Né à Beauvais  le 26 avril 1863 et mort à Paris en février 1938, Jean-Georges Huyot  a traversé une période particulièrement féconde littérairement parlant : de la fin de XIXe siècle, en compagnie des Décadents et des Symbolistes, à l’émergence du Surréalisme des années 20 et 30. Après avoir fait ses études au Collège de Beauvais et avoir suivi son père receveur des postes dans diverses régions de France, il se décida à envoyer à l’âge de 19 ans quelques fantaisies en prose au journal du Chat Noir dont il était un fervent lecteur. Le pseudonyme « George Auriol » fut adopté aux détours de quelques cheminements sinueux de Jean Loriot à l’oiseau auriol. Son allure  et son tempérament sont  remarqués dès son arrivée à Paris, au cabaret du Chat Noir : «  un jeune homme blond, de figure avenante, coiffé (ô surprise) d’un cahpeau haut de forme. […] Il était d’un caractère très gai, exagéré dans tous ses propos, furieusement paradoxal ; ses disputes homériques avec Jules Jouy notamment nous ont bien divertis. ». 

                              Un mois après sa première publication dans le journal, il est nommé secrétaire de rédaction du Chat Noir. Il le restera pendant 10 ans jusqu’en 1893. Il vivait au Quartier latin et fut d’abord employé de librairie pendant quelques mois en 1883. Il ne s’est jamais désintéressé de la voie littéraire même si son succès était nettement moindre dans ce domaine. Il laissa tout de même une chanson populaire, remise à la mode par Tino Rossi, qui l’interprétera. Le texte fut écrit en 1890, pendant sa collaboration au Chat Noir avec la complicité de Désiré Dihau pour la musique. Par son titre, elle s’annonce printanière et sentimentale : « Quand les lilas refleuriront ». La tradition de la poésie bucolique et de la chanson sentimentale s’y retrouve. La nature enchantée et éclatante en est le décor. Un décor qui progressivement se métamorphose et se personnifie. Ce qu’on croyait être un chant en faveur de l’éternel retour du printemps, des idylles bucoliques, devient une chanson amère sur les désillusions du cœur.  La nature presque hostile s’anime ; les lilas « parfument l’air de leur haleine », l’appel au printemps résonne maintenant ironiquement. Ce n’est plus l’amour qui s’achemine mais la douloureuse blessure. Les baisers se décomposent, prennent figure végétale : « ils s’égrènent ».  C’est le rouge qui domine ce tableau.  Non plus celui des baisers ou des robes de la première strophe, mais celui  du sang, de la blessure, du lilas mauve qui meurtrit. Une fois de plus, l’amour est un mensonge ; ce n’est plus le rêve du poète mais la triste réalité des « relations  printanières » qui n’ont qu’un temps. Le scepticisme du poète remporte sur les traditions poétiques. L’éternelle ronde du temps est aussi celle des déceptions. A l’intemporalité des saisons, s’oppose l’éphémère des relations humaines. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en feuilletant les poèmes ou fantaisies de George Auriol, on  est bien loin de la naïveté ou de l’inconsistance littéraire. Il a participé à son époque, en a ressenti aussi les blessures et les nouveautés. Il a gardé une sensibilité proche des romantiques mais s’est attaché à traduire la modernité, comme ses confrères journalistes ou écrivains. Il connaissait le milieu artistique, pratiquait l’art du graphisme.

         George Auriol a commencé ses participations au journal du Chat Noir à partir du 25 août 1883 (numéro 85) à l’âge de 20 ans. Dix-sept numéros plus tard, George Auriol est promu secrétaire de la rédaction de la revue avec Jules Jouy (22 décembre, n°102). Puis, au numéro 103, il occupe le poste de  secrétaire de direction. Il succède à Edmond Deschaumes et à  Henri Rivière, alors qu’Émile Goudeau occupe toujours le poste de rédacteur en chef.  Il poursuit ces fonctions en compagnie d’Albert Tinchant, jusqu’en 1889.   Il s’est imposé magistralement depuis 1883 grâce à l’aide d’Émile Goudeau et de Rodolphe Salis. Durant l’année 1886, un événement important a lieu pour le journal : Émile Goudeau cède sa place à Alphonse Allais dont le nom s’inscrit en titre de rédacteur en chef au n°249 du 16 octobre 1886. Ce changement de ligne rédactionnelle est-il à l’origine de la présence plus discrète des textes de George Auriol au profit de ceux d’humoristes comme Narcisse Lebeau, Eugène Godin ?

                Pour définir l’activité poétique de George Auriol, il nous faudrait mettre à contribution plusieurs termes génériques. En effet, à l’époque où il écrit au Chat Noir, il est aux confluents de plusieurs inspirations : « Il y a de tout dans ces « poèmes » : des contes,  des choses vues, des ballades, des traductions ; du réalisme du goncourtisme, du baudelairisme ; beaucoup de « petites proses sans poésies » - et parfois, cela arrive, un poème en prose authentique »

                Le nom de George Auriol est une fois de plus cité en référence à ses ballades étonnantes - « Ballade des Mardi-Gras de jadis », « Ballade du temps perdu », « Ballade des grises giboulées » - caractérisées par l’emploi d’un refrain et parfois d’un envoi. Nous sommes bien loin pourtant de la ballade traditionnelle. Nul effet de rime, en fin de vers, mais plutôt une prose poétique, ponctuée de grands élans lyriques. Décadente, telle est bien la poésie de George Auriol :  inspirée des Petits poèmes en prose de Baudelaire – dont on reconnaît l’atmosphère « moderne » – mais aussi enivrée de formes anciennes, rendues désuettes par le temps – tantôt mélopées romantiques, tantôt  ballades moyen-âgeuses empruntées au maître Villon.

        La confrontation entre vision fantastique et réalisme du quotidien est indispensable à l’univers évoqué par  George Auriol. C’est ce jeu étrange entre le rêve, les remémorations littéraires et la description de la vie moderne qui donne l’image d’un défilé funambulesque, à la façon de Willette et de son Parce Domine. George Auriol  a exploré sous diverses formes les possibilités qu’offrait le poème en prose en terme d’ « écriture picturale » et de musicalité suggestive. Le poème en prose à la manière d’Aloysius Bertrand, teinté de romantisme connaît un grand succès de par sa forme, et ses thèmes fantastiques. « Voilà l’hiver» en est emblématique. L’auteur s’efforce d’aménager des espaces entre chaque couplet. Le style est très descriptif. On y trouve un grand nombre de détails pittoresques sur la vie dans les campagnes. On peut parler d’écriture picturale une fois de plus au regard de la composition. Les phrases se contentent d’être fragmentaires, elles représentent des ébauches, des lignes, des couleurs comme tracées sur le vif :

Ciel effondré. Des arbres tordus qui font des gestes. Des arbres noirs, des silhouettes grises. Barbouillage confus dans le lointain. Ebauches de maisons. Cheminée qui fume. Fumée qui s’éparpille sous le vent et qui meurt. Et plus de feuilles, et plus d’herbes et plus de fleurs.

             Ce premier couplet  prouve  par ses ressources lexicales la parenté avec l’art du peintre : « barbouillage, ébauches ». Les couleurs sont à peine évoquées. On reconnaît  dans ce poème le style propre au dessinateur Auriol. Au-delà de l’aspect inachevé du décor, la correspondance existant entre les éléments montre que l’œil du poète suit l’ordre naturel des choses, vers une évaporation, voire même vers le néant évoqué à la fin du couplet par « plus de feuilles, plus de d’herbe et plus de fleurs ».

      La série des « Petites proses sans poésie », n’a pas été aussi loin dans cette démarche. L’ambition de cette série poétique était d’explorer d’une autre manière encore le poème en prose. Ce sont cinq à six couplets  séparés d’un « blanc typographique » et entrecoupés de tirets.  Toutefois, on ne peut plus parler de style télégraphique. George Auriol y renoue avec des expressions lyriques.  En intégrant les paroles de chansons à ses proses,  le poète jongle entre les trois genres – proches certes – mais à tonalités différentes : le récit, réaliste et ironique, la poésie à l’épanchement lyrique, la chanson, aux refrains entraînants. Aux croisements de toutes ses disciplines, l’écriture de Georges Auriol cherche sa voie.  Les poèmes d’Auriol sont donc des textes bigarrés, inclassables, où se mélangent des phrases narratives courtes et peu accentuées, avec des phrases exclamatives, aux rythmes marqués et des phrases musicales aux reprises sonores. « Paris-Japon novembre » est un poème qui renoue à la fois avec le style de « Voilà l’hiver », écriture picturale, tonalité poétique, et avec l’histoire de « l’Homme complainte ». Le flou artistique est ici l’effet recherché. Du premier couplet au dernier, le brouillard domine gommant tous les repères aussi bien ceux du lecteur, du narrateur, que du personnage du promeneur :

« une atmosphère de crêpe gris enveloppe cruellement la ville »

« les chevaux échevelés font de la fumée, comme des animaux mécaniques animés par la  vapeur »

 « étrange ce ciel cotonneux avec ce rond rouge »

« un brouillard de crêpe gris enveloppe la cervelle du promeneur »

                Ces « Petites proses sans poésie », inventées par George Auriol ont eu plusieurs mérites dans l’entreprise « avant-gardiste » du journal. On a souvent comparé Le Chat Noir à un laboratoire d’idées nouvelles. Georges Auriol nous prouve par son activité poétique qu’il y participait activement. L’appellation de ce genre nouveau et unique a une très grande importance. Il préfigure l’idée que la poésie est un genre en danger. Elle est menacée par le roman et par la prose descriptive. En tant que telle, elle est devenue désuète  et sa réforme peut laisser entendre qu’on se passera bientôt d’elle. La chanson, il est vrai,  incarne, par son succès à la fin du XIXe siècle, cette étape intermédiaire entre poésie et prose. Elle n’est toutefois qu’une étape, car ce qu’elle amène c’est le rythme populaire, c’est la vie concrète dans un monde d’idéal. « Prose sans poésie » : George Auriol a eu besoin de rappeler son penchant pour la prose et la présence malgré tout d’une absente par la formule privative : « sans poésie ». C’est non seulement un désir de renouvellement mais aussi une destruction très habile du genre tel qu’on l’entendait.

   

          George Auriol était non seulement un des piliers du Chat Noir dans les bureaux de rédaction du journal, mais aussi un artiste de qualité. Son incroyable fantaisie est  à l’image de l’esprit de la bohème des années 1880. L’injuste sort qui lui a été jusqu’à présent attribué dans les études consacrées aux petites revues devrait ici être réparé. Ses nombreuses collaborations ont marqué le périodique montmartrois autant que celles de Salis ou d’Alphonse Allais. Comparativement à ses deux compagnons, George Auriol a apporté une touche de poésie et de légèreté à la revue. Ses multiples talents de poète, de conteur, d’humoriste et de dessinateur ont donné de l’éclat à cette dernière bohème dont Auriol était un fidèle représentant.