J'ai eu le plaisir de visiter l'exposition se tenant au Grand Palais sur les "Bohèmes" (26 septembre 2012-14 janvier 2013).

L'idée forte de cette exposition est de réunir artistes et bohèmiens afin de mettre en évidence les points de rencontre entre ces deux univers - essentiellement au cours du XIXe siècle.

 

Dès l'entrée dans la salle d'exposition, nous découvrons les origines d'un mythe à travers la figure d'un peuple nomade dont l'origine reste mystérieuse. Gypsy, manouche, tzigane ouvrent un imaginaire fécond : femmes voluptueuses aux regards noirs, vieille gitane à la peau parcheminée nous invitent au voyage. Notre découverte est à la fois visuelle et auditive car nous sommes durant toute la première partie de l'exposition accompagnés par une musiques aux airs envoûtants évoquant tour à tour l'âme slave et la chaleureuse Espagne. Une merveille pour les sens.

J'avais la chance d'être accompagnée d'un membre de ma famille, qui est d'origine manouche. Son émotion devant les oeuvres  était contagieuse. Elle me raconta son histoire, celle de sa grand-mère venue des Indes....

En remontant le fil du temps du XVIIe au XXe siècle, c'est aussi toute l'histoire d'un peuple et l'histoire de ses origines  qui nous est offerte. Fascinés, nous l'étions comme le furent les artistes peintres face à la beauté tzigane, à ce peuple qui, de nos jours encore, peine à trouver une place dans notre société. 

L'ambivalence du traitement accordé aux tziganes me frappent : comment tant d'admiration, de fascination peuvent nourrir paradoxalement un tel rejet  ? 

Il reste une  leçon de vie et d'espoir relaté dans ce poème de Nikolaus Lenau :

 

"Trois fois ils nous ont montré comment,

Quand la vie nous est dure,

On peut dormir, fumer, chanter,

Et trois fois, oui ! en rire !"

 

Avant de suivre l'exposition au 1er étage, une sorte de "pont" est crée avec les figures littéraires de Carmen et d'Esméralda, deux bohèmiennes entrées aux panthéon de la littérature.

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Nous sommes passés de la réalité d'un peuple, à son fantasme.....  puis le voyage s'est à nouveau enrichi à travers le sens d'un mot.

Des bohémiens nous avons suivi le parcours sémantique jusqu'à "la bohème", celle invoquée par Balzac et par Baudelaire.

 

" La bohème n'a rien et vit de ce qu'elle a. L'Espérance est sa religion, la Foi en soi même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de leur fortune, mais au-dessus du destin."(Balzac, 1844)

 

Miracle et beauté du langage qui enrichit un mot, l'universalise, le traverse d'émotions et d'images.  Le voyage se fait maintenant par le support de l'image mais aussi par les mots à commencer par ceux de Tallémant des Réaux qui définissait ainsi le bohème :

"L'homme qui mène une vie sans règles".

 

Nous suivons alors une génération d'artistes qui étaient appelés par un idéal, une profession de foi aussi pure que dangereuse. L'autoportrait de Courbet en donne l'esprit  : c'est une jeunesse  détachée des contingences, dont l'esprit est libre et se moque  de l'opinion du spectateur conservateur.

Plongés dans une atmosphère lugubre, aux tapisseries arrachées ou jaunies, nous vivons la misère de l'artiste face à l'incompréhension du monde et à une forme d'exclusion sociale.

Apparition d'un fantôme - celui de l'artiste maudit  terriblement illustré par Jules Blin (Art, misère, désespoir et folie!)  . Destins broyés par une société matérialiste qui abandonne son génie à la misère la plus noire (Octave Tassaert, Intérieur d'Atelier). 

Dans la sinistre galerie où trône un poële, le spectateur découvre l'atelier de l'artiste : il y fait froid et on y est seul.

Deux fantômes passent  -  Rimbaud et Verlaine - suivis  d'autres infortunés géniaux parmi lesquels Van Gogh.

Mais déjà une autre clameur... Les spectateurs de l'exposition osent lever la voix, un brouhaha se crée et un univers surgit : la bohème des cabarets et des cafés parisiens. La belle Epoque du lapin Agile, du Chat Noir. C'est la gaîté montmartroise. Autour du zinc, des tables rondes, des lecteurs, des rires, du passage et un certain tumulte.

Les tableaux de Ramon Casas, que je connaissais peu, laissent rêveurs, ainsi que la petite fenêtre sur un paysage de neige du jeune Pablo Picasso. Lueurs pastels et brumes mauves laissent deviner les ailes d'un moulin. C'est l'heure des noctambules, des grisettes et des poulbots.

Jamais lasse de cette atmosphère, je reste longtemps à contempler de près ces lieux et ces artistes.


La fin de l'exposition approche. Après cette parenthèse enchantée, nous terminons sur un des moments les plus douloureux de l'histoire mondiale.  Il me semble que c'est là un coup de maître de la part du commissaire de l'exposition.

L'idéologie nazie s'est emparée de l'art et expose à des fins barbares les oeuvres d'un artiste représentant des bohémiens. C'est l'heure de la confrontation au réel et c'est aussi l'heure de la réflexion.

Le spectateur n'en sort pas indemne.

L'expérience est inestimable  car on est aussi bien happé par  le sens politique ou moral de l'exposition que par la grande  beauté des oeuvres représentées.

Enfin, j'ai découvert avec plaisir, en sortant de l'exposition, une très riche bibliographie consacré aux tziganes et à la bohème artistique et littéraire - et notamment :  Philip Dennis Cate "Autour du Chat Noir : Arts et plaisir à Montmartre",  l''anthologie de J-D. Wagneur et F. Cestor sur Les Bohèmes 1840-1870,  le catalogue des arts incohérents et bien d'autres ....

 

Je remercie  personnellement le commissaire de l'exposition, Sylvain Amic, pour avoir sélectionné mon ouvrage Petites revues et Esprit bohème. C'est un grand honneur d'apparaître au Grand palais et j'espère que mon livre saura captiver quelques lecteurs.

Je livrerai prochainement sur ce blog de nouveaux articles à propos d' expositions,  de lectures et de recherches sur  le monde inépuisable de la bohème.

Dans cette attente, je vous dis à très bientôt sur le blog "bohème littéraire " !!!!

 

" Si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d'où tu viens"

(proverbe rom)

                                    

                                                         Bénédicte DIDIER