Émile Goudeau et Rodolphe Salis firent du cabaret du Chat Noir et de son journal des espaces uniques d'expression pour les "nouveaux bohèmes" de la fin du XIXe siècle.
         Pour les 80 rimeurs embarqués sur la "galère chatnoiresque", un seul mot d'ordre : le panache. Adelphe Froger chante son "Désespoir" (n°56, 1883), Juliette Lembaire son "Spleen" (n°100, 1883) tandis que Léon Riotor ("La Chemise sale", n°119, 1884) et Charles Cros ("Chanson d'un peintre" n°127, 1884) détaillent avec ironie les mésaventures d'une vie de bohème. Citons Cros qui dédie sa Chanson d'un peintre à "Jules Anguille", un patronyme symbolique car l'art et l'argent lui échappent sauf le goût de la beauté :

Et l'on gagne très peu d'argent
L'acheteur en ce temps changeant
N'étant pas très intelligent

Qu'importe ! on vit de la rosée
En te surprenant, irisée,
Belle Nature bien posée.


             Pour Léon Riotor, la misère du bohème est une "chemise sale" qui recouvre de souillures le poète à la fraîcheur immortelle :

Longtemps elle est restée à mon corps d'enfant pâle
L'enserrant d'un haillon d'horrible couleur teint,
Et cependant toujours sous la chemise sale
J'ai retrouvé mon corps pur et frais comme un thym.


             Dans un autoportrait dissimulé sous le titre factice de "Bulletin" (n°107, 1884), Émile Goudeau évoque le triste sort d'une génération d'artistes "réalistes" pris au piège d'une condition sociale humiliante et d'une ambition intellectuelle exigeante.

      Il était poète et poète accablé d'idées, donc accablé d'ouvrage. Du matin au soir il cultivait l'analyse, bêchait la synthèse et versait rigoureusement des rimes bien et dûment labourées. Or, ce métier de travailleur acharné diurne et nocturne, ô labeur de toutes les minutes ! ce dur métier d'ouvrier accablé d'ouvrage ne lui rapportait rien.  [...] Harcelé par son patron l'Idéal, bousculé par son contremaître M. Rêve, toujours labourant le papier rude du double soc de la plume boueuse, toujours ficelant les paquets de rimes et les timbrant du sceau de la Fantaisie, puis les portant au bureau - consigne de la Postérité  (gare restante). toujours et toujours occupée, lui, A'Kempis [pseudonyme d'Emile Goudeau], poète qui ne gagnait rien à ce curieux métier, regardait envieusement les gens sans ouvrage. 

                    Nous remarquerons au passage avec quelle dextérité le style de Goudeau et ses nombreuses images servent un propos quasi politique sur le sort de l'artiste dans la cité. La bouffonnerie du texte, au sens artistique du terme, dévoile a contrario le douloureux statut du poète et de son art dans la société moderne.
          Dans le journal du Chat noir, les artistes  comme Steinlen et Willette ont, par un principe carnavalesque, renversé quelques clichés sur la vie de bohème. En 1884 dans les numéros 133 et 151, l'artiste se trouve aussi caricaturé que le bourgeois. Steinlein  évoque la visite d'un poète chez un bourgeois qui tient salon. Ce poète se nomme Carolus Bengali. Chacun des 2 personnages est figé dans son univers comme l'atteste le graphisme : les contrastes sont frappants entre la silhouette noire et effilée de l'artiste et celle, ronde et tassée, du bourgeois enveloppé dans sa robe de chambre claire. Steinlen se moque du poète, remarquablement caricaturé, pas sa tenue sombre, ses cheveux hirsutes, sa maigreur et ses expressions outrées de pantin désarticulé. Carolus Bengali trouve un successeur dans le personnage de Carolus Durand, croqué par Willette dans la série de dessins intitulée Les Monstres de Paris (n°151, 1884). Le "peintre incompris" devient sous la plume de Willette un cliché pathétique. Un enchaînement délirant de chutes, de querelles et de mouvements frénétiques autour de l'œuvre incomprise va aboutir à sa destruction et au ridicule de son créateur.

             Dans le journal du Chat Noir, les bohèmes se montrent volontiers ironiques, amers, grinçants vis à vis du rôle que leur accorde la société. La contestation tantôt politique et sociale n'est pas loin car la vie de bohème comme la vie des prolétaires agitent les esprits frondeurs et les appellent à se rassembler.