Quand nous évoquons Le Chat Noir nous nous référons à deux réalités distinctes et pourtant complémentaires. Chose unique dans le paysage littéraire du début des années 1880, un cabaret possède désormais son propre journal artistique. Sous le même nom, placés à la fois sous un patronage littéraire et commercial, le journal et son cabaret  n’eurent pas de prédécesseurs aussi célèbres dans cette fin de siècle. Il y a bien des cafés artistiques – mais sans revue – et des revues littéraires qui s’inspirent de soirées passées dans les cafés – mais sans aucun rattachement à un cabaret du même nom.

         Le Chat Noir est une industrie bicéphale qui ne pourrait exister sans ses deux têtes qui sont  à la fois sa ressource, son originalité, mais aussi ses « dépendances ». En terme de financement, il est certain que le cabaret a soutenu le journal pendant toutes ces années. L’activité de débit de boisson, de divers spectacles et de restauration est fructueuse dans le Tout-Paris des plaisirs.  Le journal a bien vécu de ces ressources ce qui lui permettait d’afficher d’autant plus de liberté d’esprit et d’indépendance. Il était imprimé près du Chat Noir, à Montmartre, 7, rue Bleue, et était rédigé dans une salle du cabaret.  Seulement il ne faut pas oublier que sans le journal, les collaborations artistiques auraient eu moins d’éclat.

         La revue attirait en effet ceux qui voulaient laisser un souvenir de leur passage au Chat Noir, un souvenir écrit qui aurait des chances de gagner un peu de postérité. La revue amenait aussi  le cabaret à se  renouveler sur le plan artistique, par la venue de nouveaux collaborateurs, jeunes et inconnus.  Elle était en fin de compte aussi indispensable que le cabaret qui, lui, proposait des spectacles éphémères. Qui donc pourrait se souvenir des vers et des chansons qui y étaient dits ? C’était entre autres le rôle de la revue : elle était la mémoire du cabaret, mais aussi le symbole de son engagement en matière littéraire.

          Prendre la plume dans le contexte bouillonnant des années 1880, était forcément un acte engagé dans la bataille qui opposait alors la jeunesse au parti conservateur des lettres. Toutefois, il y avait un revers à la médaille. Le cabaret et le journal étaient non seulement dépendants sur un plan financier mais aussi sur un plan artistique. Dès lors, on  a observé qu’il était difficile pour le journal de maintenir des choix d’avant-garde au fur et à mesure que le succès grandissait pour le cabaret - et l’on peut se demander si la réussite auprès du public parisien devait  toujours mener au compromis artistique. De toute manière, il était nécessaire pour la ligne éditoriale du Chat Noir de maintenir un même esprit entre cabaret et revue du même nom. L’un portait la réputation de l’autre.

       On comprend aisément  que cette particularité, propre au Chat Noir,  pouvait constituer un handicap. Pour le milieu littéraire, plus le cabaret s’enrichissait, moins la revue était pertinente. Et cette idée n’a pas été sans conséquence. Aujourd’hui encore la revue du Chat Noir n’est pas prise en compte sur un plan artistique. Nous avons très souvent rencontré les termes de « médiocrité », de « raté », de « grivoiserie », de « légèreté » à propos de ce journal mal connu. A l’opposé, le cabaret a toujours bénéficié d’une certaine renommée et d’un intérêt artistique.

 

Bénédicte DIDIER