Le portrait ci-dessous signé Léo D'Orfer est paru dans La Vogue, année 1886. On y appréciera le portrait élogieux d'un maître de la littérature aujourd'hui oublié.

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           C'est un doux laborieux et le plus charmant des poètes. Les fiels de la confraternité sont pour lui lettre absolument morte. De sa retraite de la rue Monsieur, on n'entend de Paris que les bruits de quelques salons. Ce sont des maisons d'un adorable bourgeoisisme ou d'une tristesse très noble. Là, vient mourir le flux de la mondanité banale. Là finissent les Mers Mortes et commence un rivage fleuri de Chanaan. Les familiers y sont choisis et les coutumes exquises. Paul Bourget en a fait des poèmes et des romans délicieux, tels qu'Edel et un Un Crime d'amour.
C'est un maître écrivain que ce grand jeune homme, décoré déjà et un peu anglomane. Fils d'universitaire, il a gardé ses leçons de l'enfance, mais ne passa point par la rue d'Ulm où les plus doués s'hébétent. La Normale est comme l'Enfer de Dante : on laisse tout au parloir.
          Paul Bourget est aussi un habile psychologue. Sa vie d'ailleurs, a commandé à ses ouvrages. Il lit comme un bénédictin et vit comme une scabieuse. Dans le haut cabinet de travail où il a si longtemps pensé, les pieds au feu clair, il  a appris l'art de scruter les hommes et les œuvres. Nul mieux que lui ne sait tracer un profil d'âme ou disséquer une passion qui se lève. Ce cartomancien de trente ans déchiffre les plus minces brindilles de sentiment. Et il y a souvent de merveilleux horizons de poésie suggestive, au détour de ses phrases.
             C'est notre aîné. Et je ne connais pas un de nous qui ne l'estime ni ne l'affectionne. Il sera demain à l'Académie, où commence à s'irruer la jeunesse. En attendant, ce gentleman est le Labarum de la Nouvelle Revue, de l'Illustration, et des vieux Débats, qu'il fait lire par quelques intelligences.