Le Docteur Augustin Cabanès ( Gourdon 1862 – Paris 1928) fut l’auteur de biographies de personnages célèbres et de chroniques médicales publiées régulièrement dans la presse. Il s’intéressa notamment aux rapports entre l’Histoire et la littérature. Habile vulgarisateur il avait fait paraître un certain nombre de monographies portant pêle-mêle sur l’histoire, la médecine et la littérature. On recense chez Albin Michel :

Les Indiscrétions de l’Histoire – 6 volumes.

Mœurs intimes du Passé – 12 volumes.

Légendes et curiosités de l’Histoire – 5 volumes

Fous couronnés – 1 volume

Folie d’empereur – 1 volume

Balzac ignoré – 1 volume

Maurat inconnu – 1 volume

La Belle Sœur du Grand Roi – Une Allemande à la cour de France. Une Princesse palatine. Les petits talents du Grand Frédéric. Un médecin prussien dans les salons romantiques. – 1 volume.

La Névrose révolutionnaire (en collaboration avec J. Nass) – 2 volumes.

L’Enfer de l’Histoire – 2 volumes

Le Mal héréditaire – 2 volumes

Dans les coulisse de l’Histoire. – 1 volume

Les Enigmes de l’Histoire – 1 volume

Grands Névropathes – 3 volumes

Les Evadés de la médecine – 1 volume

Médecins amateurs – 1 volume

Les Condé – Grandeur et dégénrescence d’une famille princière. – 2 volumes

Le Cabinet secret de l’Histoire – 4 volumes

L’Histoire éclairée par la clinique – Leçons professés en 1919 et 1920 à l’Institublog_036t de Hautes études de Bruxelles – 1 volume.

La Princesse de Lamballe intime, d’après les confidences de son médecin - 1 volume

Au chevet de l’Empereur – 1 volume

Dans l’initimité de l’Empereur – 1 volume

(Un article extrait de L'Ami du lettré et signé Léon Deffoux nous fournit quelques informations à ce sujet. ( Année littéraire & artistique pour 1929, Les Editions de France, 1928, pp. 164-165 : http://www.remydegourmont.org/rg/necrologies/cabanes.htm )

Nous donnons à lire à présent un extrait du chapitre que le docteur Cabanès avait consacré à Henry Murger sous le titre : « Quelle était la maladie de Murger ? »( p. 45-91, Autour de la vie de bohème, Albin Michel).

blog_023« Tous les biographes nous rapportent que Murger naquit à Paris. Son père était portier, tailleur de son état ; nous ne savons rien de sa santé, pas plus que celle de la mère du poète : toute induction nous est interdite de ce côté. Murger a-t-il puisé dans son hérédité les germes de la maladie qui devait l’emporter, il serait plus qu’imprudent de l’avancer.

S’il est vrai qu’il se soit raconté dans une charmante nouvelle intitulée : Les premiers amours du jeune Bluet, les premières années de Murger se seraient écoulées en proie aux cruelles maladies qui déciment l’enfance. Aussi fut-il gâté outre mesure par sa mère. Ses caprices – et il en était rempli – comme tous les êtres maladifs – ses moindres volontés faisaient loi. Sa mère n’avait d’autres préoccupations que de les deviner, d’autre bonheur que de les satisfaire, au prix de mille privations qu’elle s’imposait, en cachette de son mari.

De tous ceux qui ont approché de près Murger, nous avons connu et pu interroger Nadar, qui fut quelques temps étudiant en médecine, dans le service de Pelletan. Nous tenons de Nadar qu’il connut Murger par Noël – un des « buveurs d’eau1 » - et par Barbara, ce même Barbara qui se jeta ^par la fenêtre dans un accès de fièvre chaude. « Henri, nous dit Nadar, était absolument illettré dans son jeune âge. Il n’avait été à l’école primaire, peut-être aux Frères. Il employait souvent des mots incorrects et il eut beaucoup de peine à se forger un style… » Cette difficulté de travail, nous en avons la preuve évidente sous nos yeux : dans un fragment manuscrit, en notre possession, dont nous soumettons le fac-simile, la même phrase est répétée jusqu’à cinq fois, avec de légères variantes sur chaque feuillet. Etaient-ce les affres du style qui le torturaient, le rythme de la phrase, le choix de l’expression « convéniente » ? Nous croirions plutôt à une indigence de conception, qui lui rendait, à la fin de sa vie surtout, le moindre travail très pénible.

Un soir, dans un café du boulevard de Montmartre, qu’il fréquentait alors – nous conte Philippe Audebrand – sur le ton d’une tristesse qui n’avait rien d’apprêté, il avouait que l’enfantement d’un seul chapitre lui prenait une semaine entière. Il admirait ceux de ses confrères qui n’avaient qu’à prendre la plume et à la laisser courir sur le papier. « Tenait, ajoutait-il, j’en suis ce soir à la troisième tasse de café noir. Impossible de rien faire sans ce stimulant. Encore n’écrirai-je qu’une page tout au plus en une nuit, car j’ai contracté la folle habitude de ne travailler qu’à la lueur des bougies. Une seule page ! Que voulez-vous ? Voilà ce que c’est d’avoir un corset à son style ! ».

Avait-il la vocation littéraire ? En tout cas, il ne songeait guère lui-même au début de sa vie qu’il embrasserait un jour la carrière des lettres.

Il avait commencé par être petit clerc chez un avoué, en 1938 ; plus tard, il s’essaya dans la peinture, mais sans grand succès : dans le cénacle de la barrière d’Enfer, on ne parlait qu’avec des sourires de ces productions à l’aquarelle, que Murger eut le bon goût de ne pas prodiguer.

Le hasard des fréquentations fit sans doute de celui qui aspirait à devenir un grand peintre un littérateur qui, sans prétendre aux sommets, conquit sa place, garda sa note bien personnelle, mais au prix de quels efforts, de quel surmenage d’un cerveau rétif !

Murger avait eu de bonne heure recours aux excitants cérébraux, le café principalement, qui ne fut pas, croyons-nous, sans influence sur la maladie dont il allait bientôt être atteint, et qui l’obligea à faire un premier séjour à l’hôpital. Une conversation dont un des fidèles de Murger nous a conservé l’écho, nous servira de pièce justificatif.

La scène se passe chez Schaune, alias Schaunard, le bohème qui devait finir en bourgeois riche et considéré, fabricant de jouets au Marais. L’hôte du lieu vient de présenter l’un à l’autre Murger et un étudiant en médecine, que ses camarades n’appellent pas autrement que « le docteur Berger ».

(Là s’engage une conversation au cours de laquelle « le docteur Berger » diagnostique un purpura)

Peu après, le pronostic du « docteur Berger » se vérifiait : Murger entrait à l’hôpital Saint-Louis, où il devait faire plusieurs séjours.

La première fois, c’était en 1841, il s’y fait admettre au printemps, et n’en repart qu’au mois d’août, bien que, dès le 12 juin, on lui eût fait espérer qu’il allait bientôt en sortir. Il annonce, à cette date à un de ses amis qu’il « va mieux », mais il ajoute qu’il jouit d’une maigreur relative, « ce dont son estomac n’est pas sans prendre quelque souci ». Il était atteint de ce purpura qu’on lui avait prédit et qui fut attribué à ses excès de café et à la détestable hygiène qu’il suivait, faisant de la nuit le jour, se nourrissant au hasard des gargotes, de mets innommables et le tabac entrant dans son budget pour « un tiers de la dépense ».

A l’hôpital, Murger passait son temps à, composer des poésies religieuses pour les sœurs. Lié avec les internes, il jouissait de quelques privilèges grâce à sa jeunesse. Ses liaisons de camaraderie avec les étudiants en médecine, cette avidité, naturelle chez lui, de tout voir et de tout connaître, devaient lui servir plus tard pour certaines descriptions réalistes qui figurent dans ses romans. C’est ainsi que tous les détails techniques d’une amputation se retrouvent dans les Amours d’Olivier ; de même que dans le Sabot rouge on voit un tableau très exact des symptômes de l’affection charbonneuse.

Dans une lettre adressé à Léon Noël, en 1842, lettre dans laquelle il confesse que « depuis trois jours il ne mange que du pain sec », Murger propose à son ami un article dont il lui indique le thème : un amour à l’hôpital, histoire d’une passion pour une sœur de charité. Les lettres de Murger qui vont suivre (…) sont toutes datées de l’hôpital, sa « cage », comme il l’appelle, où il va s’enfermer toutes les fois qu’il subit une nouvelle atteinte du purpura. (…)

En 1841, Murger n’est plus le « gros garçon rosé » que nous a dépeint un de ses camarades de misère. « Les privations, les chagrins réels et les mélancolies factices ont déjà quelque peu creusé ses joues et bistré son teint. » Quand il voudra se raconter, il se mettra en scène sous le nom de Melchior, « le poète de gouttières », désolé de sa « rubiconde santé , ambitionnant l’hôpital et ne désirant rien tant qu’une bonne maladie, qui lui permettrait d’aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un grabat de l’Hôtel-Dieu. »

 (De 1842 à 1848 les rechutes se suivent. Il entre le 6 juin 1848 à l’Hôpital du Midi. En 1851 il fait la connaissance de sa dernière Mimi, cette « chère mignonne Naïs » à qui il envoyait d’Alger, où il était allé refaire sa santé ébranlée, de tendres lettres. En janvier 1861, une artérite l’oblige à faire un dernier séjour à l’Hôpital se raillant lui-même et faisant des mots : « L’hôpital en somme c’est l’hôtel , moins la note et les punaises ».)

Delvau a rapporté que Murger en mourant, râla ses derniers mots : « Pas de musique ! pas de bruit ! pas de Bohème ! » Un autre spectateur de cette agonie cruelle, le sculpteur Aimé Millet, dit avoir recueilli de sa bouche expirante cette phrase hachée : « Vois –tu il n’y a que trois choses en la vie : l’amitié, l’amour et … ». Une suffocation l’empêcha de l’achever. (…)

Le caféisme, c’est-à-dire l’intoxication chronique au café, devrait-il être incriminé, qu’importerait au surplus ? Il n’en reste pas moins que Murger n’avait pas doublé le cap de la quarantaine, qu’il avait déjà l’organisme ruiné et le sang vicié. »



1 Nadar fut un des « Buveurs d’eau » dont il fut question jadis. Les trois buveurs d’eau qui ont écrit des souvenirs sur Murger et la Bohème, étaient, outre Nadar, Léon Noël et Lelioux. Ce n’est pas que ces messieurs fissent leur habitude de boire de l’eau, mais ils étaient membres, en même temps que Murger, d’une société dite des « Buveurs d’eau », fondée à peu près dans le même but que la Société du Cheval Rouge, dont Théophile Gautier a parlé dans ses Souvenirs sur Balzac. Le poète Léon Noël était le président, j’allais dire le père abbé de ce couvent d’ascètes laïques. Les frères avaient nom : Murger, Tabar, Guilbert, Villain, Vastine (un ancien imprimeur lithographe devenu peintre), les Desbrosses, le sculpteur Cabot et le paysagiste Chintreuil. Cette société n’était pas rigoureusement fermée ; les profanes pouvaient assister aux réunions qu’elle tenait pour la propagation de la foi artistique.