Le journal du Chat noir voue un culte à une icône particulière : l'artiste bohème.
       Qu'est-ce qu'un artiste bohème ? Un lutteur infatigable, un débauché, un excentrique qui se donne en spectacle ou encore un être schizoïde aspirant à la bourgeoisie tout en en refusant les principes ?
       Le poète périgourdin, Emile Goudeau en fera pourtant un portrait assez juste.

       Tout d'abord, l'artiste du Chat Noir n'est pas à confondre avec les étudiants du Quartier latin venus partager en foule les hérésies littéraires et artistiques des Hydropathes quelques années plus tôt. Le portrait qu'en donne Emile Goudeau est par ailleurs peu flatteur : "ils sont militairement peignés, ils lissent leurs favoris et pincent leurs lèvres" et "tout ce qui dépasse, soit bout de cravate, soit bout d'opinion, les agace".
        Les vrais artistes eux sont des "mange-creux" jugés par la société comme des êtres malhonnêtes, des "mauvais payeurs" à juste titre. A'Kempis, pseudonyme d'Emile Goudeau, est justement le portrait fidèle d'une génération d'artiste sans le sou :

        Il était poète et poète accablé d'idées, donc accablé d'ouvrage. Du matin au soir il cultivait l'analyse, bêchait la synthèse et versait rigoureusement les rimes bien et dument labourées. Or, ce métier de travailleur acharné diurne et nocturne, ô labeur de toutes les minutes ! ce dur métier d'ouvrier accablé d'ouvrage ne rapportait rien [...]
       Harcelé par son patron l'Idéal, bousculé par son contremaitre  M. Rêve, toujours labourant le papier rude du soc de la plume boueuse, toujours ficelant des paquets de rimes et les timbrant du sceau de la Fantaisie, puis les portant au bureau - consigne de la Postérité (gare restante), toujours et toujours occupée - lui, A'Kempis, poète qui ne gagnait rien à ce curieux métier, regardait envieusement les gens sans ouvrage.

source : Emile Goudeau, Le Chat noir, n°107, 1883.
                 cité par Didier Bénédicte, Le Chat noir en 1883 et 1884, mémoire de maitrise, Université d'Orléans, 1997