Ne gagnant que de maigres ressources par divers petits emplois, la famille dut probablement vendre le moulin. Le fils aîné n’avait en effet nulle envie de succéder à son père. Il était animé d’une envie irrépressible d’atteindre par l’instruction une autre condition sociale qui lui permettrait de défendre les plus démunis. On sait que de 1881 à 1884, Madame Bajut vivait avec ses deux fils à Bellac à une trentaine de kilomètres de Saint-Germain14. En changeant de département la famille devait se rapprocher des origines de la mère. D’ailleurs celle-ci y aurait, d’après Noël Richard, tenu une librairie-papeterie mais nous ne pouvons assurer complètement cette hypothèse15. Cette première partie de la vie d’Anatole Baju fut déterminante car elle se clôt en 1882 par un recueil de poésie publié à compte d’auteur à Limoges intitulé L’Assaut de l’Olympe. Cet assaut de l’Olympe est bien entendu symbolique. C’est un appel vers Paris, un appel vers la Littérature et ses maîtres que Baju a hâte de connaître. Le tempérament de l’homme est aussi affirmé. Il est prêt à la « lutte idéale ». On parle même d’ « obsession de la littérature ». D’après Verlaine, ce recueil est marqué par une « tendance très accusée à l’affranchissement de la métrique et de la langue 16». Rappelons que Verlaine ne pouvait avoir lu les poèmes de Baju car ils étaient déjà introuvables en 1886. L’indication qu’aura donnée Baju est donc aussi représentative de son désir d’innover en littérature. Il était impératif, l’ambition venant, de s’adresser à ses pairs et de trouver des appuis. Verlaine le rappela : « Quoique profondément originale, l’œuvre eut peu de succès. Baju comprit qu’il devait changer de scène17. ». À ce moment, Baju se cherche un personnage qu’il ne devra plus quitter. Il rêve d’être un dandy, s’intéresse à Brummel18 et prétend avoir fait de nombreux voyages pour « étudier mieux la vie, observer l’humanité19 ». Il aurait ainsi traversé diverses contrées d’Europe et d’Amérique en accumulant « des documents20 ». Il est bien entendu fort improbable que ces voyages eurent lieu dans la réalité. C’est alors que ces quelques notes parues dans Le Décadent du 16 octobre 1886 prennent tout leur sens : « L’écrivain soucieux de son art doit faire abstraction de son existence. C’est à elle de s’élever vers lui, non à lui de s’abaisser vers elle.21 ». Ironie du sort, malgré ces quelques mystifications, Anatole Baju fut, au sein de la bohème, toujours moqué pour ses origines provinciales et son statut social. On lui refusa cette « abstraction » tant désirée en rappelant sans cesse son manque de culture, son poste d’instituteur et son fameux moulin charentais22. En partant pour Paris, Madame Bajut avait demandé à ses fils d’avoir des emplois stables. Bien qu’ayant d’autres projets en têtes, Anatole dut céder aux impératifs maternels et embrasser la carrière de fonctionnaire peu intéressante sur le plan de la rémunération. Son frère, lui, fut envoyé comme apprenti chez un imprimeur.

 

La montée vers la capitale ne devait pas pour autant déraciner complètement Anatole Baju. En effet, il restera attaché pendant son séjour parisien à cette terre charentaise et limousine qu’il tentera de conquérir plus tard22.

 

 

 

1884-1886 : À l’assaut de la scène littéraire parisienne

 

 

 

Septembre 1884 : Adrien Joseph Bajut prend en charge sa fonction d’instituteur adjoint à l’école laïque, à quelques kilomètres du quartier de Montmartre. Il habite avec sa famille rue Désobry à Saint-Denis. Cette profession ne correspondait en rien aux vœux du jeune homme. Il dut jouer de cet emploi respectable comme d’un alibi pour mieux se livrer à ses chimériques entreprises. De nombreux contemporains comme Émile Goudeau, Ernest Raynaud, le peintre Aimé Pinault manièrent également cette double vie, un pied dans la fonction publique, l’autre dans la bohème. Theodore Chèze, un de ses futurs collaborateurs, livra d’ailleurs toutes les rancœurs de cette profession dans un livre amer intitulé L’Instituteur. Ernest Raynaud décrivit dans La Mêlée symboliste cette « misère en redingote » qui touchait plus vivement les quelques intellectuels ou artistes devant se contenter de cet emploi : « Malheur à celui dont les collègues peuvent dire au café, entre deux absinthes, avec un geste de pitié ou de mépris : « Encore un intellectuel !… ».23 ». Ces jeunes gens percevaient un traitement annuel de quatorze cents francs et étaient soumis à une autorité oppressante qui les amenait à emprunter des pseudonymes pour leurs activités personnelles comme en témoigne Baju sous le nom de Louis Villatte :

 

 

« Je plains ceux qui travaillent à la réalisation d’un idéal de vivre à cette époque honteuse. Ils auront à subir tous les froissements d’amour propre, toutes les vexations, toutes les misères, tandis que les aventuriers par un favoritisme inouï jouiront des immunités et des protections qu’on n’accorde qu’au talent. Mais malheur aux artistes qu’une pauvreté loyalement hostile aux spéculations commerciales, contraint à accepter un emploi dans l’administration. Ceux-là, ils subiront la haine féroces [sic] de leurs supérieurs hiérarchiques jaloux de se venger de n’être que des supérieurs inférieurs, ils supporteront cette rage implacable des rustres s’acharnant contre tout ce qu’il y a d’élevé ; en plein XIXe siècle ils seront les martyrs de leur idée.24 »

 

 

 

Baju avait de plus, dans ce milieu réactionnaire, une circonstance aggravante car il ne cachait pas ses préférences pour l’idéal politique de Jules Guesde. Pourtant l’institution scolaire avait été l’objet quelques années plus tard d’une réflexion dans un de ses ouvrages théoriques, les Principes du socialisme. Baju exposait l’idée que les fils d’ouvriers et de paysans devaient pouvoir bénéficier d’une instruction plus éveillée aux questions artistiques :

 

 

« L’instituteur n’a qu’à leur faire sentir la poésie de la nature, l’harmonie des couleurs, la mélodie des sons, le charme et le parfum des fleurs ; leur faire comprendre le prix et la beauté d’un travail achevé, leur inspirer l’horreur des imperfections, au lieu d’être des manœuvres, ils voudront devenir artistes.25 »

 

 

En prenant le parti de montrer ce que pourrait être une école idéale, Baju prit le risque de ne pas être compris voire d’être ridiculisé. L’idéalisme dont il témoigna ne masque cependant pas une dénonciation évidente de ce que l’on appellerait aujourd’hui l’inégalité des chances. Autrement dit, cette profession ne fit que renforcer ses envies de lutte et ses idées d’extrême gauche mais ne pouvait guère l’aider à franchir les portes des salons littéraires. Ainsi, comme le rappelle son collaborateur, Ernest Raynaud, l’homme était particulièrement discret à ce propos : « Il ne parlait jamais de sa profession et rougissait comme un enfant pris en faute à la moindre allusion.26».

 

 

En deux ans de 1884 à 1886, Baju partit, envers et contre tout, à la rencontre du monde littéraire parisien, cherchant à rassembler les forces éparses de la jeunesse. Il lui fallut peu de temps pour franchir la distance qui séparait Saint-Denis, de Montmartre et des cafés et cabarets artistiques. Précisons qu’en 1884, le cabaret littéraire et artistique du Chat Noir avait ouvert ses portes depuis deux ans, au 84 boulevard Rochechouart, et qu’il accueillait un vivier d’écrivains, de critiques et de poètes talentueux, parfois même reconnus. Le milieu bohème était en pleine ébullition après la publication des Poètes Maudits de Verlaine. La décadence était un thème dans l’air du temps apparaissant aussi bien dans Les Complaintes de Jules Laforgue qu’à travers le personnage charismatique et pervers de Des Esseintes dans A rebours de Joris-Karl Huysmans. Une centaine de petites revues littéraires allaient apparaître entre 1878 et 1889 incarnant les visages multiples de cet « art » en quête d’identité. Elles allaient incarner un nouveau mode de médiation culturelle, parodiant les grandes revues appréciées du public, s’opposant en un véritable acte de résistance au conformisme et au « bon goût ». L’aventure de Baju allait naître au carrefour de toutes ces influences. Dans sa brochure, L’Ecole Décadente27, Baju relate sa rencontre avec le poète Maurice Du Plessys, « gentleman de la littérature », en 1885. Un jour de fête à Saint-Denis, un ami qu’ils avaient en commun, Lucien Leroy, les présenta. Cette première relation fut déterminante car Maurice Du Plessys, jeune poète qui n’avait que très peu publié, avait des connaissances dans le Tout-Paris et il introduisit Baju auprès de son « cher maître » Paul Verlaine. Entraîné par des jeunes gens aussi ambitieux que lui, Anatole Baju commença à élaborer de nombreux projets qui furent au départ plus politiques que littéraires. Ernest Raynaud qu’il rencontra alors en fit un portrait :

 

 

« Mille projets bouillonnaient dans sa tête. Il restait encombré d’un chaos de lectures. On sentait bien que la décadence n’était pas son fait. Fils d’une race saine de paysans pratiques, il pensait fort et droit. Il avait dans les veines du sang de lutteur. […] Son instinct le poussait vers de plus vastes entreprises ; il se préoccupait de l’évolution sociale ; il aimait l’atmosphère orageuse des réunions publiques ; il brûlait d’y prendre la parole et de conquérir les foules.28 »

 

 

Fréquentant les cafés de Montmartre, les boulevards parisiens, le jeune charentais préparait son « assaut de l’Olympe » en liant connaissance avec une jeunesse fiévreuse, éprise comme lui de l’idée d’ « évolution ». Il décida alors de louer une chambre au 6e étage d’un immeuble du IXe arrondissement, situé 5 bis, rue de Lamartine. Au moment de son installation dans Paris, le jeune homme se soucia également de son apparence. Son ami, le poète Maurice du Plessys, était un dandy délicat, il incarnait l’élégance d’une bohème parisienne. Il arborait une abondante chevelure noire, un costume de velours noir resserré à la taille, un binocle, et un col rehaussé d’un foulard violet à petits pois. D’autres artistes rencontrés portaient cheveux longs, redingote ou veste de velours et affichaient une originalité indissociable du combat mené contre l’embourgeoisement de la République. Baju, homme d’action, n’en était pas moins sensible à ces quelques extravagances vestimentaires qui lui valurent une caricature de la part d’un autre de ces collaborateurs, Laurent Tailhade :

 

 

« C’était […] un petit homme noir, mal bâti, l’air d’une figure en pain d’épices, vieillot en même temps qu’inachevé, la peau moite, le cheveu rare et gras, les genoux cagneux et le regard stupéfait, le nez en pied de marmite et la bouche déhiscente, jadis meunier avant de professer, comme instituteur à la laïque de Saint-Denis ; sa préoccupation maîtresse, le dandysme, induisait Baju à vêtir les plus étranges hardes. On le rencontrait, harnaché d’un inexpressible caca d’oie, que rehaussait encore une bande large de satin vieil or ou de velours cerise.29 »

 

 

Le grotesque de cette description laisse entrevoir toute l’animosité qui pouvait exister au sein de ces cercles littéraires entre deux collaborateurs rivaux. Mais grâce aux recherches de Noël Richard, le portrait de Baju peut nous apparaître plus objectivement. L’éditeur Albert Messein l’avait conservé dans ses archives. Sur cette photographie Baju serait âgé de 26 ou 27 ans. La simplicité de cette physionomie diffère de l’image exubérante que semblait en donner les contemporains. La tenue est modeste, l’expression du visage est volontaire, un sourire est à peine esquissé. D’après Noël Richard les traits du visage convergent vers un triangle inférieur où entre les mâchoires d’acier et le menton en galoche, semblent concentrés « un esprit entreprenant, une volonté tenace jusqu’à l’entêtement et la combativité agressive30 ». Autant de caractéristiques que l’on retrouvera plus tard dans les écrits mêmes de l’homme.

 

Dans l’appartement du 5 rue de Lamartine – Baju invite ses recrues à se rassembler et à profiter d’une communion d’idées. Le repère est connu, s’y rejoignent alors ceux qui espèrent tout à la fois conspuer le gouvernement et se révolter contre un art mercantile : Paul Pradet31, Pierre Dufour alias Paterne Berrichon32, Albert Aurier33 ou même le caricaturiste Cazals34. Des revues indépendantes avaient déjà battu le pavé en ralliant la foule à l’esprit moderne, fumiste, « jem’enfoutiste », « zutiste » ou « chatnoiresque ». Elles touchaient à tous les aspects de l’esprit fin de siècle et pouvaient échapper aisément à la censure. Maurice Du Plessys et Baju convinrent ainsi, à l’occasion d’une de ces séances en août 1885 du lancement d’un journal qui serait leur porte-parole et qui s’intitulerait Le Décadent :

 

 

« C’est au mois d’août 1885 que mes amis et moi, écœurés de cette littérature vénale [le Naturalisme], stérile et terre à terre où s’illustre Zola, et qui fait les délices du bourgeois sans âme, nous avons jeté, au nom de tous ceux qui s’intéressent aux Arts, un formidable cri d’alarme ouï et répercuté par tous les échos à travers les deux Mondes. 35».

 

 

Manquant de moyens, la jeune revue bénéficierait d’articles gratuits. Léo d’Orfer avait raillé cette mesure en prétendant que Baju avait même dirigé dans son « Limousin natal » une revue où payaient les rédacteurs. Le choix du titre mérite quelques explications. Dans L’Ecole Décadente, Anatole Baju rappelle que le titre avait posé problème au point qu’il était même question d’en changer à chaque numéro. Le Décadent fut accepté à l’unanimité dans les conditions suivantes :

 

 

« Ce titre qui est une véritable contresens nous était imposé. Voilà pourquoi nous l’avons pris. Depuis quelques temps les chroniqueurs parisiens et particulièrement M. Champsaur désignaient ironiquement les écrivains de la nouvelle école du sobriquet de décadents. Pour éviter les mauvais propos que ce mot peu privilégié pouvait faire naître à notre égard, nous avons préféré pour en finir, le prendre pour drapeau. 36»

 

 

Au premier appel du directeur du Décadent, la copie du premier numéro était déjà réalisée. L’idée de s’emparer d’une insulte comme mot d’ordre pouvait faire recette. Mais très vite les difficultés matérielles allaient contrarier ce projet ambitieux. Comment en effet imprimer une revue quand on a pour unique ressource une paye d’instituteur et quelques donations généreuses ? Une période de découragement succéda alors à l’enthousiasme juvénile : « Nous avons connu les âpres dégoûts, les désespoirs sans issue des âmes ardentes qui mangeraient l’univers et qui sont condamnées fatalement à l’inertie par les défaillances du corps.37 » Les jeunes gens devaient trouver une douce consolation dans « l’eau lustrale » des bocks ou des verres d’absinthe. Ils se réunirent à plusieurs reprises dans quelques débits de boisson de quartier jurant contre l’absence de mécènes et contre la stupide bourgeoisie qui ne reconnaissait pas en eux de futurs talents. Dans ce climat, l’équipe accueillit un nouveau membre, le frère d’Adrien Bajut, Anatole Albert qui était alors âgé de dix-sept ans. Une année s’écoula. Ayant essuyé plusieurs refus de la part d’imprimeurs, le directeur du Décadent décida de forcer le destin et de se charger lui-même de la réalisation du journal. Il revint un jour de printemps 1886 chargé d’une presse à bras d’occasion, de kilos de caractères et de casses. Ses collaborateurs stupéfaits furent conviés dans la chambre du 5 rue de Lamartine. Il fallut alors, raconte Baju, veiller à ne pas se faire remarquer par la concierge et à hisser le plus discrètement possible tout le matériel nécessaire au 6e étage de l’immeuble. Les locataires, précise-t-il, soupçonnait quelque commerce interlope. Une organisation titanesque se mit en place. Paul Pradet et Charles Evendal ouvriers typographes, avant que d’être poètes et journalistes, prêtèrent main forte aux frères Bajut. On décida que la mise en page se ferait en matinée, que la composition serait fin prête la nuit tombée et qu’on imprimerait le tout au cours de la soirée. Seulement le roulis du Décadent se faisait entendre et des problèmes de voisinage vinrent parasiter la marche vers la modernité. On paya une voisine pour son silence en lui offrant cent cartes de visite imprimées à l’œil tandis qu’on tentait d’en rassurer une autre qui craignait que la machine ne lui tombât sur le nez. Pour atténuer le bruit de la machine on fit un tapis de tout le linge et des vieux habits et bientôt l’impression du Décadent passa dans les coutumes de la maison. D’autres obstacles survinrent : les paquets du Décadent sortaient en pâte car les apprentis-imprimeurs ignoraient qu’il fallait mouiller la composition pour la mise en pages, parfois des caractères manquaient, la casse des A était vide, il fallait alors trouver quelques synonymes. Paul Pradet eut même quelques difficultés pour se faire comprendre d’un gamin qui devait chercher des « t » à l’imprimerie voisine. L’enfant revint d’une épicerie où on lui avait donné pour quatre sous de thé. Autant de déboires qui n’allèrent qu’en s’empirant l’été venu. Anatole Baju raconte en effet que par grande chaleur, sous les toits, l’imprimerie devenait une étuve. Les jeunes décadents devaient alors travailler presque à l’état de nudité complète et s’abreuver régulièrement de bocks rafraîchissants. Des tensions naissaient parfois – émaillant ça et là cette épopée moderne :

 

 

« Je me souviens qu’un soir, à la veille du tirage, M. Baju et Paul Pradet ramassaient un paquet de composition tombé en pâte par la faute d’Evendal. Lucien de Sably, placé derrière eux, essayait de magnétiser Baju et riait de cet accident. Pradet l’aperçut et entra dans une de ces colères échevelées particulières à son tempérament nerveux. Le magnétiseur n’eut pas envie de continuer.38 » 

 

 

Le 10 avril 1886, donc, un nouvel hebdomadaire de 4 feuilles, sans illustrations, se lança à l’assaut du Tout-Paris. Anatole Baju en est bien sûr le directeur mais il dut après trois mois de parution assumer également les fonctions de rédacteur en chef. Le poste de secrétaire de direction fut ensuite attribué à Paterne Berrichon qui abandonna également son poste au bout de trois numéros. Là encore, le directeur dut secourir son journal en se proposant lui-même à ce poste mais sous des pseudonymes divers : Pierre Vareilles ou Louis Villatte. L’usage de pseudonymes pour Anatole Baju devint une nécessité devant les fréquents désistements de ses collaborateurs. On en dénombre trois autres : Hector Fayolles, Raoul Vague et sans doute Pombino. Si l’on tient compte des publications de Baju dans le journal sous son nom de plume et sous l’identité de ses doublets, on parvient à une très nette domination par rapport aux autres collaborateurs. Le Décadent est donc avant tout l’œuvre d’un autodidacte qui entreprit d’être reconnu dans le monde littéraire. Baju fut d’ailleurs le principal rédacteur du Décadent dans lequel il publia, pour la première série, une quarantaine d’articles.

 

L’éditorial du premier numéro intitulé « Aux lecteurs » proclame un vibrant appel à la jeunesse. Il est signé « la rédaction » et est sans doute le fruit d’une collaboration entre Baju, Paul Pradet et Maurice du Plessys. L’article amène dans un premier temps les lecteurs à constater l’état de décadence de la société fin de siècle. Sept maux sont condamnés : la névrose, l’hystérie, l’hypnotisme, la morphinomanie, le charlatanisme scientifique, le « shopenhauerisme » à outrance. L’idée que l’Art puisse rallier les énergies disséminées de la jeunesse est ensuite exposée pour mieux soulever l’adhésion des foules. L’évolution artistique doit accompagner l’évolution de la République vers la modernité. Résolument tournée vers l’avenir, la réflexion décadente institue également la renaissance du langage ressourcé dans les sensations de la jeunesse. Du reste, l’article était rédigé dans une langue inédite, explorant quelques archaïsmes, louvoyant entre néologismes et métaphores comme on peut le lire dans l’extrait suivant :

 

 

« L’art n’a point de parti ; il est le seul point de ralliement de toutes les opinions. C’est lui que nous allons suivre dans ses fluctuations. Nous vouons cette feuilles aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes aux incohérences à trente-six atmosphères dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec ses conventions archaïques étiquetées du nom de morale publique. Nous serons les vedettes d’une littérature idéale, les précurseurs du transformisme latent qui affouille les strates superposées du classicisme, du romantisme et du naturalisme ; en un mot, nous serons les madhis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant.39 »

 

 

En se réclamant de la décadence (« nous sommes Décadents »), Anatole Baju crée un concept stimulant ainsi qu’une sorte d’émulation auprès de la jeunesse artiste. En animateur passionné de ce qu’il appellera plus tard une « école », le directeur du Décadent nous invite à suivre un programme attractif. Les images se veulent prophétiques et mystérieuses : les décadents sont comparés à des prophètes musulmans (les mahdis) et leur quête est assimilée à celle des alchimistes. Dans le numéro 2 du 17 avril 1886, Anatole Baju ajoute que toutes les nuances de la décadence doivent être représentées dans son journal « décadence de l’idée jusqu’à la déliquescence pure » pour mieux dénoncer « l’avachissement des muses et leur liquéfaction ». L’article brusque les conservateurs et les critiques littéraires. L’ambition destructrice du journal est clairement affichée : « Les Décadents n’ont qu’à détruire, à tomber les vieilleries et préparer les éléments fœtusiens de la grande littérature nationale du XXe siècle. ». Quelques cibles sont annoncées : le classicisme, le romantisme, le naturalisme. Le combat s’annonce démesuré mais Anatole Baju y croit fermement : « A l’époque du Décadent, il y eut quelque chose comme un syndicat d’efforts pour faire cesser les enfantillages du père Hugo et de ses imitateurs et pour refouler à l’égout les déjections littéraires de M. Zola et des Naturalistes.40 ».

 

Malgré ces manifestes, Baju ne cesse de retoucher la signification du mot « décadence » auquel il va bientôt préférer celui de « décadisme ». Dans L’Ecole Décadente41 il donne à ce concept littéraire une portée sociale et politique. Il explique que le décadisme doit être le reflet du « spleen moderne » - ce sentiment de malaise et d’écœurement qui naît d’une société injuste dans laquelle les classes inférieures sont avilies. Le décadisme doit donc être une « synthèse de l’esprit », il doit « synthétiser la matière pour analyser le cœur ». L’émotion doit naître non pas par la description d’une réalité à la manière du naturalisme de Zola, mais par la restitution de sensations intenses transmises soit « par des constructions neuves » soit par des « symboles ». En faisant le portrait du décadent Baju donne à lire celui d’une génération et celui de sa propre personnalité. L’homme décadent est aussi un « quintessent » , il cherche à faire surgir de la matière, l’essence même de l’homme moderne. Il doit avoir un style « rare et tourmenté » et pour unique devise celle du journal qui porte en épigraphe cette inscription bajutienne : « tout hors la banalité ». Il est « au fond, un aristocrate d’une politesse raffinée, un capricieux, un viveur qui ne prend que le suc de la vie. Ses passions ont une intensité qui va jusqu’à la fureur, jusqu’à la démence42 ». Mais nous pouvons reconnaître davantage Baju dans ce portrait idéal qu’il dresse du Décadent :

 

 

« Le Décadent est un homme de progrès. Il est soigneux, économe, laborieux et réglé dans toutes ses habitudes. Simple dans sa mise, correct dans ses mœurs, il a pour idéal le Beau et le Bien et cherche à conformer ses actes avec ses théories. Artiste dans la plus forte acception du terme, il exprime sa pensée en phrases irréductibles et ne voit dans l’art que la science du nombre, le secret de la grande harmonie. Maître de ses sens qu’il a domestiqués, il a le calme, la placidité d’un sage et la vertu d’un stoïcien.43 »

 

 

Dans son journal Baju, l’autodidacte provincial, décadent « laborieux et soigneux », témoigne d’un profond amour pour la littérature et des arts : « la littérature est plus que la chair et le sang de la société, elle est le souffle qui lui donne l’expression de la vie44 ». Mais était-on prêt à recevoir pareille leçon de la part d’un inconnu ? L’aventure du Décadent commença par un coup de clairon guerrier adressé aux troupes d’une littérature officielle. Le temps des affrontements n’était pas loin. Deux mois plus tard la guerre était déclarée.

 

 

 

 

1886 : Le temps des affrontements

 

 

 

Durant les mois d’avril et de mai 1886, Baju attira au sein du journal des collaborateurs de qualité comme Marc d’Escorailles alias Albert Aurier pour les critiques artistiques et Cazals (sous le pseudonyme A. des Cadenzals) pour la rubrique « croquis littéraire » qui avait pour objectif de portraiturer les personnalités de la « décadence ». Le petit journal a le vent en poupe et Baju prend l’envergure d’un chef comme en témoigne cette note qu’il aurait envoyé à Albert Aurier pour le presser d’écrire sa chronique :

 

 

« Mon cher collabo, la Revue est en danger. Vous seul pouvez la sauver. Il est midi. Le Salon ne ferme qu’à cinq heures. Vous avez donc au moins 300 minutes pour examiner [..] les 5523 objets, prétendus d’art, exhibés cette année, aux halles des Champs-Élysées. Envoyez-moi votre copie, aujourd’hui-même avant minuit.45 »

 

 

Mais en juin, les premières critiques s’abattent sur le journal. Un ancien collaborateur du Décadent, qui y avait fait un bref passage, Roland Monclavel, incendia Baju et sa troupe dans un journal ennemi, Le Tintamarre. Deux articles furent rédigés d’un trait sarcastique attaquant les décadents comme « une nouvelle espèce de mammifère découverts par Mallarmé46 ». Le chroniqueur préféra d’ailleurs parler de « déliquescence » plutôt que de « décadence ». Il faut dire que Monclavel avait connu le déshonneur de voir une de ses nouvelles refusée par la rédaction du Décadent. Anatole Baju ne tarda pas à riposter à ces attaques qui ne consistaient finalement qu’en une caricature peu fondée sur le plan littéraire. La plume tranchante, il lança cette insulte au littérateur dépité : « épicier ! ». Il avait, en homme pratique, comprit les enjeux économiques de ce ricochet polémique et ne se laissa pas impressionner :

 

 

« Le Tintamarre nous attaque comme commerçants et non comme littérateurs. Nous lui faisons le service gratuit de notre journal. Lui, pas. Et ce sont ces gens-là qui voudraient discuter avec nous l’esthétique d’une école littéraire ! Jamais ! Allons donc, épiciers !47 »

 

 

La querelle avec Le Tintamarre ne s’arrêta pas à cette première anecdote. En juillet puis en octobre de la même année, Désiré Luc reprit le combat avec force et rage. Les attaques personnelles vis à vis du directeur du Décadent vont alors se préciser. On s’informe, on apprend la situation et les origines de l’homme. S’en suivent alors d’innombrables articles qui viendront refuser à Baju le statut de littérateur. Dans le Cri du peuple, un chroniqueur écrit alors qu’Anatole Baju est « à peu près sain d’esprit quand il cause dans l’intimité, mais qu’il bat lamentablement la campagne de quatre lignes en quatre lignes quand il se mêle d’écrire !48 ». Il est vrai que la plume du décadent était parfois bien mal inspirée  :

 

 

« Les roses ! il avait un faible pour les roses !

 

Les parfums qu’émanaient leurs corolles mi-closes

 

L’attrayaient. Et quand les froides journées d’automne

 

Revenaient, amenant le sombreur monotone,

 

Il pleurait demandant l’immarcescion des fleurs.

 

Dieu, plus commode alors, fut touché de ses pleurs.

 

Il lui permit le choix de la fleur de son rêve.

 

Adam choisit la rose et la rose fut Eve.49 »

 

 

Remy de Gourmont confia dans ses mémoires qu’il n’y avait que Baju pour écrire de tels poèmes sans rire. L’usage de néologismes et de métaphores convenues ne pouvait en effet convaincre les véritables esthètes de l’originalité de cet art poétique.

 

Le 4 juillet, Paul Pradet se brouille violemment avec Baju et met fin définitivement à sa participation au journal. Il rejoint le camp ennemi dans les colonnes du Tintamarre. Cela n’assombrit pas l’humeur de Baju qui se lance dans la deuxième semaine de juillet dans une campagne pour l’édification d’une statue du poète Lamartine sous les fenêtres du Décadent et non à Passy. Georges Hugon alias Cazals se joint au projet fantaisiste. Les rédacteurs s’insurgent contre le triomphe fait à Victor Hugo lors de ses obsèques et tentent de réhabiliter le poète du « Lac » qui était mort pauvre et presque oublié. Ainsi un éditorial enflammé paraît le 17 juillet vouant un culte à l’artiste de l’ombre plutôt qu’à celui qui eut des funérailles nationales. Baju ne porte pas un jugement objectif sur Victor Hugo car il l’attaque le plus souvent en raison de son succès et de sa richesse. L’aigreur de l’instituteur mal rémunéré se fait alors ressentir. La maladresse de certaines critiques littéraires laissent place parfois à de précieux portraits littéraires que Baju écrit sous le nom de Pierre Vareilles. Ainsi le jeune charentais a l’occasion de montrer toute son admiration pour ses compagnons décadents. Il se consacre aussi en juillet à quelques récits rustiques inspirés de sa région et intitulés : En plein Limousin50. Il ne manque plus à la revue éclectique la participation de quelques maîtres de la littérature.

 

Depuis le 22 juillet, Paul Verlaine reçoit les visites de quelques artistes à l’hôpital Tenon parmi lesquels les décadents : Maurice du Plessys, Paterne Berrichon et Cazals. Ces-derniers parviennent à convaincre le poète de publier moyennant rétribution un de ses poèmes du recueil Amour dans Le Décadent. La rencontre de Baju et de Verlaine a lieu le dimanche 1er août 1886. Maurice du Plessys se charge des présentations. Lucien Aressy raconte :

 

 

« Verlaine ne pouvait se lever. Sur son lit traînait un journal en grossier papier gris. Quelqu’un en lut à haute voix le titre : « Le Décadent » en se moquant. Encouragé par l’acquiescement de certains sourires, il demanda étourdiment : Quel est l’imbécile qui a osé ramasser ce titre ridicule ? – L’imbécile, c’est moi ! » répondit une voix nette, tranchante comme un défi. Je me tournai et tout Baju m’apparut alors, ramassé, âpre, têtu, avec dans une petite figure vieillotte, la flamme d’un regard vibrant. L’interlocuteur tout dérouté, revint à plus de courtoisie et l’on discuta sur l’opportunité du mot décadent. […] Baju était accompagné ce jour-là de Maurice du Plessys, que je ne connaissais pas davantage. L’aplomb massif de l’un exagérait encore, par contraste, l’allure toute dégagée et fringante de l’autre. Tous deux plaisaient par leurs qualités de nature, celui-là tenace et réfléchi, l’autre, ingénieux, subtil, d’une ironie finement aiguisée. Quand Verlaine eut achevé les présentations, nous fûmes ravis d’apercevoir que nous abondions en idées communes.51 »

 

 

L’obstination de Baju se lit clairement à travers ces lignes. Il était d’après Lucien Aressy « un homme bizarre féru de littérature52 » mais également une personnalité convaincante et réfléchie. D’ailleurs, Baju sembla se lier avec Paul Verlaine à la suite de cette première entrevue. Tout d’abord le poète lui confia pour l’année 1886 sept poèmes et sept pièces en prose. Le journal put alors multiplier son tirage. Il gagna en crédibilité auprès du monde des arts et des lettres. Le Décadent montra sa solidarité avec Paul Verlaine jusqu’à s’indigner, comme Le Chat Noir l’avait fait pour André Gill, de voir un grand poète vivre dans la misère. Le sentiment d’injustice ne laissait pas indifférent Baju, bien au contraire, il animait avec virulence grand nombre de ses articles. Quelques semaines plus tard l’équipe du Décadent réussit à se procurer puis à publier un poème de Barbey d’Aurevilly « La Haine du soleil » qui soutint la valeur littéraire du journal. Anatole Baju semblait au sommet de sa gloire, il avait étendu ses relations et rendait coup pour coup. Cette riposte adressée aux critiques qui se gaussaient du Décadent sonne comme une victoire :

 

 

« Ils ont clamé d’hydrophobes ululements et leur écume s’est effusée partout où la vénalité du verbe est encore tolérée. Le Décadent exsurgissant inattendu, fulgueur étrange jetant le frisson bleu de l’angoisse en leur âme fulminée, a arraché à leur mercantilisme des élégies touchantes sur l’agonie du naturalisme anhélétique se tordant en les ultimes convulsions de la Fin.53 »

 

 

Mais la « guerre » est loin d’être remportée et le mois de septembre fut sans doute le plus difficile pour l’équipe du journal. Le 18 septembre, Jean Moréas écrit un manifeste dans Le Figaro et fonde une école rivale : le symbolisme. Deux clans vont alors s’opposer dans une confusion parfois totale. Certains en profitent pour tenter de détruire définitivement le journal de Baju qui depuis quelques mois leur faisait de l’ombre. Les journalistes prennent les armes et rédigent de cinglants pamphlets qui terniront définitivement l’image du décadent. Ces attaques s’étendront sans relâche sur 3 mois de septembre à novembre. Le Scapin-revue fondé le 1er septembre sous la direction d’Émile-Georges Raymond commence son premier numéro par un éditorial signé VIR (alias Léo d’Orfer) dont les termes ne sont guère ambigus :

 

 

« Décadence ! Qu’en pouvons-nous savoir ? Est-ce que la maturité indique la chute ? […] J’ai cherché en vain, le nom de l’imbécile qui découvrit l’autre année, cette appellation, afin de la hisser sur le même pinacle que le romancier populaire qui faisait dire à un de ses héros : « Nous autres, gentilshommes du moyen-âge ! ». […] On a parlé de déliquescence, d’évanescence, de décadence. Des bêtises et des mots bêtes. L’esprit français est en défaut, parfois. Ces appellations et surtout la dernière, sont absolument fausses.54 »

 

 

Un journaliste Didier (Charles Monselet) ridiculise à travers un portrait-charge ceux qui se donnent des « allures de désabusés, d’ennuyés ;[…] des têtes de déplumés, » et qui « se morphinisent, parlent d’amours fatales, exubérantes, imaginent des alcôves étranges de luxe et de luxure, boivent de l’absinthe […] et poussent des ululements contre les bourgeois55 ». La plaisanterie est devenue sarcasme puis injure. Anatole Baju ne trouve pas aussitôt les réponses adaptées et étaie ses plaidoyers de remarques parfois ingénues :

 

 

« L’histoire de jadis est celle d’aujourd’hui, et sera celle de demain, identiquement sauf les circonstances et les acteurs. Nous n’allons pas toujours tout droit, comme le prétendent quelques-uns ; notre vie est une spirale immense, telle que notre mémoire ne reconnaît plus exactement l’itinéraire suivi, dans la perspective brumeuse du passé. Rien n’est qu’à peine changé. Dès qu’une idée surgit, ses promoteurs sont traités de fumistes, comme si cette appellation de mépris pouvait les horrifier et leur occlure la bouche.56 »

 

 

Durant cette période, Baju est surtout atteint par le mépris considérable que lui voue le monde littéraire57. Croyant avoir trouvé un soutien dans la personne de Gustave Kahn58 qu’il côtoie après la parution de son journal intitulé La Vogue, il se laisse alors séduire59 et accepte d’ouvrir son journal en collaborant avec quelques symbolistes le temps d’un numéro, celui du 25 septembre 1886. Selon Gustave Kahn, Anatole Baju « louchait » depuis quelques temps du côté des symbolistes et les avait utilisé pour donner plus de gloire à son journal. Mais l’interprétation est très subjective. On sait, d’après le témoignage d’Ernest Raynaud, que Gustave Kahn était à l’origine de ce projet dont l’objectif était en réalité « d’absorber » le petit hebdomadaire. Les collaborateurs décadents devaient être « éliminés » à la suite de ce coup d’état  éditorial. Le journal en sortit fragilisé et Baju dépité. Grâce à Rachilde, amie du Décadent, le propriétaire put reprendre ses droits. La lettre qu’elle a fait paraître dans Lutèce dénonçait en effet le stratagème des symbolistes et rendait honneur à Baju dont l’honnêteté et la fidélité étaient remarquées :

 

 

« Le Décadent journal fondé par Baju, propriété d’Anatole Baju, et uniquement dirigé par lui, avait eu jusqu’au 25 septembre pour collaborateurs effectifs : Verlaine, Mallarmé, Ghil (décadents purs) et Barbey d’Aurevilly, Jean Lorrain, du Plessys, de Lynan, Descadenzals, d’Orfer, Merki, Paul Vorsin, Méténier, Rachilde, etc, etc. […] Brusquement une phalange composée de Messieurs Kahn (Gustave), Paul Adam, Moréas, Ajalbert, Charles Vignier, etc., etc., arrive et propose à Baju de la « bonne copie »…[…] L’excellent Baju déclarait qu’il tenait cependant à ses anciens amis, ces dits amis lui fournissant des réclames et des articles qu’il ne pourraient oublier, même en présence du Symbolisme !60  »

 

 

Indignée, la jeune femme rajoute que la situation est d’une injustice frisant l’injure. Il était hors de question de faire la réclame des symbolistes après pareille manipulation. Le scandale éclatant, Kahn et son équipe, décidèrent de se replier et « Le Décadent retourna aux Décadents ».

 

Cette affaire ne mit pourtant pas fin aux malheurs du journal et de son directeur. En octobre un article de Félicien Champsaur vient railler une nouvelle fois les partisans de l’école décadente sous l’appellation d’ « écoliers limousins ». Le terme devait frapper juste car il désignait non seulement ce personnage dans Pantagruel dont le langage était incompréhensible, mais aussi, implicitement, l’origine et la profession de Baju. Agacé, le chroniqueur espère donner l’estocade finale aux Décadents. Il est aidé par Léo d’Orfer qui, en prenant la tête d’une nouvelle revue sous le titre provocateur de La Décadence, se lance avec détermination dans un combat singulier contre Baju :

 

 

« Il est temps que cela finisse. Les injures débordantes de la presse nous jettent matin et soir à la tête celle d’un sieur Baju Anatole, qui dirige, rédige et compose le journal Le Décadent. […] Comme le populaire est affligé d’une bonne dose de crédulité et de bêtise, et que, plus tard, à l’heure où seront universellement glorifiés ces talents (ceux de Verlaine, Mallarmé et Ghil), il pourrait bien dégringoler un jaune halo sur le front bajutial, il faut que désormais nos amis soient lavées de cette promiscuité qui nous a d’ailleurs éclaboussés tous un peu, et que le dit sieur Baju (Anatole) reprenne le manteau et la réputation guibollardesques qu’il a si bien gagnés. 61» 

 

 

Léo d’Orfer fige alors le portrait de Baju comme celui d’un imbécile totalement éloigné des réelles innovations de la jeunesse :

 

 

« Là (au Décadent) trône le susdit Baju – Anatole- qui adorna d’une prudhommesque imbécillité l’épigraphe de la feuille. Et toutes les semaines, depuis six mois, il geint, peine, sue et ahane sur le même articulet, dans lequel il a l’intention –vaine !- de prouver qu’il comprend quelque chose à l’œuvre des poètes symboliques.62 »

 

 

L’opposition étant irréductible entre les deux camps, Baju répondit tardivement, le 13 novembre, par un canular qui prétendait que les bureaux du Scapin, où écrivait d’Orfer, avaient été cambriolés et qu’à défaut de caisse, on avait enlevé un Traité du verbe signé du « maître » René Ghil63, dont la valeur avait été revue à la baisse – 5 francs au lieu de 10. L’humour, la mystification était un mécanisme de défense des plus intéressants – Baju y prendra goût tout au long de son parcours. Toutefois, en octobre 1886, il commet quelques maladresses qui lui seront défavorables. Le 9 octobre, suite à une affaire diplomatique, Benito Juarez, fils du président mexicain, est traité de « bandit » par Pierre Vareilles dans Le Décadent. L’offensé ayant peu goûté la plaisanterie renvoie au journal une demande de réparation par les armes. Anatole Baju publie aussitôt une rétractation le 10 octobre. Il fait aussi disparaître le pseudonyme de Pierre Vareilles. À la même date, une réunion est organisée salle de l’Ermitage, rue de Jussieu. Louise Michel, revenue du bagne, donne une conférence sur le thème de la Décadence. La « vierge rouge » affiche ses convictions politiques et se dit en accord avec les décadents concernant la nécessité de formes nouvelles dans l’expression d’idées. L’écrivain Edouard Dubus y fait une prestation remarquée mais Baju n’y assiste pas. Une seconde réunion est organisée, le lundi 25 octobre, salle Pétrelle. Anatole Baju, enfiévré par l’idée du débat, s’y rend. Au moment où l’on évoque la polémique décadente, la foule gronde. Sans se départir d’« une allure désinvolte », Anatole Baju monte sur la tribune et proteste contre « l’immixtion  de la politique et de la littérature ». Il décrivit d’ailleurs l’épisode dans Le Décadent sous le pseudonyme d’Hector Fayolles :

 

 

« Au public , qui ululait comme dans une ménagerie, [Baju] a dit : la littérature ne discute pas avec vous : on vous l’impose, et jamais elle ne doit subir l’influence de vos jugements et de vos appréciations.

 

Un moment après, la discussion littéraire battait son plein avec MM. Paul Roux, Thévenin, Leury et autres. Quand on en fut arrivé à l’endroit de la grève de Vierzon, par je ne sais quelle incidence, M. Baju pour qui l’argot de la politique est un dialecte du volapük, s’est retiré parce qu’il n’y comprenait rien du tout.64 »

 

 

On peut être étonné par ce commentaire de la main même du directeur du Décadent. En effet, malgré ses convictions en matière politique, il n’est pas prêt, en octobre 1886, à abandonner ses ambitions exclusivement littéraires. On peut rajouter également que cette réunion a été un échec cuisant pour Baju qui a pu à peine se faire comprendre du public. Des maladresses ont été lancées le ridiculisant davantage. Dubus avait déjà fait son œuvre dans la première réunion où il avait traité Baju d’ « exploiteur de la décadence ». Ayant appris cela, Baju décide dans le numéro du 13 novembre de se venger de l’injure faite en publiant un sonnet raté de Dubus qui, selon une note explicative, traînait  dans la poussière des cartons du Décadent. Dubus envoya aussitôt ses témoins (Alfred Vallette et Léo d’Orfer) pour un duel. Baju, une nouvelle fois, s’esquiva. Le 16 novembre, à la date convenue, il ne se présenta pas aux bureaux du journal ni à son domicile comme le rapport des témoins le confirme. Une lettre de Dubus parut alors dans Le Scapin sous le titre « Procès-Verbal » ironisant sur la lâcheté de l’homme65. 

 

Au mois de décembre un seul numéro parut, celui du samedi 4, peu de temps après que Baju ait trouvé un imprimeur professionnel pour son journal : Albert Mayon. L’aventure du Décadent journal dut s’achever précipitamment, sans explication. Baju avait fait preuve d’une grande résistance en persistant dans son projet pendant 9 mois. Mais les attaques des journalistes, les maladresses de Baju dans certaines affaires associées au coût considérable d’un journal hebdomadaire avait mis fin à cette première aventure. Le 5 décembre 1886, Paul Alexis et Paul Pradet avait organisé une fête à la Butte Montmartre. Après quelques libations, ils offrirent à leur public une petite pièce intitulée Le Viol dans laquelle ils accusaient Baju d’avoir violé la grammaire et la syntaxe. Puis, bon enfant, Cazals entonnait l’hymne des troubadours « Rhum et eau » qui devait immortaliser le « chef » de l’école décadente dans ce couplet ironique :

 

 

« Quand il fut mort, sur son tombeau,

 

L’on fit inscrire par Baju

 

En caractères d’or sa Ju-

 

Liette était un rhum et eau ! 66»

 

 

 

1887-1889 : Les chemins de traverse

 

 

 

Durant six mois, loin des éclats de rires de ces anciens compagnons et du tumulte de la vie de bohème, Baju travailla à de nouveaux projets. De janvier à juin 1887, peu d’événements de la vie de l’homme nous sont connus. On sait qu’il était toujours instituteur à Saint-Denis, qu’il vivait rue Désobry avec sa mère et son frère. Il préparait en réalité un ouvrage annoncé quelques mois plus tôt : L’Ecole Décadente. Ce fascicule réunissait plusieurs ambitions : raconter l’histoire du Décadent, définir une conception de la littérature et convaincre de la vigueur de l’esthétique décadente. L’ouvrage parut chez Léon Vanier, éditeur de nombreux textes décadents, en juillet 1887, au prix de 60 centimes. Il comprenait une trentaine de pages et était organisé en 8 parties : Avant nous, La littérature et les mœurs, Spleen moderne, Le Décadisme, Le Décadent, Les écrivains du Décadent, La presse et les décadents, Conclusion. L’adresse de l’imprimerie décadente est restée la même qu’en 1886 : il s’agit toujours du 5 bis, rue de Lamartine. La réflexion ne manque pas de pertinence mais parfois d’objectivité. Anatole Baju remarque que lorsque Le Décadent a disparu Le Symboliste, La Décadence et La Vogue ont également sombré. Mais ne peut-on trouver d’explication plus objective à la disparition de ces périodiques ? L’analyse du milieu littéraire est lucide concernant l’opposition franche des nouvelles écoles au naturalisme. Les portraits des décadents et les notes à caractère autobiographique sont précieux pour la connaissance de cette période. Préfigurant de nouveaux horizons, la plaquette connaîtra quelque succès comme le prouvent les rééditions de l’ouvrage.

 

Quatre mois plus tard, en novembre 1887, paraît une autre plaquette intitulée La Vérité sur l’Ecole décadente. La signature de l’auteur est pour le moins étonnante : « un bourgeois lettré ». Il ne fait aucun doute que ce soit là une mystification bajutienne. Cette plaquette complète justement le propos exprimé par le directeur du Décadent. En affectant de s’emporter contre Ghil et Baju, « fauteurs de tapage », l’auteur rend compte de la richesse de la littérature décadente en citant les noms des poètes qui s’y sont le plus illustrés. Ce subterfuge est intéressant dans le parcours de Baju car il montre qu’il tente de nouvelles stratégies et qu’il a connaissance des moyens disponibles pour faire la réclame de son « école ». Le public était alors prêt à accueillir la nouvelle version du Décadent le mois suivant. 

 

Agé de 27 ans et fort de sa première expérience, Baju relança Le Décadent sous forme de revue à la couverture jaune citron. Ernest Raynaud, commissaire de police mais également critique et poète67, se joignit à une équipe homogène. La famille Baju déménagea alors de Saint-Denis au 54, boulevard de la Chapelle à la fin de l’année 1887. Les bureaux se confondaient avec l’appartement ce qui donnera lieu à quelques situations cocasses :

 

 

« Une grande pièce vide, tendue de papier rouge, servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de cabinet de rédaction. Mme Baju mère, cordiale vieille, sous son bonnet de paysanne, recevait en l’absence de ses fils, les visiteurs. Il en venait de toutes sortes, des poètes chevelus et crottés et des gentlemen fleuris d’orchidées, des esthètes chargés d’orfèvreries, des demi-vierges à bandeaux plats, des bas-bleus évaporés.  Les chercheurs d’aventures détalaient vite, chassés par l’air d’honnêteté que respirait cet humble logis de travailleur. Les autres attendaient silencieusement et subissaient les potins du jour que les commères déposaient en passant dans l’escalier. Les deux fenêtres donnaient sur le boulevard, les chantiers du chemin de fer du Nord, la tour de bois d’une grosse horloge dressée en plein ciel. C’était une distraction de regarder tourner les aiguilles en attendant le retour de Baju.68 »

 

 

 

Afin d’éviter l’ennui de ces rencontres rédactionnelles, l’équipe s’installait fréquemment dans les cafés comme le café du cercle ou le café du commerce. Là encore les Décadents ne passaient pas inaperçus :

 

 

 

« L’élégance appliquée de Du Plessys, les théories socialistes de Baju avaient bien d’abord, jeté quelque défiance parmi cette aimable clientèle, mais on s’était vite rendu compte de nos intentions pacifiques et nos vers déclamés à mi-voix dans les coins, à la fin, ne troublaient plus guère que la somnolence du garçon et de la dame de comptoir.69 »

 

 

Dès l’éditorial du premier numéro, on s’aperçoit que Baju n’est pas disposé à reproduire les erreurs du passé. Son style même a changé, n’employant plus les néologismes et les apparats d’une écriture en pleine déliquescence. Par contre, la virulence et la détermination de l’homme sont sorties renforcées. Sa conception de la décadence semble plus globale. À travers ce terme on retrouve, à force de définitions, toutes les caractéristiques d’un art nouveau s’opposant à un art conformiste et bourgeois. Un article du numéro 5 sur la critique révèle bien ce changement d’orientation : selon Baju une œuvre intéressante doit répondre à deux critères qui sont la valeur de son message, et la maîtrise de l’art exercé – rien de spécifiquement décadent ! Finalement une seule règle est dégagée, celle qui consiste à s’opposer à l’opinion du Figaro, «  grand réflecteur de la morale bourgeoise ». En tant qu’organe de combat contre la grande presse, Le Décadent revue s’offre donc à la sympathie de nombreux lecteurs. Le rôle que jouera Baju est d’ailleurs aux confins de la parodie. Dans ses manifestes, il se montre enragé contre ceux qui voudraient parasiter ce « territoire fictif » qu’est la décadence, alors que, sous les noms de Louis Villatte ou de Raul Vague, son rôle est plus subtil70. D’autre part, la dimension politique du journal est accrue. Baju laisse davantage s’exprimer ses convictions, sans doute en souvenir de cette réunion d’octobre 1886 qui l’avait enfermé dans son statut de chef d’une pseudo-école littéraire. Sa haine contre un siècle de pots-de-vin, contre une société calquée sur l’image caricaturale « des gérants de la finance » ne tarde pas à se révéler au grand jour. Dans cette nouvelle revue, il tarde donc à Baju que les débats littéraires cèdent leur place à de vrais enjeux politiques :

 

 

«  Le gouvernement est fait de rastaquouères internationaux, de décavés du high life, de financiers équivoques, d’une tourbe de noceurs, d’un ramassis d’avocats crasseux, de notaires vagabonds…

 

Les Lettres et les Arts sont les Prussiens de l’Etat ; seul le volume, la corruption, la concussion, bref, tous les trucs à galette y sont tenus en honneur.

 

La République devient synonyme de maison de banque, de débauche et d’orgie.

 

La littérature tuée, il ne lui reste plus en perspective que le néant ou la révolte. Alors unissons-nous pour un même but : l’éviction des nullités, cause de la dépression morale et intellectuelle. A bas la République des repus !71 »

 

 

Anatole Baju aurait-il dans cette période assisté à des meetings politiques ? a-t-il fréquenté des partisans du socialiste Jules Guesde ? Nous ne pouvons le confirmer, l’histoire étant sur ce point particulièrement muette.

 

La revue est bi-mensuelle. Elle a pour objectif d’être bon marché en offrant cependant un maximum de pages à ses lecteurs. En maître de la réclame, Baju annonce des chiffres fantaisistes concernant le tirage de la revue – jusqu’à 9400 exemplaires ! On est en droit de penser que, même si la revue ne s’arrachait pas par dizaines de milliers, elle ait pu tirer malgré tout à quelques milliers d’exemplaires par numéro. En effet, Baju aurait d’après Noël Richard, signé un contrat avec Hachette pour que sa revue puisse être vendue dans divers librairies et kiosques. De plus, il était engagé auprès de l’imprimeur Albert Mayon à qui il faisait continuellement de la publicité sur la dernière de couverture. De nouveaux collaborateurs ponctuels se présentèrent venus de tous bords : Louis-Pilate de Brinn’gaubast, Jean Lorrain, George Bonneron, Charles Darantière, Léo d’Arkaï, Valère Gille, Louis Dumur. Certains avaient définitivement déserté de leurs fonctions et n’étaient pas prêts à signer pour une nouvelle aventure.

 

Mais rien ne devait arrêter Anatole Baju dans sa décision de reconquête. Les relations entre Paul Verlaine et Anatole Baju sont à ce titre particulièrement éclairantes. Tous deux ont entretenu une correspondance de novembre 1887 à juillet 1888 comprenant 8 lettres. On y apprend notamment que le « prince des poètes » ne serait pas étranger à la relance du Décadent. Il semblait en effet encourager Baju dans ce sens dans une lettre du 25 novembre 1887 où il demande des nouvelles du projet et de Maurice du Plessys. Il conseille également à Baju la publication de quelques vers de Pétrus Borel et des contes de Champavert. Mais leurs relations vont très vite se dégrader suite à l’incroyable désinvolture de Baju. Les trois premiers numéros du Décadent afficheront en effet trois textes du maître dont une lettre que Baju, pour la réclame de sa revue, avait pompeusement intitulée « Déclaration de principes ». Le tirage est exceptionnellement augmenté en vue de mieux « propager » les idées décadentes mais Verlaine n’en reçoit pas un seul exemplaire. Baju prétendit que le numéro était épuisé. Le 16 janvier, le poète s’en plaignit auprès de l’éditeur Vanier et lui pria de lui envoyer la fameuse revue qui avait soulevé tant d’émois dans la presse. L’affaire est particulièrement honteuse car Baju savait que la note biographique que Verlaine devait publier sur son compte dans Les Hommes d’aujourd’hui était achevée et qu’elle ne tarderait pas à être publiée. Le 18 janvier, Verlaine rédige donc une lettre qui met fin à son aventure décadente : il y annonce son retrait du journal et en particulier le fait qu’il ne livrera pas les sonnets qu’il voulait dédier aux Décadents. Cependant, quelques jours plus tard, Verlaine fera honneur à la revue en acceptant finalement que soient publiés quelques textes72 dont ces fameux sonnets dédiés à Maurice Du Plessys, Ernest Raynaud et Anatole Baju73. Cette affaire peut sembler étonnante tant Baju vouait un culte à Paul Verlaine, le sacrant avec sincérité « plus grand poète de tous les temps ». Quant à Verlaine, il saluait en Baju l’homme déterminé mais condamnait fermement ses prises de position excessives et malhabiles. Il dut d’ailleurs réparer quelques erreurs commises vis-à-vis d’un ami journaliste, Paul de Foss, à qui il écrivit : « Baju et ses amis sont d’excellents garçons trop jeunes à mon gré. Excusez-les et comptez sur moi pour, dès que je le pourrai, là ou ailleurs redresser entre autres ce tort.74 ».

 

Au mois de janvier 1888, une nouvelle affaire éclate concernant la revue et son directeur. Baju avait en effet inséré un poème intitulé « Instrumentation » signé du nom d’Arthur Rimbaud. Il s’agit bien entendu d’un canular. Laurent Tailhade en est à l’origine. Il abusa de la confiance excessive de Baju et de son ignorance pour faire paraître un certain nombre de faux Rimbaud. Le traquenard fut réussi. Onze mois plus tard, Paul Verlaine dut intervenir avec plus de sévérité pour défendre l’honneur du « poète maudit ». Une nouvelle fois ridiculisé, cette fois-ci par ses collaborateurs mêmes, Baju fit mine d’avoir été complice des pasticheurs. Plus grave encore, la supercherie découverte, il voulut se rattraper en lançant l’idée d’une collecte permettant l’édification d’une statue à l’effigie du poète de Charleville. Il annonça une liste de souscripteurs fantaisiste qui durent se désavouer auprès de Paul Verlaine, fort mécontent de la plaisanterie. L’excès de zèle de Baju lui coûta cher : deux de ses plus précieux collaborateurs démissionnèrent, Laurent Tailhade et Ernest Raynaud. Cet incident ne devait pas pour autant assombrir la joie de Baju qui allait être portraituré par Verlaine dans la célèbre revue Les Hommes d’Aujourd’hui fin août 1888. La biographie était flatteuse et encourageante pour le devenir de l’homme. La caricature de Luque, quant à elle, témoignait du tempérament guerrier du charentais, vêtu en soldat romain (en référence aux cours d’histoire ancienne du jeune instituteur ?), armé de sa plume et d’un bouclier qui le protège de nombreuses flèches. Verlaine, l’idole entourée d’un halo de sainteté, veille depuis les hauteurs sur son plus fidèle admirateur. L’idée de cette « bio-bibliographie » venait de Verlaine lui-même qui pensait tenir là l’occasion de revenir sur quelques attaques concernant son implication dans Le Décadent.

 

 

 

« Victime de son succès » selon Baju, la revue dut dès janvier changer d’adresse. Elle s’installa au 46, boulevard Barbès. Au numéro 15, la direction laissa ce message : «  Pour cause d’agrandissement, les bureaux du Décadent, seront transférés au n°46 du boulevard Barbès, ainsi que ceux de l’imprimerie Mayon. ». Selon Ernest Raynaud le succès était réel mais les frais n’étaient pas complètement couverts. Baju lui avoua que trois abonnements, soit 12 francs, suffiraient à le rembourser de son investissement. Il était persuadé que sa nouvelle stratégie allait être efficace, se disant que personne ne pouvait être indifférent aux mots d’ordre de la revue qui étaient : « Guerre au mercantilisme ! Place aux artistes ! Sus aux camelots ! ». Il ne manquait pas non plus d’aplomb lorsqu’on l’attaquait au sujet de la défaillance de son impression et de l’insuffisance de son papier - certaines mauvaises langues prétendant qu’il y avait autant de coquilles que de mots  : «  Le Décadent ne fait jamais d’erratum pour une coquille, quand même le sens d’une phrase en serait dénaturé. Il se fie à l’intelligence de ses lecteurs pour reconstituer la pensée de l’auteur75 ».

 

 

  De janvier à avril, la revue poursuivit son chemin sans trop de heurts. Le 15 mai 1888, Baju entreprit de traiter un sujet auquel il avait déjà fait allusion dans son premier Décadent en août 1886 : le boulangisme. Précisons qu’en avril 1888 le général Boulanger, dont le nationalisme exacerbé avait connu un grand succès, venait d’être élu triomphalement dans le Nord. Soutenu et même acclamé, il se rendait alors à la Chambre des députés à Paris. Le 1er mai, Baju, enhardi, tente un rassemblement antiboulangiste sous le titre « Boulanger hué par la jeunesse ». Dans ce texte le ténor du Décadent détaille toutes les raisons de son opposition au général :

 

 

 

« Pour moi, je n’aime pas ces patriotismes qu’on corne sous tous les toits. Les patriotes se reconnaissent sur les champs de bataille et non dans les professions de foi ou les articles de journaux. M. Boulanger qui se prétend le premier des patriotes ne m’inspire pas plus de confiance qu’un subalterne camelot et si c’était vrai, comme on le prétend, que la Patrie doive s’incarner en lui, je le déclare franchement, je serai fier de n’être pas Français !76 »

 

 

Le 15 mai, Baju frappa à nouveau en déclarant « M. Boulanger c’est l’ennemi ! ». Un projet est annoncé : la publication d’un pamphlet intitulé Le Four rédigé par Anatole Baju. Un placard publicitaire promet un tirage à des milliers d’exemplaires du fascicule. Deux mois plus tard, la publication du pamphlet est différée puis supprimée. Baju voyait dans la réussite de Boulanger une stratégie politique des Républicains au pouvoir. Il mit alors toute son énergie à dénoncer un système hypocrite dont le seul objectif était le profit personnel. Le contexte se prêtait bien à ce genre de débats et revenait souvent dans les revues bohèmes. Les littérateurs étaient particulièrement divisés sur le sujet. Ainsi Barrès et Verlaine étaient de fervents boulangistes ce qui portaient atteinte à la jeunesse d’après Baju. Sous le nom de Louis Villatte, Baju consacra plusieurs articles à la mauvaise influence de ce qu’il appelait « une gloire factice ». Il attaquait le plus souvent le manque de liberté qu’impliquait la soumission aux valeurs d’un seul homme. Le parallèle avec le monde littéraire fut souvent tracé. Boulanger fut alors comparé aux critiques les plus conservateurs comme Francisque Sarcey. Au nom de l’indépendance et de la nouveauté, Baju appela au réveil national. La séduction du général avait suffisamment fait de ravages y compris sur le plan éditorial :

 

 

« En ces temps de politique à outrance, la poésie ne va guère. Le général Boulanger absorbe l’opinion publique. Bruxelles (où Boulanger et Mme de Bonnemains s’étaient repliés) est devenu depuis quelques jours, l’objectif de toutes les attentions et comme pour ainsi dire le centre de l’univers au détriment de Paris. Tout le monde est anxieux du lendemain ; nul ne rêve, chacun veille. 77»

 

 

Dans Le Décadent, l’heure était aussi à la comédie. On écrivit ainsi de faux sonnets attribués tour à tour au général Boulanger et à Louis II de Bavière. L’implication de Baju sur le plan politique avait séduit quelques jeunes.

 

Mais en 1889, les péripéties boulangistes ne captivèrent plus l’opinion. Il était temps pour Baju de tourner la page et de raviver l’intérêt des lecteurs. La décision de changer le titre du Décadent fut prise au printemps 1889. Le 15 avril 1889, parut ainsi le premier numéro de La France littéraire sous-titré : Philosophie – Critique – Sociologie. Baju décida de se consacrer à sa véritable ambition. Depuis quatre ans, il avait montré un talent d’orateur et de pamphlétaire. Sous le nom de Louis Villatte, il rédigeait des critiques savoureuses. Il touchait parfois à la sociologie lorsqu’il entreprenait de dresser un portrait de la jeunesse décadente. Son analyse du boulangisme était suffisamment adroite et fine pour convaincre les lecteurs. Enfin, il voyait dans ce changement d’orientation l’occasion d’exprimer ses opinions progressistes. Dans un premier temps, l’équipe de rédaction ne devait pas changer, ni même la présentation matérielle du journal. D’ailleurs La France littéraire se présenta comme un prolongement du Décadent puisque les numéros se suivent (le n°33 étant le premier numéro de La France littéraire). L’abandon de l’épithète décadent n’appela pas de commentaire, Baju étant persuadé qu’il était dans la bonne voie pour assurer la pérennité de sa revue. Mais en réalité, le bouleversement était important. Quelques abonnés l’avaient compris comme en témoigne cette note de la direction dans le numéro 32, 1er avril 1889 : « A la demande d’un grand nombre d’abonnés, nous ne joindrons pas à notre publication la partie politique dont nous avions parlé ». Ce revirement fut suivi de la division des collaborateurs. Maurice du Plessys resta sans doute par amitié pour l’homme, tandis que d’autres poètes prirent la poudre d’escampette. Il ne restait plus à Baju que quelques textes de qualité disparates à insérer dans la revue. On s’éloigna fort de la décadence. Baju livra ses impressions sur l’art social, il appela la jeunesse à s’impliquer dans les débats. L’écrivain avait maintenant un rôle à jouer :

 

 

« C’est un préjugé de la part de nos jeunes écrivains de talent d’affecter une sorte de dédain pour les questions politiques. Aujourd’hui la politique envahit tout : nobles, bourgeois, ouvriers paysans, tout le monde s’en occupe. Quoi de plus naturel ! nous sommes à une époque de transition, à une époque de tourment et d’inquiétude où personne ne sait ce que sera demain. En de pareils moments, persister à vouloir faire uniquement de la littérature, serait s’isoler du monde, se séquestrer dans le désert et abdiquer toute direction intellectuelle. 78»

 

 

Mais ces innovations intéressantes pour la plupart ne séduisirent pas les esthètes du Décadent. Une nouvelle définition du mouvement fut établie.  À propos d’un roman à thèse Adel ou la révolte future de Jean Lombard79, Baju développe une théorie empreinte de principes socialistes. Selon lui, les poètes en cultivant le présent sont réfractaires à l’avenir. La « féodalité moderne » doit être dénoncée. Baju parle de « serfs du travail » dans des « bagnes industriels », des « machines outils » qui n’ont rien changé aux conditions sociales des travailleurs. D’après le roman-essai de Jean Lombard, « l’art ne doit plus se contenter de jouer de la lyre comme d’un éventail aux pieds des belles » et le socialisme seul donnera aux artistes cette impulsion qui leur a toujours manqué. La lutte est lancée contre le « Capitalisme-Minotaure, les prisons, hôpitaux-Molochs de chairs à misère, les casernes-molochs de chairs à canon, les usines molochs de chairs à travail 80». Cette prise de position est courageuse à une époque où le socialisme de Guesde n’était encore qu’un mouvement marginal. En effet, en 1889, le parti « guesdiste » ne dénombrait pas plus de 2000 membres. La revue ne trouve cependant pas son public. Livré à ses seules forces, Baju dut après 3 numéros de La France Littéraire, le 15 mai 1889, cesser la publication de son journal.

 

Echec ou repli stratégique ? Nous sommes en droit de nous interroger car Baju avait, un mois avant la disparition du journal, annoncé son retrait de la vie littéraire. Le 15 avril la revue avait annoncé la candidature aux élections législatives du socialiste Baju à Bellac. D’autres écrivains s’étaient également lancés dans l’aventure. Sur cette candidature, les recherches de Noël Richard sont particulièrement riches81. Nous apprenons ainsi que ces élections étaient fixées au 22 septembre et au 16 octobre 1889. Baju, dont la motivation était sortie grandissante après le Congrès international de Paris de juillet 1889, publia une circulaire le 20 août destinée à tous les instituteurs de Bellac. En cas d’élection, Baju promettait aux instituteurs de les soustraire aux mesures arbitraires dont ils étaient victimes et de leur donner « l’indépendance dont jouissent les autres citoyens ». Il souhaitait également créer des Chambres départementales d’instituteurs pour mieux défendre leurs droits. Ce texte signait aussi le retour de Baju vers les provinces de son enfance. D’ailleurs, s’adressant aux électeurs de Bellac dans une autre circulaire, il reprit son vrai nom et se dit recommandé par le cercle républicain des Limousins de Paris. S’assurant des voix précieuses auprès de sa corporation qu’il ne dissimulait plus, il annonça un programme grandiose qui touchait essentiellement les transports : construction de chemins de fer reliant Bellac et Confolens, Dorat et Magnac-Laval, construction d’un port de mer à Paris, canal de l’Océan à la Méditerranée. On doute fort que ce programme ait pu toucher les électeurs de Bellac. Baju commettra, de plus, une faute qui lui sera tout à fait préjudiciable. Un des points forts de son programme était la demande d’une révision de la constitution, point commun avec la politique de Boulanger ! Le journal du Petit Centre de Limoges présenta le 5 septembre 1889 Baju comme un révisionniste. La bataille électorale fut catastrophique. Sous les quolibets et les sifflets, Baju qu’on croyait Boulangiste fut incendié par la foule. La presse locale le ridiculisa comme on peut le lire dans ces descriptions peu flatteuses : à Bellac, « le candidat socialiste que tout le monde soupçonne d’être boulangiste, est un homme très maigre, au teint jaunâtre. […] Dès qu’il commence à exposer son programme, on lui crie : « Silence ! » On a assez de théories utopiques !82 » ou encore à Magnac Laval « Le citoyen Baju prend la parole et essaie à maintes reprises de se faire entendre. Souvent interrompu par des protestations indignées, il a été obligé de se taire devant le tumulte croissant et général.83 ». C’est un four magistral pour le candidat socialiste-révisionniste. Sur 796 votants, Baju ne recueillit à Bellac que 45 suffrages, 26 à Magnac-Laval et 28 à Arnac-la-Poste. Le pire fut à Darnac et à Chamboret avec 3 voix seulement et aucune à Dorat et à Saint-Junien. Le 27 septembre Baju annonça donc son désistement après le scrutin du premier tour. Cependant cet échec ne mit pas fin à l’espoir de Baju de réussir dans une carrière politique comme en témoigne cette lettre publiée dans Le Petit Centre :

 

 

« On me dira vaincu parce que je n’ai pas eu la majorité ; à cela je répondrai que je représente à Bellac le grand parti de l’avenir, car le jour n’est pas éloigné où le peuple finira par s’apercevoir qu’il est éternellement victime des banquiers et des médecins et des avocats. Le premier dans notre arrondissement, j’ai planté le drapeau des revendications populaires et je viendrai le relever aux prochaines élections.84 »

 

 

Accompagné de son frère qui l’avait soutenu durant ces élections, Anatole Baju dut rentrer à Paris et reprendre ses obligations auprès de l’institution scolaire. L’aventure du Décadent s’était évanouie avec ses rêves de conquête électorale. L’exposition universelle de 1889 captivait tous les esprits alors que mouraient les petites revues bohèmes qui avaient fait les gorges chaudes de la presse officielle. Sur ces chemins de traverse, Baju disparut alors totalement du monde des lettres emportant avec lui les théories de l’éphémère école décadente.

 

 

 1889-1903 L’inconnu de la rue Poulet

 

 

 

À travers cette biographie Anatole Baju nous est apparu sous différents masques frôlant parfois la caricature. Il fut tour à tour ce pâle voyageur de bohème qui errait dans l’ombre de Paul Verlaine, cet instituteur, affamé, sans le sou, qui s’indignait de l’injustice faite aux hommes de pauvre condition, ce candidat sans panache et sans gloire, ce « raté » des lettres qui avait rêvé de fonder une école… Mais si les postures du Décadent furent souvent outrancières ou naïves, il n’en fut pas moins un visionnaire salué par d’anciens collaborateurs. Observateur aiguisé de la vie littéraire et autodidacte acharné, Baju est parvenu à retranscrire l’esprit d’une époque ainsi que ses aspirations. Dans le domaine littéraire, il a soutenu l’entreprise rénovatrice des jeunes en démontrant combien elle était nécessaire : « Vapeur et électricité sont les agents indispensables de la vie moderne. Nous devons avoir une langue et une littérature en harmonie avec les progrès de la science. 85». Son regard sur les débuts de la Troisième République est lucide car la modernité imposait de changer la conception que le public se faisait de l’art et de l’artiste. Quelques articles sont dotés par ailleurs d’un certain esprit d’anticipation. Ainsi, dans une chronique sur le Progrès, Baju égrène sur un ton cabotin, les multiples inventions que l’homme ne tardera pas à créer :

 

 

« À l’extrême limite, l’homme sera semblable à Dieu ; il lui suffira de vouloir pour pouvoir. La science lui permettra un jour de ne plus mourir. À quoi l’on trouvera certes quelques petits inconvénients : certaines belles-mères se trouveront définitivement rivées à l’existence ; de jeunes libertins désespèreront d’entrer en possession de l’héritage attendu ; enfin le caractère de certains vieillards s’aigrira en raison directe du carré du temps. Mais, s’il survient trop d’humains sur notre sphère, ce sera une bonne occasion pour peupler le Sahara, le Tonkin et Madagascar – tous pays où le Décadent ne compte pas encore de lecteur.[…]

 

Les ballons jouissent de plusieurs avantages. Pour aller jusqu’aux étoiles, on franchira l’atmosphère au moyen de ventilateurs puissants. Plus tard, on arrivera sans doute à vivre et à voyager dans l’air, de telle sorte que, partant d’ici le matin, on pourra facilement dîner chez Jupiter et coucher chez Vénus.86 »

 

 

La question de la femme et du couple l’occupe également. Sur ce point, il affiche des idées plutôt progressistes. Tout d’abord il regrette que la femme devienne un motif quasi obsessionnel dans la poésie des jeunes car, selon lui, cette représentation idéalisée du beau sexe mène au pire : « Les jeunes gens voient la vie comme dans un mirage et sont incapables de formuler un jugement de quelque justesse appréciable.87 ». Le topos romantique de l’amour doit donc évoluer avec son temps. Selon Baju, seuls Joséphin Péladan et les naturalistes croyaient encore à un amour idéalisé qui se passerait de sexe. Pour le directeur du Décadent « l’amour n’est qu’une attraction sexuelle qui cesse dès que le désir est assouvi88 ». De même, la question du mariage est bouleversée. Étant incontestablement pénétré d’une idéologie bourgeoise synonyme de conservatisme, il doit disparaître en faveur d’une union libre :

 

 

« Certainement l’amour libre convient à notre tempérament, il est même le seul qui lui convienne car l’amour finit là où le devoir commence.

 

L’institution du mariage est appelée à disparaître parce qu’elle est l’œuvre de législateurs ramollis et égoïstes qui n’ont eu en vue que d’empêcher les jeunes gens de leur souffler une femme.

 

Tout est affaire d’entraînement ou d’éducation ; il est à prévoir que dans 100 ans on ne parlera du mariage que comme d’une chose parfaitement immorale.89 »

 

 

La représentation que Baju se fait de la femme tend à une émancipation de son statut. Il défendit ainsi l’honneur d’une femme qui venait d’être tuée par son prétendant, un officier russe : « [L’officier] ignorait que la femme n’a pas pour idéal exclusif le bonheur de l’homme et qu’elle songe parfois au sien. Enfin, il ne savait pas qu’on parvient à se l’attacher momentanément par autre chose que par des prières.90 ». Il confessait également  : « Je n’aime pas à parler des femmes ; mes idées sur elles n’étant pas identiques à celles de la majorité du public, je serai plus sûr d’être accusé de ne pas les connaître.91 » . En effet, dans un de ses articles, il plaida pour que la femme bénéficiât d’un même droit au travail que les hommes. Cette thèse marginale à l’époque est exprimée avec humour à propos d’une anecdote qui fit scandale car une femme venait d’être reçue docteur en médecine : « Quelques-uns s’alarment de voir entrer les femmes en concurrence avec le sexe mâle. C’est un tort. Le travail n’a pas de sexe et plus les femmes en font, moins il en reste pour les hommes !92 ». Décadent de la première heure, il avait également émis des théories favorables au suicide rappelant que « les idées de suicide que nous favorisons sont entrées dans nos mœurs ; qu’elles sont une conséquence de l’autonomie individuelle que nous proclamons » mais aussi qu’il n’admettait pas « qu’on sorte de la vie avant d’être irrémédiablement vaincu93 ».

 

 

La société inégalitaire de son époque l’avait révolté et l’avait mené vers une forme d’engagement politique. Cette démarche était assez rare dans l’univers bohème car beaucoup d’artistes se disaient en accord avec les revendications du monde ouvrier sans pour autant aller jusqu’à l’engagement. Baju, du fait de ses affinités politiques, prônait avant l’heure les idées d’une révolution sociale inspirée du marxisme. Trois ans après son périple électoral, en 1892, il publia un texte qui passa inaperçu même dans les biographies que lui consacrèrent Ernest Raynaud et Noël Richard. Il s’agit d’un fascicule d’une trentaine de pages intitulé L’Anarchie littéraire. Paru chez Vanier au prix de 60 centimes il avait pour ambition de traiter de différentes « écoles littéraires » annoncées par le sous-titre suivant : « Les décadents, les symbolistes, les romans, les instrumentistes, les magiques, les magnifiques, les anarchistes, les socialistes etc. ». En réalité, cet ouvrage servit également de mémoires car Baju y évoque la fin du Décadent. D’après un article qu’il aurait donné à L’Événement, le 13 avril 1891, la revue du Décadent avait pour projet réel de « servir la cause du progrès, de la science, c’est-à-dire de la révolution ». Il voulut diriger les tendances combatives de la jeunesse vers un but unique, « la lutte contre l’argyrocratie94 ( le règne de l’argent) ». L’échec de cette tentative est analysé ainsi :

 

 

«  Chacun eût contribué à former cette synthèse d’action révolutionnaire mais j’en fus tout simplement pour mes frais d’imagination.

 

La plupart de mes collaborateurs, réactionnaires avérés, consentaient bien à malmener quelques préjugés bourgeois mais pour rien au monde ils n’eussent voulu les détruire. Ils jetaient naïvement l’anathème à la science et, croyant l’art incompatible avec le socialisme, ils furent réfractaires.95 »

 

  

 

Baju n’avait pas prévu la dislocation inévitable de son mouvement dès lors que seraient abordées les questions politiques. La désarroi fut complet devant la défection de sa seconde équipe. Il rappelle les « trahisons » de Du Plessys et de Raynaud qui se sont retrouvés auprès de Jean Moréas ou de Mallarmé. L’essai définit deux tendances littéraires, l’une tournée vers le passé dans laquelle il regroupe les symbolistes, les romans, les magiques, les magnifiques, l’autre tournée vers l’avenir, dans laquelle se trouvent bien sûr les Décadents et les socialistes.96 L’argumentation s’achève sur un hymne à ce que Baju appelle la « littérature sociale » :

 

 

«  La littérature de demain ne sera ni naturaliste, ni psychologique, ni symboliste, ni romane : elle sera sociale […] L’avenir est à la science, à l’expérimentation, au chiffre. L’art social est donc la dernière formule vers laquelle tendent toutes les littératures97. »

 

 

Les mathématiques, la science, selon Baju, seront des éléments indispensables à l’art autant que l’intuition. Mais ces théories n’ont pas le succès attendu et Baju admet que cette  école littéraire dont il rêve «  n’a pas l’homogénéité désirable, elle en est encore à la période de formation.98 ». Mais si ces propos tournent parfois à la fantaisie lorsque Baju se lance dans des analyses littéraires, ceux-ci sont particulièrement justes quand il s’agit de cerner la fonctionnement des écoles littéraires entre réclame et profit99.

 

En 1895, un autre volume de 48 pages parut au prix de 50 centimes chez Vanier. Il était intitulé Principes du socialisme et devait être « un essai de synthèse sociale ». Préfacé par Jules Guesde, l’ouvrage se destinait aux intellectuels désireux de réfléchir sur leur société comme l’indiquait la dédicace : « À ceux qui pensent, pour ceux qui souffrent ». En première page la lettre-préface de Jules Guesde est mise en valeur après un message d’Anatole Baju adressé au « lutteur infatigable » :

 

 

« Honoré citoyen,

 

Vous, le lutteur infatigable, pour qui la propagande de l’Idée socialiste est un apostolat, vous que nous respectons surtout comme un penseur et un lettré, voudriez-vous présenter au grand public international qui vous connaît si bien, ce modeste essai de synthèse social.

 

De votre reconnaissant

 

A. Baju.100 »

 

 

La réponse du 8 mai 1895 de Guesde montre que l’essai recueille deux idées principales avec lesquelles il s’accorde : premièrement, la société capitaliste ne permet pas l’épanouissement des arts, deuxièmement, l’émancipation de l’art ne fait qu’un avec l’émancipation du travail. Le politicien encourage Baju dans sa démarche polémique : « Mais ne détacheriez-vous du bloc réactionnaire qu’une poignée de soldats à la Révolution que vous n’auriez perdu ni votre temps, ni votre effort. 101». En onze chapitres102 le débat qui agitait les derniers numéros de La France littéraire fut donc relancé. Avec un sens certain de la formule, Baju insiste tout particulièrement sur le rôle de l’instruction des plus défavorisés et développe même une « méthode pédagogique » dont l’objectif serait de sortir l’enfant de son conditionnement social. À cette occasion il annonce un prochain livre sur « l’instruction intégrale » qui ne paraîtra jamais. Les cibles sont l’ignorance et la faiblesse intellectuelle, sources de toute inégalité. En préconisant une égalité de condition qui passe également par une égalité de salaire et un droit aux congés pour les travailleurs, Baju encense les théories collectivistes. Il se dit conscient du caractère utopique de ses convictions mais croit malgré tout en leur réalisation dans l’avenir car selon lui cette organisation sociale est celle qui avait déjà présidé à la conception primordiale des clans et des tribus. On ne peut mesurer véritablement l’impact de cet ouvrage sur le monde littéraire mais sans doute a-t-il été très vite oublié comme le prouve cette remarque d’Ernest Raynaud : « Il publiait à longues intervalles des brochures sociales chez Vanier, puis j’appris brusquement sa mort103 ». Autant dire que ces « brochures sociales » ne marquèrent pas leur temps et qu’on préférait aux idées socialistes de Baju, les publications érudites du Mercure de France. 

 

 

Seul et oublié de tous, Baju vécut ses derniers jours avec sa mère, 8, rue Poulet, à Montmartre, près de l’ancien bal du Château-rouge qui avait autrefois accueilli quelques réformistes - comble de l’ironie. Sur la fin, d’après un de ses anciens compagnons, Baju, travailleur acharné, s’était consacré à des recherches de pure érudition. Il avait montré à Raynaud un plan d’une étude sur la langue de Racine104. Mais, pendant huit ans, il ne publia aucun ouvrage. Nous perdons alors sa trace dans cette rue parisienne que Baju devait arpenter en revenant de ses cours, rêvant à de prochaines révolutions et songeant sans doute à sa lointaine province qu’il avait quitté depuis quatorze ans. « L’inconnu de la rue Poulet » mourut à quarante-deux ans et fut inhumé le 24 avril 1903. Sa mère était âgée de 66 ans et son frère cadet de 34 ans. La cause de sa mort nous est inconnue. L’acte de décès indique qu’il était célibataire et instituteur. Quant à l’enterrement, il se déroula dans la plus grande intimité. Du monde des lettres, il n’y eut qu’Ernest Raynaud et Alcanter de Brahm : « Alcanter de Brahm et moi, seuls de ses anciens collaborateurs, suivîmes, par un temps gris, son cercueil à travers les rues tristes de l’extrême Montmartre, vers la barrière de Saint-Ouen.105 ». Baju fut dont mis en terre au cimetière parisien de Saint-Ouen. On ne peut plus se recueillir sur sa tombe car le bail n’ayant pu être renouvelé depuis les années vingt, ses restes ont été transférées dans une fosse commune. D’après nos recherches, le nom des Baju devait s’éteindre avec cette branche. Nous n’en savons pas davantage sur le devenir de la mère et du frère du littérateur.

 

Il serait aisé de donner à ce tableau de vie une touche pathétique, Baju n’ayant été reconnu ni dans sa région natale, ni à Paris, si ce n’est sous la plume sarcastique d’un Laurent Tailhade. Mais nous saluerons plutôt en lui un homme de « self government106 », un de ces « contrebandiers des lettres » qui écuma la capitale au temps légendaire de la bohème.

 

 

Bénédicte DIDIER

 

 

Bibliographie d’Anatole Baju :

 

Articles dans la presse :

 

Le Décadent journal (1886) - Le Décadent revue (1887-1889) - La France littéraire (1889) - L’Evénement (1891) - La Plume (1889)…(et certainement d’autres publications non repérées pour le moment).

 

Brochures chez Vanier :

 

L’Ecole Décadente (1887) - La Vérité sur l’école décadente par un bourgeois lettré (1887) - L’Anarchie littéraire (1892) - Les Principes du socialisme (1895).

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

14 voir article de Verlaine, « C’est alors que, dans sa retraite de Bellac … », op. cit. , p. 808.

 

 

15 L’enquête de Noël Richard n’avait pas pu le déterminer avec certitude. Cette hypothèse est liée à une remarque de Verlaine qui dit que « l’obsession » que Baju avait « de la littérature lui fit peu à peu abandonner l’industrie pour se livrer à son penchant ». L’industrie pouvait en effet être considérée comme une librairie.

 

 

16 Paul Verlaine, op. cit., p. 809.

 

 

17 Ibid.

 

 

18 George Bryan Brummel dit « le beau Brummel » incarna en Angleterre le dandysme. Jules Barbey d’Aurevilly lui consacra une étude parue en 1845, Du Dandysme et de George Brummel, que Baju avait sans doute consultée.

 

 

19 Paul Verlaine, op. cit., p. 809.

 

 

20 Ibid.

 

 

21 Le Décadent, Anatole Baju, « M. Champsaur et les Décadents », 16 octobre 1886.

 

 

22 De nombreux quolibets circulèrent notamment sous la plume de Laurent Tailhade dans ces extraits des Poèmes aristophanesques  : « le très infime et provincial maître d’école à Saint-Denis » « Le garçon de moulin » « le stupide Baju qui dit : Je, Ji, Jo, Ju  / Cet Anatole (si Baju) que l’on encense ».

 

 

22 Une de ses missions au Décadent fut de faire la réclame de quelques journaux provinciaux comme Le Limousin littéraire de Limoges ou celle d’un poète charentais, Martial Besson, auteur des Poèmes sincères publiés chez l’éditeur parisien Lemerre. À son sujet, il écrivit : « Disons que le milieu où vit M. Besson n’est guère favorable au complet épanouissement de la vraie poésie. L’auteur des Poèmes sincères est un instituteur de la Charente ; presque jamais il ne vient à Paris et il n’a dans le monde des lettres que des relations écrites. Il passe plus de temps à la contemplation de la nature qu’à l’étude de l’humanité. La vie intense, la vie fiévreuse des grandes villes ne lui est pas familière [.. .]. Il n’a d’ailleurs pas la prétention de faire de la poésie raffinée : simple, fanatique de la vie champêtre, il se contente de rendre ses impressions comme elles lui viennent. » (Le Décadent, Raoul Vague alias A. Baju, « Chronique littéraire », n°5, 1888).

 

 

23 Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, La renaissance du livre, Paris, 1922, p. 69.

 

 

24 Le Décadent, Louis Villatte, « La politique et les arts », n°2, 1888.

 

 

25 Anatole Baju, Principes du socialisme, Vanier, 1895, p. 7.

 

 

26 Ernest Raynaud, op. cit., p. 67-68.

 

 

27 Anatole Baju, L’Ecole décadente, Vanier, 1887, p. 9-12.

 

 

28 Ernest Raynaud, op. cit., p. 70.

 

 

29 Laurent Tailhade, Quelques fantômes de jadis, édition illustrée, 1920, p. 101-102.

 

 

30 Noël Richard, Le Mouvement décadent, Nizet, Paris, 1968, p. 16.

 

 

31 Littérateur né à Toulon qui mena une vie de bohème avant d’être rédacteur en chef du Décadent puis collaborateur du Tintamarre. Il a publié dans Le Décadent un roman-feuilleton intitulé « La Grande roulotte ».

 

 

32 Poète né à Issoudun (1855-1923). Il a collaboré a de nombreuses « petites revues » et a publié deux recueils sur cette période bohème Le Vin maudit en 1896 et Poèmes décadents en 1910 .

 

 

33 Albert Aurier (1865-1892) pseudonyme : Marc d’Escorailles. Il a publié dans Le Décadent des critiques artistiques et des poèmes. Il a été un fondateur du Mercure de France et un célèbre critique d’art.

 

 

34 Frédéric-Auguste Cazals, ami et caricaturiste de Paul Verlaine, pseudonyme : Georges Hugon et des Cadenzals. La rencontre avec Baju et Du Plessys avait dû avoir lieu au Mirliton.

 

 

35 Anatole Baju, L’Ecole décadente, Vanier, 1887, p. 10.

 

 

36 Ibid., p. 12.

 

 

37 Ibid. , p.13.

 

 

38 Le Décadent, Pierre Vareilles « Paul Pradet », 21 juillet 1886.

 

 

39 Le Décadent, la rédaction, « Aux lecteurs », n°1, 10 avril 1886.

 

 

40 Anatole Baju, L’Anarchie littéraire, Vanier, 1892, p. 2.

 

 

41 Anatole Baju, L’Ecole décadente, Vanier, 1887, « Le décadisme », p. 9-10.

 

 

42 Le Décadent, Pierre Vareilles « Paterne Berrichon », 24 juillet 1886.

 

 

43 Anatole Baju, L’Anarchie littéraire, op. cit., p. 9-10.

 

 

44 Anatole Baju, L’Ecole décadente, « La littérature et les Mœurs », op. cit., p. 5-6.

 

 

45 Le Décadent, Marc d’Escorailles, « A Albert Aurier  - Le Salon de 1888 », 15 mai 1888.

 

 

46 Roland Monclavel « Parade et riposte », Le Tintamarre, 27 juin 1886.

 

 

47 Anatole Baju « Épicerie », Le Décadent, 10 juillet 1886.

 

 

48 Trublot, Le Cri du peuple cité par Désiré Luc dans Le Tintamarre, 3 octobre 1886.

 

 

49 Anatole Baju, « Légende des fleurs », Le Décadent, 15 mai 1886.

 

 

50 Pierre Vareilles alias Anatole Baju, « En plein limousin », Le Décadent du 10 et 17 juillet 1886.

 

 

51 Lucien Aressy rapporte l’épisode relaté auparavant par Ernest Raynaud dans  La dernière bohème – Verlaine et son milieu, Jouve et Cie, s.d., p. 30.

 

 

52 Ibid., p. 29-30.

 

 

53 Anatole Baju, « Eux », Le Décadent, 28 août 1886.

 

 

54 VIR, « La Décadence », Le Scapin revue, n°1, 1er septembre 1886.

 

 

55 Didier, L’Echo de Paris, 13 septembre 1886.

 

 

56 Anatole Baju, « Fumisme », Le Décadent, 4 septembre 1886.

 

 

57 « […] quand la plèbe pressent les triomphes du Futur, elle n’est que plus injuste et plus impitoyable », Anatole Baju, Ibid.

 

 

58 Gustave Kahn (1859-1936) poète, directeur de revue, membre de la « dernière bohème ». Sa carrière est brillamment réussie. Il publia un des premiers recueils en vers libre. Consacré comme libérateur du vers, il fut aussi au centre d’un réseau d’artistes qu’il contribua à faire connaître comme Jules Laforgue. Adorateur de Mallarmé, il institua comme lui des journées poétiques qui connurent un grand succès. Après l’épisode de l’affaire Dreyfus il créa une société dédiée au « prince des poètes » : « Les Amis de Verlaine ». Enfin, en 1908, il fut nommé Chevalier de la Légion d’honneur puis Officier en 1926. Il fut rattaché au ministère des travaux publics auprès de Léon Blum.

 

 

59 Le charisme de Gustave Kahn, sa sociabilité et son soutien auprès du monde bohème fascinent. Sa force de conviction était telle que d’après Remy de Gourmont, il était « le plus écouté des symbolistes sinon le plus suivi ».

 

 

60 Rachilde, Lettre à Léo Trézenick, « Petite tribune », Lutèce, 3 octobre 1886.

 

 

61 Léo d’Orfer, La Décadence, n°2, 8 octobre 1886.

 

 

62 Ibid.

 

 

63 René Ghil , poète, avait pour ambition de créer une école concurrente : Les Instrumentistes. Son Traité du verbeScapin. était idolâtré par les jeunes du

 

 

64 Hector Fayolles alias Anatole Baju, « Salle Pétrelle », Le Décadent, 30 octobre 1886.

 

 

65 Sur l’affaire du duel manqué voir Noël Richard, Le Mouvement décadent, Nizet, Paris, 1968, p. 113-114.

 

 

66 Chanson « Rhum et eau du troubadour » signée Cazals, citée par Lucien Aressy, La dernière bohème – Verlaine et son milieu, Jouve et Cie, s.d., p. 15. Cette allusion à l’homosexualité de certains décadents est-elle une flèche à l’encontre de Baju ? Il est vrai qu’Anatole Baju ne s’était jamais marié et proclamait des propos novateurs au sujet des relations amoureuses (amour libre, concubinage). Cependant nous n’avons pas retrouvé d’autres allusions explicites à son intimité.

 

 

67 Sympathisant du Décadent et admirateur du symbolisme, Raynaud occupe une place importante dans la bohème fin de siècle. Fidèle à ses anciens compagnons de route, il dressa un portrait flatteur d’Anatole Baju dans son recueil de souvenirs La Mêlée symboliste. Noël Richard lui consacre un chapitre « Commissaire de police et sigisbée des muses » dans Le Mouvement décadent, Nizet, 1968, p. 145-155.

 

 

68 Ernest Raynaud, La Mêlée Symboliste, La renaissance du livre, Paris, 1922, p. 72-73.

 

 

69 Ibid., p. 74.

 

 

70 Sous le nom de Raoul Vague ou de Louis Villatte, Baju compose d’une plume assagie quelques critiques dans la rubrique « Chronique littéraire » ou dans « Les Livres » dont l’objectif est de recenser les nouveautés intéressantes pour la jeunesse.

 

 

71 Anatole Baju, « Chronique », Le Décadent, n°1, 1887.

 

 

72 Numéros 5, 7 et 10 du Décadent, 1888.

 

 

73 Le sonnet dédié à Anatole Baju s’intitule « Paysages » et fut inséré dans le recueil  Amour de Paul Verlaine.

 

 

74 Lettre inédite citée par Noël Richard, Le Mouvement décadent, Nizet, 1968, p. 179. Il laissa également entendre dans une lettre à Theodore de Banville du 5 juillet 1888 toute la gêne que provoquaient les maladresses du jeune charentais  pourtant bon de nature : « Je me suis d’ailleurs empressé d’écrire à l’imprudent jeune homme (Baju) qui, tout en me voulant évidemment du bien, car je le connais, m’a froissé dans mes respects et mes amitiés les plus anciens et les plus chers… », Ibid., p. 181.

 

 

75 Pombino alias Anatole Baju, « Revue générale – Echos », Le Décadent, 15 février 1888.

 

 

76 Anatole Baju, « Boulanger hué par la jeunesse française », Le Décadent, 1er mai 1888.

 

 

77 Louis Villatte, « Chronique littéraire », La France littéraire, 15 avril 1889.

 

 

78 Anatole Baju, « A la jeunesse socialiste », Le Décadent, n° 31, 1889.

 

 

79 Anatole Baju, « L’art social », Le Décadent, n° 19, 1888.

 

 

80 Ibid.

 

 

81 Noël Richard, Le Mouvement décadent, Nizet, 1968, «  Une campagne électorale rocambolesque », chap. XIX, p. 229-237.

 

 

82 Le Petit centre, 15 septembre 1889, cité par Noël Richard, ibid. p. 233.

 

 

83 Le Petit Centre, 17 septembre 1889, cité par Noël Richard, ibid., p. 234.

 

 

84 Lettre de désistement publiée par Le Petit Centre, 27 septembre 1889, citée par Noël Richard, ibid., p. 235.

 

 

85 Pierre Vareilles alias Anatole Baju, Le Décadent, 17 avril 1886.

 

 

86 Raoul Vague alias Anatole Baju, « Le Progrès », Le Décadent, 23 octobre 1886.

 

 

87 Louis Villatte alias Anatole Baju, « Vie littéraire », ibid., n°15, 1888.

 

 

88 Anatole Baju, « Psychologie naturaliste », ibid., n°26, 1888.

 

 

89 Anatole Baju, « L’amour libre », ibid., n°18, 1888.

 

 

90 Pombino alias Anatole Baju, « Revue générale et échos », ibid., n°2, 1887.

 

 

91 Ibid.

 

 

92 cité par Raynaud, La Mêlée symboliste, La renaissance du livre, 1922, p. 87.

 

 

93 Louis Villatte alias Anatole Baju, « Les Décadents et l’affaire Chambige », Le Décadent, n°23, 1888.

 

 

94 Terme que l’on pourrait traduire par : « le règne de l’argent ».

 

 

95 Anatole Baju, L’Anarchie littéraire, Vanier, 1892, p. 9.

 

 

96 La différence majeure entre ces écoles est théorique. Selon Baju, les modernes ressourcent leur écriture dans la science assimilée au progrès .

 

 

97 Op. cit., p. 34.

 

 

98 Ibid., p. 34.

 

 

99 Le classement que Baju propose des différentes « écoles » littéraires met à jour les stratégies de la jeunesse et la réalité de leur engagement notamment concernant les « anarchistes » : « la plupart sont des bourgeois mécontents qui ont plus de rancunes à assouvir que de convictions à faire prévaloir », L’Anarchie littéraire, Vanier, 1892, p. 27.

 

 

100 Anatole Baju, Principes du socialisme, Vanier, 1895, p. 3.

 

 

101 Ibid., p. 4.

 

 

102 Table des matières : I Des fins de l’homme, II L’Art et la vie, III Du meilleur état social, IV La loi des sociétés, VI Méthode pédagogique, VII Comptabilité sociale, VIII Tactique, IX De la liberté, X La propriété, XI L’Instruction intégrale.

 

 

103 Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, la renaissance du livre, 1922, p. 77.

 

 

104 Fait surprenant car Baju disait de la langue de Racine qu’elle allait à l’encontre de l’évolution de la société. Les « Romans » voulaient d’ailleurs la restaurer. Ce groupe littéraire fut combattu par Baju.

 

 

105 Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, La renaissance du livre, 1922, p. 77.

 

 

106 Expression de Gustave Kahn à propos de Baju à l’occasion d’un portrait paru dans Symbolistes et Décadents, Messein, 1936 qui pourrait se traduire par : « un homme qui s’est fait soi-même ».