à proprement parler littéraires. Ainsi, le titre de la revue ne sera plus "Le Décadent" mais "La France littéraire"(sous-titrée politique et sociale).
15 mai 2009
"Ballade de la balade" Georges Lorin
A Paris
Non ! Non ! Je n'irai pas chercher sur les galets
Et sur le sable fin le repos que l'on rêve !
L'horizon est trop plat, les varechs noirs sont laids,
Et les couchants éteints, j'ai trop peur, sur la grève.
Il me faut ton reflux à toute heure et sans trève,
Océan de chapeaux, de femmes et de bruit !
Je laisserai dans les bois dont l'air pur réjouit
Et le doux rossignol chantant sa roucoulade,
Pour boire incessamment la clarté de ta nuit...
Tes trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
Remous de trottineurs et de cabriolets,
Flot de chercheurs d'argent que la rente soulève,
Gens inquiets, et plus pressés que des boulets,
Pour qui tout est trop loin et l'heure toujours trop brève,
Tramways, coupeurs de foule et charrieurs de sève,
Qu'un chasseur de piétons, avec un cor, conduit,
Devants d'estaminets absorbant muid sur muid,
Et cochers empêtrés, Princes de l'Engueulade,
Vous savez largement égayer mon ennui :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
Alors que l'ouragan fait claquer les volets
Et que le ciel est lourd à ce point qu'il se crève,
Les robes se livrant à des envols follets ;
Le soir, quand au labeur on peut faire enfin grève,
Avec son minois frais, que le fard parachève,
La belle qui vous suit et celle que l'on suit,
Le regret qu'elle laisse alors qu'elle vous fuit
Parfumant de regards la folle bousculade,
Il n'est rien, nulle part, qui m'ait autant séduit :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
ENVOI
Ô vous que, par les temps d'azur, le soleil cuit,
Vous, les chemins bordés de tout ce qui reluit,
Qui peut vous remplacer dans mon esprit malade ?
Ni lacs bleus, ni prés verts, ni source qui bruit...
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
GEORGES LORIN (Paris rose, 1884)


L'auteur du Paris rose, on l'a dit, est un artiste polyphonique. Sous sa plume, l'on trouve des rimes mais aussi des lignes, des dessins et des visions poétiques. Dans cette ballade finale adressée à la ville de Paris, Georges Lorin résume l'essence même de son recueil qui plut tant à ses contemporains. Cette essence c'est la ligne du boulevard, c'est le fil du trottoir qui était autrefois arpenté par une foule bigarrée composée de belles parisiennes, de bourgeois, de filles publiques, d'artisans et de petits commerçants et, bien sûr, de nombreux artistes en quête de reconnaissance. Un objectif ? "Avoir pignon sur rue" certes, mais aussi se pavaner sur le trottoir, y chercher l'amour ou la fortune ou bien simplement déambuler. Dans cette marche effrénée sur les boulevards, c'est la vie tourbillonnante d'un siècle qui se joue. A chaque pas, alors que retentit la musique du pavé, reviennent en boomerang les préoccupations de l'esprit : amusement, ennui, recherche de l'argent, de la jouissance. Sur les trottoirs de Paris agités d'un perpétuel mouvement, alors que l'esprit "en proie aux longs ennuis"cherche à se distraire, un faisceau d'informations et de sensations traverse le promeneur. Alors, Paris devient un "océan", un spectacle plus grand que la nature car il est artificiel et citadin, en somme, il symbolise en un "tout" ce que l'homme moderne a bâti.
Georges Lorin clôt donc son recueil, Paris Rose, sur un "feu d'artifices". Avec passion, il évoque une sorte de "big bang" de la modernité en substituant à l'univers, les trottoirs parisiens où, dans une sorte de chaos sonore (d'engueulades, de tapages commerçants) et de "folle bousculade", va émerger "l'esprit fin de siècle".
Un poème fondateur donc, doublement passionnant, car Georges Lorin a le talent de mêler aux mots l'image : ainsi s'impose dans l'esprit du lecteur l'image d'une humanité "bouillonnante" traversée de lignes dynamiques (des boulevards, des tramways), de rondes et de courbes (les robes aux envols follets) ; et simultanément animée de flashs lumineux("tout ce qui reluit") et de souffle (celui de l'ouragan).
auteur : Bénédicte Didier.
14 mai 2009
Un recueil original : Paris Rose de Georges Lorin
Le Paris Rose de Georges Lorin,
Paris, Ollendorff, 1884
Georges Lorin est un artiste parisien de la fin du XIXe siècle qui illustra par son parcours une nouvelle figure d’artiste. L’artiste « polyphonique » capable d’agir en véritable plasticien du langage et de la matière, maîtrisant l’écrit et l’icône, la plume et le crayon. Georges Lorin est le fils de Maxime Lorin, artiste-peintre ami de nombreux « bohèmes » dont Fernand Icres. Connu sous le nom de Cabriol depuis 1879 pour ses portraits charges publiés en première page du périodique les Hydropathes, Georges Lorin croqua dans la même veine les membres du fameux club littéraire dont André Gill, Félicien Champsaur, Coquelin cadet, Charles Cros, Sarah Bernhardt, Maurice Rollinat, Alphonse Allais, etc. jusqu'au 26 juin 1880 lorsque le journal s'arrêta. Proche des symbolistes, Il fut par la suite peintre de sujets allégoriques, de compositions à personnages, et participa en 1892 aux deux premiers salons de la Rose-Croix chez Durand-Ruel. Ses sujets semblent appartenir au domaine du rêve, que ce soit La maison qui vole ou Le cauchemar ou La Veuve, (un mari ramène la femme infidèle vers sa tombe).
En littérature, Jules Tellier le classa parmi les modernistes aux côtés de Paul Bourget, Eugène Manuel, Albert Merat, Antony Valabrègue, Paul Arène et Emile Blémont.
Il participa au Salon des Incohérents. On dit dans le catalogue de l’exposition de Jules Lévy qu’il avait égaré son acte de naissance et qu’il était l’inventeur de la poésie impressionniste. Il a composé des monologues pour Coquelin Cadet qui eurent un grand succès. Il fut également l’auteur d’un recueil de poésies intitulé L’Ame folle et d’une pièce Pierrot voleur reçue au Théâtre libre d’Antoine. La Goulue disait de lui : «Le doux Georges Lorin avec sa voix neigeuse. Il chantait Paris en rose. »
Sous son influence, et celle d’autres artistes dont Gustave Geoffroy, Maurice Rollinat se sensibilisa à la peinture et à la sculpture. Léon Bloy cerna dans l’euvre de Lorin toute l’influence de Rollinat. D’après le tonitruant critique du Chat noir, les deux œuvres se réfléchissaient étrangement. Toutes deux exhalent des parfums de tubéreuses.
Le recueil Paris rose est un chef d’œuvre du genre. Son titre complet est Paris rose illustré. Le dernier terme prend toute son importance. Georges Lorin à la fois poète et illustrateur fait intervenir un autre de ces talentueux personnages de la fin du siècle : Luigi Loir. Le résultat est fameux. 24 pièces poétiques sont présentées aux lecteurs. Toutes intègrent l’image. Le dispositif n’est a priori pas nouveau mais, associé au textes originaux de Lorin, une toute autre dimension est accordée au recueil.
Nous reproduisons ci dessous la table des matières :
Mon salon
Les Maisons
Les Gens
Les Affiches
Le Bruit
Les Dames
La Ronde
Le Marché aux fleurs
Les Ombrelles
Les Eventails
Le Brouillard
Le Ballon
Les Becs de gaz
Les Clowns
Les Joujoux
Les Voitures
Les Patineurs
Les Bateaux
Les Boutiques
Les Masques
Le Mât de cocagne
L'Orage
Les Arbres
Ballade de la balade
Ces textes au premier abord disparates et isolés les uns des autres sont pourtant tous reliés à la thématique générale : la ville. Le dernier vers du recueil en est assez représentatif
« Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade »
C’est donc à une balade au cœur de Paris que nous convie le poète.
Egayer l’esprit, le distraire de l’ennui de la ville sont les objectifs du
recueil qui ne s’engloutit pas dans la décadence mais qui tente de s’élever du
« marasme urbain » par un mouvement pirouettant. Le catalogue proposé
par Lorin n’entend pas rester figé mais compte entraîner le lecteur dans une dynamique moderne.
Le recueil Paris Rose peut être considéré comme ce « point de convergence de voix diverses » dont parle le théoricien M. Bakhtine. Ainsi il partage avec la poésie de Maurice Rollinat un champ d’expérimentation basé sur le croisement de différentes formes de langage (celui de l’illustration, des silhouettes, des caricatures, celui de la poésie et plus généralement de la fantaisie littéraire ).
auteur : Bénédicte Didier.
16 avril 2009
FELICIEN CHAMPSAUR
Voici un cliché rare (collection privée) représentant Félicien CHAMPSAUR, auteur du fameux Lulu, roman clownesque illustré.
Une courte notice biographique accompagnait ce cliché de la célèbre collection Félix POTIN :
" Né à Digne, M. Félicien Champsaur vint à Paris (1877) pour y faire son droit mais y fit surtout de la littérature. Après avoir collaboré à diverses feuilles littéraires et fantaisistes, il se fit connaître comme chroniqueur de divers grands journaux : le Gaulois, Le Figaro, L'Evénement, Le Journal, etc... Entre autres romans il a publié : Dinah Samuel, Miss America, Le Coeur, Le Cerveau de Paris, Le Massacre, L' Amant des danseuses, Le Mandarin, Sa Fleur, Poupée japonaise, La Faute des roses, La Glaneuse, Le Semeur d'amour, L'Orgie latine, L' Arriviste, L' Ingénue, Régine Sandri, etc. Il a fait représenter : Les Linottes, Les Dévoués, L'Une et L'Autre, Sa Femme, Le Mandarin, Les Bohémiens, La Gomme, etc."
Paul Bourget, un portrait de Léo D'Orfer
Le portrait ci-dessous signé Léo D'Orfer est paru dans La Vogue, année 1886. On y appréciera le portrait élogieux d'un maître de la littérature aujourd'hui oublié.
C'est un doux laborieux et le plus charmant des poètes. Les fiels de la confraternité sont pour lui lettre absolument morte. De sa retraite de la rue Monsieur, on n'entend de Paris que les bruits de quelques salons. Ce sont des maisons d'un adorable bourgeoisisme ou d'une tristesse très noble. Là, vient mourir le flux de la mondanité banale. Là finissent les Mers Mortes et commence un rivage fleuri de Chanaan. Les familiers y sont choisis et les coutumes exquises. Paul Bourget en a fait des poèmes et des romans délicieux, tels qu'Edel et un Un Crime d'amour.
C'est un maître écrivain que ce grand jeune homme, décoré déjà et un peu anglomane. Fils d'universitaire, il a gardé ses leçons de l'enfance, mais ne passa point par la rue d'Ulm où les plus doués s'hébétent. La Normale est comme l'Enfer de Dante : on laisse tout au parloir.
Paul Bourget est aussi un habile psychologue. Sa vie d'ailleurs, a commandé à ses ouvrages. Il lit comme un bénédictin et vit comme une scabieuse. Dans le haut cabinet de travail où il a si longtemps pensé, les pieds au feu clair, il a appris l'art de scruter les hommes et les œuvres. Nul mieux que lui ne sait tracer un profil d'âme ou disséquer une passion qui se lève. Ce cartomancien de trente ans déchiffre les plus minces brindilles de sentiment. Et il y a souvent de merveilleux horizons de poésie suggestive, au détour de ses phrases.
C'est notre aîné. Et je ne connais pas un de nous qui ne l'estime ni ne l'affectionne. Il sera demain à l'Académie, où commence à s'irruer la jeunesse. En attendant, ce gentleman est le Labarum de la Nouvelle Revue, de l'Illustration, et des vieux Débats, qu'il fait lire par quelques intelligences.














