Un concept à méditer....celui du "mendiant littéraire"

En 1858, bien avant la période fin de siècle, le petit monde de la plume avait déjà ses caricaturistes. Un fascicule intitulé Paris Vivant parut justement à cette date jetant un œil ironique sur ces artistes qu’on dit « bohèmes ». Préfigurant le regard sans concession des petites revues, l’auteur de ce fascicule se moque des « mendiants littéraires » qui se mettent à pulluler dans le Tout-Paris. Ce sont des jeunes gens qui profitent de la notoriété d’une image pour amasser quelque fortune sur le dos des honnêtes gens. Ainsi, on le décrit très aimable, et très éloquent au sujet de son génie littéraire :

Quand l’inspiré ne trouve pas de famille candide qui l’admire et qui l’adopte, il se rejette sur ses connaissances et sur le public. Il se fait mendiant littéraire.

Le mendiant littéraire est un type que nous ne pouvions pas oublier ici. Quand il ne vous rencontre pas par hasard, il vous guette pour vous rencontrer comme par hasard, et vous accostant :

 - Eh ! Bonjour cher, comment ça va ?….Prêtes-tu trois francs ? (plus ou moins, selon l’opinion que le gaillard a de vos moyens). Puis il vous parle de son fameux grand livre ou de sa célèbre pièce en huit actes, etc., qu’il est tout prêt d’achever.

Quelquefois il colporte quelque vieille nouvelle ou quelques méchants vers dont il est l’auteur, et se sert de ce prétexte pour demander un secours.

Il est des mendiants littéraires qui exploitent particulièrement les nouveaux mariés, dont ils trouvent les noms et les adresses dans les journaux, et chez lesquels ils se présentent avec une pièce en vers (la même pour tous), intitulée : Les Fiancés ou Les Jeunes Epoux ou encore Soyez heureux ! (refrain), le bonheur du ménage, etc., etc1.

Bien que volontiers entourloupeurs, les artistes fin de siècle refusent d’être assimilés aux parasites dont les « œuvres » jonchent le sol des salles de rédaction. L’absence de talent est de toute part condamnable et condamnée sans nonchalance. En effet, cette figure d’artiste comme « mendiant littéraire » n’est pas fidèle aux idées des revuistes en matière artistique. Elle effraie plus qu’elle ne rallie en présentant ce qui pourrait être le symbole de l’échec. D’ailleurs les journalistes n’oublient pas de décrire le ridicule de ces personnages :

C’est là le faux poète. Il en est d’autres ; tel, par exemple, cet ouvrier qui fait de mauvais vers et de mauvais habits, tel encore pas mal de membre du caveau, tel aussi celui qui, s’extasiant devant les mille exemplaires non vendus d’un de ses volumes de poésie, s’écriait :

 - « Quand je pense que j’ai fait tout ça ! »

avec un geste semblable à celui d’André Chénier marchant à l’échafaud et criant en se frappant le front :

- « J’avais pourtant là quelque chose ! »2

 Ces artistes ratés sont des poseurs, des parasites, des paresseux, en bref, « un type qui a échappé à Balzac ». Feignant le don artistique, ces jeunes sont à l’opposé de ce que veulent être les journalistes des petites revues. Du reste, Le Décadent a consacré un article pour fustiger ces faussaires de la littérature surnommés « Les Parasites du Décadisme » : «  Ils s’enivrent quotidiennement ou font mine de vivre que dans les cabarets et de n’écrire leurs vers qu’entre des bocks3. »

Malgré cela, il faut avouer que dans le Chat Noir, comme dans La Plume ou Le Décadent, de nombreux dilettantes trouvent leur place :

2 mars 1890

 M.A… est fanatique de Péladan, « le plus grand génie du siècle », rien que ça. Il a dîné avec lui. Est-ce hier ? Bien en dèche ce pauvre Péladan ! M. A…. Qui a dix-neuf ans, peut-être moins, enfin, qui est mineur, s’imagine que la dèche, c’est les trois-quarts du génie. Il a inventé une nouvelle instrumentation, mais il n’en parle pas aux poètes, qui pourraient lui voler son idée. Il ne parle qu’aux musiciens, qui comprennent et s’exclament, tant c’est bien, eux qui en général, ne comprennent jamais rien. Il en a touché quelques mots à R…, lequel a paru très étonné sans, bien entendu, vouloir le paraître. Il me tendait l’article Fin de siècle, qui doit passer à La Caravane.

 - Voulez-vous le revoir ?

 Je ne comprenais pas son insistance, quand je me suis aperçu que l’enveloppe était couverte de timbres. Il avait dû payer neuf sous pour insuffisance d’affranchissement et franchement, je ne pouvais pas faire une petite bêtise plus inopportune et plus navrante. Il disait : « Cela ne fait rien », comme un grand seigneur. Ah ! Le monde des lettres ! Curieux monde, le monde des douleurs ironiques et des misères qui font ricaner4.

Le jeune « raté », follement aveuglé par des succès fort périssables ne bénéficie d’aucune charité sous la plume ironique de Jules Renard. L’auteur ne lui épargne ni son fanatisme ni son orgueil mal placé. La certitude d’être un écrivain de génie est si naïve qu’elle ne peut que faire sourire. Mais Jules Renard n’ignore pas la cruauté du monde des lettres qui est aussi un monde de souffrances. La facilité apparente de la vie d’artiste cache en fait de grandes déceptions pour ceux qui ne parviendront jamais à réussir. De ces douleurs, il ne restera que des « misères qui font ricaner ».


 

1 Paris vivant par des hommes nouveaux, « La Plume », Paris, 1858, éd. G. de Gonet, pp. 70-71.

 

2 Ibid., p. 71-72.

 

3 L.D, n°2, 1888.

 

4 Jules Renard, Journal, 11 avril 1890, consulté sur le site : www.sya.geneal.free.fr/Document/journal2.htm.