Fernand Crésy alias Fernand Icres est un poète  dont l’œuvre sinistre et gothique  s’épanouit dans le journal du Chat Noir. Atteint de phtisie, il mourut  à l’âge de 32 ans. Ce fut un fameux bohème, membre des Hydropathes, dont Laurent Tailhade louait la voix rauque et formidable et les vers luxurieux et sauvages. Proche de Maurice Rollinat, de Georges Lorin et de son père Maxime Lorin, Fernand Icres publia un recueil de vers fort prisé par les membres du cabaret montmartrois. Il s’intitulait Les Fauves (1880). Fernand Icres, franc-tireur bohème,  participa à de nombreuses confréries  et collabora à de nombreuses « petites revues ».  Son œuvre, difficile à exhumer (car rare et oubliée), ne laisse pas indifférent le lecteur par sa morbidité et sa poésie. Son talent mériterait une étude plus approfondie - ne serait-ce que pour goûter aux curiosités poétiques de la fin du XIXe siècle…

 

      Dans cette attente, voici une étonnante Ballade dédiée aux araignées – compagnes de mansarde pour le poète solitaire.

Ballade des araignées

 

Au-dessus de l’armoire à angle du plafond,

Elles vivent en paix les bonnes araignées.

       Le mur, humide et mou, se lézarde et se fond

       En sueur dont se sont à la longue imprégnées

   Les poutres de sapins que le ver a saignées.

 Comme elles sont bien là, dans la sécurité.

   De ce coin que le jour n’a jamais fréquenté,

Aussi, matin et soir, leur grise multitude

Pullule tout à l’air et grouille en liberté,

      Tourbillonnant dans l’ombre et la solitude.

 

       Tissandières en train, elles viennent et vont,

     Ourdissant fil à fil leurs toiles bien soignées,

         Ouatant de voiles fins, leur retraite sans fond.

             Le long des ais pourris et des   planches rognées,

          On dirait des cheveux de vierges dépeignées …

                      Mais soudain, sous mes doigts, l’épinette a chanté …

Et toutes, écoutant avec avidité,

   D’une danse bizarre entreprennent l’étude,

    Oubliant trame à l’œuvre et gibier convoîté,

   Tourbillonnant dans l’ombre et la solitude.

 

          Souvent, m’interrompant de mon souci profond,

            Arbre longtemps battu des arbres et des cognées,

    Je lève mes regards pour voir ce qu’elles font,

                 Vers ces sœurs que jamais mon cœur n’a dédaignées,

          Et je sens mes douleurs s’adoucirent, résignées :

   Doux peuple, plein de grâce, en son activité,

Ami de la musique et de l’étrangeté,

          Que chérissent mon deuil et mon inquiétude ;

Ainsi je les contemple, avec fraternité,

       Tourbillonnant dans l’ombre et la solitude,

 

              ENVOI

 

        Tels, les remords velus ont en foule habité

Mon âme d’où la joie hélas !  a déserté.

      Se faisant d’un repos une chère habitude,

                 Ils tendent d’un lac noir tout mon être attristé,

                   Tourbillonnant dans l’ombre et dans la solitude.

 

Fernand Crésy, Panurge, 1882, n°10.

Le poème fut illustré par Henry Detouche.