16 avril 2009
Paul Bourget, un portrait de Léo D'Orfer
Le portrait ci-dessous signé Léo D'Orfer est paru dans La Vogue, année 1886. On y appréciera le portrait élogieux d'un maître de la littérature aujourd'hui oublié.
C'est un doux laborieux et le plus charmant des poètes. Les fiels de la confraternité sont pour lui lettre absolument morte. De sa retraite de la rue Monsieur, on n'entend de Paris que les bruits de quelques salons. Ce sont des maisons d'un adorable bourgeoisisme ou d'une tristesse très noble. Là, vient mourir le flux de la mondanité banale. Là finissent les Mers Mortes et commence un rivage fleuri de Chanaan. Les familiers y sont choisis et les coutumes exquises. Paul Bourget en a fait des poèmes et des romans délicieux, tels qu'Edel et un Un Crime d'amour.
C'est un maître écrivain que ce grand jeune homme, décoré déjà et un peu anglomane. Fils d'universitaire, il a gardé ses leçons de l'enfance, mais ne passa point par la rue d'Ulm où les plus doués s'hébétent. La Normale est comme l'Enfer de Dante : on laisse tout au parloir.
Paul Bourget est aussi un habile psychologue. Sa vie d'ailleurs, a commandé à ses ouvrages. Il lit comme un bénédictin et vit comme une scabieuse. Dans le haut cabinet de travail où il a si longtemps pensé, les pieds au feu clair, il a appris l'art de scruter les hommes et les œuvres. Nul mieux que lui ne sait tracer un profil d'âme ou disséquer une passion qui se lève. Ce cartomancien de trente ans déchiffre les plus minces brindilles de sentiment. Et il y a souvent de merveilleux horizons de poésie suggestive, au détour de ses phrases.
C'est notre aîné. Et je ne connais pas un de nous qui ne l'estime ni ne l'affectionne. Il sera demain à l'Académie, où commence à s'irruer la jeunesse. En attendant, ce gentleman est le Labarum de la Nouvelle Revue, de l'Illustration, et des vieux Débats, qu'il fait lire par quelques intelligences.
12 avril 2009
QUELQUES PETITES REVUES BOHEMES EN IMAGE
15 mars 2009
Petites revues et poètes majeurs : Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé
On peut s’étonner, en consultant les petites revues, de voir apparaître aux côtés de jeunes inconnus, des noms d’artistes prestigieux. Ces « maîtres » de la littérature décadente et symboliste, principalement Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé, en tant qu’ « écrivains majeurs » avaient un statut très particulier. Ils entretenaient auprès de ces jeunes en voie de consécration des relations privilégiées qu’il convient d’éclaircir. Nous pouvons également nous demander ce que les petites revues pouvaient leur proposer en échange de leur participation.
Le rôle des petites revues
Mais avant de répondre à ces questions, il est nécessaire de préciser que les petites revues ont eu également envers ces « maîtres » un rôle paradoxal de « découvreur de talent ». En effet, alors même que Rimbaud avait disparu de la scène artistique, La Vogue et Le Décadent vont insister sur l’impact de sa poésie sur la jeunesse. Les manuscrits détenus par quelques personnalités sont alors diffusés et font connaître une œuvre encore cachée – même à un public de lettrés. Ainsi, sous l’influence de Paul Verlaine, la bohème met à jour un artiste de génie à travers la publication des Illuminations. L’emprise de cette œuvre poétique sur la littérature d'avant-garde sera déterminante. Pour accompagner cette démarche, Paul Verlaine confiera au public une célèbre plaquette publiée chez Vanier campant le portrait de Rimbaud comme un des plus célèbres « poètes maudits ». La presse bohème participe à la création de nouvelles idoles en publiant de nombreux articles, entrefilets ou critiques à valeur informative et publicitaire. De la même façon, Jules Laforgue, qui n’est resté que peu de temps sur la scène parisienne, a bénéficié de l’aide et du soutien de Gustave Kahn sans qui l’œuvre n’aurait peut-être pas eu autant de retentissement dans les années 1880-1890. Une participation à La Vogue, certes, ne garantissait pas l’adhésion d’un très large public mais permettait d’atteindre éditeurs, artistes et journalistes. Les petites revues avaient ce pouvoir de mettre en lumière des artistes par une voie non conventionnelle mais efficace. De la même façon, les revuistes approchaient l’œuvre des « maîtres » d’une manière inédite, soit en publiant des textes moins connus de l’artiste, soit en critiquant son œuvre d’un point de vue original : c’est le cas notamment pour Baudelaire qui apparaît dans Le Chat noir à deux reprises avec des textes peu connus : « Sonnets inédits» et « Chanson du sieur de Long ». Dans Les Taches d’encre, Maurice Barrès approche l’œuvre du poète des Fleurs du Mal sous l’angle de son influence sur la jeunesse : « La sensation en littérature : la folie de Charles Baudelaire ». Il trouve dans l’exploration de cette œuvre et surtout dans les souffrances du poète de quoi satisfaire le « moi » de chaque individu par phénomène de sympathie : « Tout est vain, tout est futile hors ce qui touche à notre moi». Cette redécouverte de l’œuvre des maîtres est donc une des missions que s'attribuent les petites revues.
Poète mineur et poète majeur : une relation particulière
Nous avons parlé de relations privilégiées entre l'écrivain majeur » et les jeunes gens désireux de réussir. Il faut discerner ici plusieurs types de relations.
- Il y a d’abord le rapport maître/ élève que les bohèmes, même les plus contestataires admettent à l’image de leurs prédécesseurs, les Parnassiens ou les Romantiques. Cette relation est non seulement nécessaire mais fructueuse car l’image du maître permet de donner une dynamique au groupe induisant obligatoirement un mouvement d’adhésion ou d’opposition. Ce que les maîtres comme Verlaine ou Mallarmé apportent ce sont des œuvres personnelles dont le retentissement sera fédérateur. L’œuvre du maître a donc une fonction didactique : elle enseigne de nouvelles pratiques artistiques qui sont comme des modèles.
- Mais cette hiérarchie n’explique pas à elle seule les relations entre l’écrivain consacré et le bohème. En effet, elles sont liées à la sociabilité artiste, à cette communauté d’entraide et de partage, que nous avons décrite quand nous parlions de cabaret et de cafés littéraires. Le maître fréquente ces lieux et participe activement à ces rencontres organisées, à ces soirées rituelles qui marquent l’entrée du nouveau dans le milieu artiste. L’écrivain consacré renforce la cohésion des artistes entre eux en incarnant un modèle non seulement par son œuvre mais aussi par son existence.
- Enfin ces relations sont d’ordre stratégique. Le jeune bohème cherche à être à proximité d’un maître qui pourrait lui faciliter l’entrée dans un monde clos où il faut être davantage connu : celui des salons, des institutions, des maisons d’éditions et parfois même des grandes agences de presse. Du côté des petites revues, il va de soi que la collaboration d’un « maître » de la littérature avant-gardiste est particulièrement bienvenue car elle cautionne une qualité artistique et valorise ses autres collaborateurs.
Stéphane Mallarmé et les "petites revues"
En ce qui concerne les publications de Stéphane Mallarmé au Chat Noir, nous pouvons constater qu’elles sont très épisodiques et qu’elles correspondent à des « diffusions générales » car ces 5 poèmes en prose étaient auparavant parus dans Pages avant d’être repris dans Poèmes en prose puis dans Divagations. Ils apparaissent aussi dans La Vogue. Autrement dit, Le Chat Noir n’est nullement le détenteur d’une exclusivité. Pour Stéphane Mallarmé, Le Chat Noir devait être un organe de diffusion auprès de la jeunesse bohème et non un outil d’expression indispensable. Ses collaborations à la revue montmartroise sont très peu personnalisées : nous n’avons retrouvé que quelques entrefilets dans le journal notant la participation du poète aux séances du cabaret. Selon Theodor Wyzewa le poète a l’image d’un artiste « bizarre » publiant dans des « feuilles obscures ». « M. Mallarmé est-il un fou ou un mystificateur ?», se demande le chroniqueur, avant de démontrer le génie du poète. D’allure lointaine, inaccessible, Mallarmé semble être rarement présent dans les cercles de vie bohème. Même La Vogue, qui lui voue une grande admiration, ne bénéficie pas de sa collaboration régulière. Comme d’autres opuscules, elle accueille très volontiers ses œuvres même si l’artiste lui est « infidèle ». Cette forme d’échange est tout à fait propre au fonctionnement des petites revues. Cette presse repose en effet sur des collaborations libres n’engageant aucune forme de contrat fixe. La renommée du poète, seule, suffit à lui donner accès aux premières pages des revues. Le débat entre Symboliste et Décadent a occupé la jeunesse mais Mallarmé ne s’y est pas engagé. Il montre sa sympathie aux entreprises des jeunes par ses publications et les utilise également comme des outils de réclame pour la parution de ses œuvres en volume. Cependant il est nécessaire de noter l’importance du retentissement de ses publications qui provoquent de longs commentaires comme le célèbre « Démon de l’analogie ». Le manifeste le plus efficace n’est donc pas dans le pamphlet mais dans l’écriture elle-même qui cherche à délivrer des messages essentiels sur le plan poétique et philosophique.
Concernant les participations de Stéphane Mallarmé aux petites revues nous avons pu collecter un certain nombre d’informations dans l’édition « La Pléiade ». Celles-ci nous permettent d’affirmer qu’il a participé aux plus célèbres d’entre elles : à Lutèce (1883), à La Revue Indépendante ( 1885, 1887, 1888), au Scapin (1886), à La revue Wagnérienne (1886), au Décadent (1886), à La Décadence (1886), aux Hommes d’Aujourd’hui (1887, 1888) à La Plume (1889, 1891, 1893, 1895, 1896), à La Vogue (1886) et au Chat Noir (1885, 1886, 1889) bien sûr. Cette période d’activité au sein des petites revues s’articule autour de l’année 1885-1886 qui fut au centre d’une crise artistique. Certainement entraîné par quelques connaissances, Mallarmé joue par l’intermédiaire de ses publications un rôle important. L’œuvre en dit plus long que tous les discours, elle montre une voie nouvelle dont les artistes s’inspirent.
Paul Verlaine et "les petites revues"
Paul Verlaine adopte une autre démarche. Promu « prince des poètes », « père spirituel » d’une frange de la jeunesse artiste, il incarne la figure du maître vénéré très présent dans la vie des bohèmes. La relation qu’il entretient avec Le Décadent et son créateur Baju est très représentative du rôle qu’il a pu jouer dans cette presse. Au moment où paraît Le Décadent, Verlaine est malade, il séjourne plusieurs fois à l’hôpital. Le Chat Noir lance un appel à la générosité des lecteurs pour une collecte en son nom. Les temps sont difficiles malgré le succès d’estime de la jeunesse. Entre le poète et les petites revues s’établissent des relations parfois tendues. Au départ, Verlaine accorde toute sa sympathie à ces jeunes décadents qui l’ont pris pour modèle et pour maître malgré quelques réticences. La correspondance de Baju et de Verlaine est à ce titre particulièrement éloquente. Baju se servira de quelques lettres demandant à Verlaine une « déclaration de principes » à propos des décadents. Le poète se plie à la demande en des termes parfois équivoques :
Ces citations […] ont du moins le mérite d’être courtes et peu nombreuses. De plus, elles abondent tellement dans votre sens que je vous les envoie, puisque vous voulez bien avoir besoin de mon avis, en forme d’absolue adhésion à votre vaillant entêtement dans une cause si bonne aussi !
Verlaine va plus loin et « joue le jeu » non seulement en poursuivant des publications mais en répondant aux « attaques » de quelques collaborateurs du Décadent par lettres interposées :
Hier en relisant mon exemplaire du dernier numéro du Décadent, l’envie m’a pris de répondre un peu à Ernest Raynaud sur la Rime, qu’il attaque avec une virulence qui m’a fait réfléchir aux torts que j’ai pu avoir, en propos seulement, du moins je l’espère, envers elle.
Lecteur assidu de ce bon journal, j’ai pensé que je ne devais m’adresser que là pour exposer quelques idées qui me sont venues tout à l’heure à ce sujet.
La parution de ce pamphlet intitulé « Un mot sur la rime »
permet à Verlaine d’enseigner à la fois un « savoir-faire » poétique
et de souligner, en s’appuyant sur sa
postérité, la qualité de la revue.
Verlaine est en quelque sorte le parrain de la revue. Il se charge d’en faire
la promotion et offre des textes inédits dans toute la presse parisienne. Les poèmes dédicaces publiés au Chat Noir
et intitulés « Quelques Amis » vont dans le même sens. Verlaine
décrit les bohèmes et leur accorde un
moment d’éternité ( en bénéficieront parmi d’autres : Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède,
Armand Sylvestre, George Bonnamour, Maurice Bouchor, Léon Bloy, Raoul Ponchon,
Laurent Tailhade…). Mais l’échange entre Verlaine et Baju est parfois moins
fructueux. On devine à travers la correspondance avec le directeur du Décadent
que ces rapports sont intéressés. Verlaine se plaint de ne pas avoir de visite
à l’hôpital et demande monnaie ou
timbre pour vivre. Baju ne semble pas donner de réponse :
Mon cher Baju,
Que devenez-vous, du Plessys et vous ?
Pourquoi du Plessys se fait-il invisible ainsi ? […] Qu’il vienne donc et pense à moi.
Et Le Décadent ?
Et le recueil de sonnets ?
Quid de Tailhade ?
J’ai quelques idées touchant Le Décadent. Savez-vous d’abord si L’Encyclopédie des Poètes de Lemerre (est-ce bien ça le titre ?) a inséré des vers de Pétrus Borel ? Il y en a de forts beaux que Le Décadent pourrait reproduire.
Dans une autre lettre, Verlaine demande à Baju de lui trouver un emploi dans la revue :
Chers amis (à Anatole Baju et Du Plessys)
Je compte à peu près sur vous jeudi « according to thy word » et dimanche pour sûr, indépendamment des jours de visite subséquents. Je crois que je partirai d’ici le 31 courant. D’ici là, voyez si vous pouvez me trouver quelque petite chose, emploi ou n’importe quoi.
En janvier 1888, un désaccord éclate à propos de la parution d’un poème. Baju l’aurait publié alors que Verlaine n’avait pas donné son accord. D’autre part, il apparaît à travers ces lettres que l’attitude de Baju était pour le moins désinvolte : il utilisait en effet les textes de Verlaine sans lui donner de nouvelles en retour.
J’apprends par quelqu’un vu à l’instant que, en dépit de ma prière de ne pas insérer encore la Ballade touchant un point d’histoire, celle-ci a paru dans le numéro 3 du Décadent (15-31 janvier 1888).
De plus je ne reçois décidément pas le journal ce qui m’empêche nécessairement de juger de la polémique d’un journal qui prétend s’autoriser d’une lettre mienne qu’on intitule pompeusement « Déclaration de principes » - et ce qui n’est pas gentil, surtout moi étant où je suis.
Ces deux raisons me déterminent, d’une part, à ne vous plus rien envoyer et à retirer mon sonnet à du Plessys : d’autre part, à publiquement déterminer la part jusqu’ici prise par moi dans votre journal et mes raisons de m’abstenir désormais d’y écrire.
Cette lettre est précieuse car elle témoigne des pratiques menées par les petites revues. En effet, Baju ne se montre ici guère élégant. L’exploitation malhonnête des œuvres est un acte qui ne nous étonne guère dans le milieu des « contrebandiers ». Malgré cette brouille, la correspondance se poursuivra encore quelques mois jusqu’en juillet. Verlaine y fait part de quelques demandes de réclame notamment pour son recueil Parallèlement dont il rédige lui-même les notes :
Annoncez donc à paraître prochainement (sans nom d’éditeur) : Les Amis, poésies, par Paul Verlaine.
Ce sera toutes les choses purement cordiales et amusantes qu’il y a dans Parallèlement, plus quelques ballades et sonnets tout simples et le titre l’indique, amicaux.
Inutile de préciser ça. Faut que ça fasse – ce titre – encore un peu gueuler, puis la surprise éclatera, en admettant qu’un livre de vers éclate.
Verlaine se montre habile stratège. Laurent Tailhade note justement à son sujet :
Très habile en dépit de son débraillement affecté, de son allure insouciante et d’une prédilection très sincère pour les liqueurs fortes, Verlaine attendait son heure, sachant qu’elle ne pouvait tarder, que, par un mouvement de bascule inévitable et certain, le goût des jeunes hommes ne tarderait pas à s’orienter vers un art plus véridique.
Reprenant de l’autorité sur Baju, il s’assure une campagne de promotion et prévoit des plans pour lancer de nouvelles polémiques : « Je crois qu’il serait bon de commencer une campagne. À cet effet, fixez-moi le jour où du Plessys, Raynaud, vous et moi pourrions nous voir chez moi pour en discuter le plan.». Finalement, le poète prend conscience des maladresses de Baju n’hésitant pas à railler son manque de discernement dans des situations délicates :
Je viens vous remercier de l’article que vous me consacrez en tête de votre numéro du 1er courant et en même temps vous faire remarquer qu’il a été écrit absolument à mon insu. Au cas contraire, je vous eusse dissuadé de toutes mes forces de prononcer les noms des maîtres et amis de la façon que vous avez fait, croyant, j’en suis sûr bien faire.
Ces relations éclairantes sur le monde des petites revues nous dévoile un maître habile mais parfois victime du milieu bohème. Avec les directeurs de La Plume et de La Vogue, Léon Deschamps et Gustave Kahn, Verlaine insiste clairement sur l’argent qui est en jeu. Ainsi, il réclame à plusieurs reprises son dû pour une publication, la comparant avec celles d’autres poètes. Parfois même il marchande ses œuvres en vue d’avoir quelque somme versée d’avance :
Vanier m’a dit que vous lui aviez dit avoir suggeré à Dujardin l’idée de me demander un roman pour La Revue Indépendante[…]. Je ne puis rien donner ni promettre sans qu’il me soit fait quelque avance d’argent. Dans la situation atroce dans laquelle je me trouve, j’ai absolument besoin de cet incitamentum, absolument. La chose est d’ailleurs commencée, elle pend interrompue, attendant qui la fasse achever. […]
Un point délicat ou plutôt bien simple. Pouvez-vous me payer tout ou partie de ce qui peut me revenir de ma copie dans La Vogue et sur Les Illuminations ? Si oui, ô faites tout de suite !
Ces collaborations par intermittences sont caractéristiques des petites revues. Elles traitent, à ce niveau, de la même manière les maîtres que leurs plus jeunes collaborateurs. On s’aperçoit également que les rétributions financières étaient rares et souvent modestes. Malgré cela, les aînés venaient y participer en marchandant leurs interventions.
Dans le milieu bohème, « se faire une place » n’était pas chose facile d’autant plus lorsqu’on souhaitait être rémunéré. La question financière est un point passionnant dans l’histoire des petites revues car on se rend compte, à travers des témoignages, que l’exploitation des artistes était aussi son lot. La parfaite connaissance des ressorts du commerce moderne auquel se substituent parfois le marchandage ou le troc, rend ses revues particulièrement redoutables. Pour un maître, la situation n’est pas davantage facilitée. Mais quelques collaborations aux petites revues peuvent lui apporter plusieurs bénéfices. Il y a tout d’abord le fait de pouvoir être reconnu par la jeunesse et donc admiré, imité. Cette reconnaissance de la part des jeunes bohèmes n’est pas négligeable car elle aussi construit une renommée. Peuvent être évoqués aussi, les motifs suivants : le besoin de tisser un « réseau » de connaissances et d’affinités artistiques en dehors des institutions et le désir d’être en représentation, de renouveler ou de prolonger éventuellement une image. Liés à la sociabilité artiste, ces « bénéfices » ne sont parfois pas recherchés de manière intentionnelle. Seulement, nous relevons leur existence car elle nous paraît importante. En effet, les petites revues facilitent la communication entre différents groupes d’artistes. Elle fige aussi pour la postérité des figures par des portraits, des sonnets-dédicaces, des illustrations. Les portraits de Verlaine et de Mallarmé dans ces petites revues ont fait perdurer l’image de ces artistes dans la mémoire collective sous la forme de « poses » : Verlaine en poète maudit, partageant une vie de misère avec les bohèmes les plus pauvres, et Mallarmé en esthète délicat et inaccessible. Nous pensons aussi à d’autres artistes comme Rollinat dans sa pose macabre ou Jean Richepin, poète couronné par la gloire. Le fait que ces petites revues soient en marge des institutions a aussi un autre intérêt pour un artiste déjà reconnu. Le « maître » peut y trouver un moyen d’échapper à un « inventaire médiatique », cloisonnant d’un côté, les poètes institutionnalisés et de l’autre, les aficionados de l’avant-garde.
05 mars 2009
PETITES REVUES ET ESPRIT BOHEME
PETITES REVUES ET ESPRIT BOHÈME A LA FIN DU XIXe SIÈCLE (1878-1889)
Panurge, Le Chat noir, La Vogue, Le Décadent, La Plume
Un essai paru aux éditions de L'Harmattan (février 2009), collection "critiques littéraires", 380 p.
"Libérés de l'assentiment de la société des lettres, les artistes ont su mener de leur côté un mouvement prônant la libération de l'esprit et des lettres. Dans le parcours d'un artiste, la petite revue est plus qu'un tremplin ou qu'un révélateur de personnalité, elle est une "marge d'honneur"..." (extrait)
|
TABLE DES MATIÈRES Introduction : Un grand Mardi gras de
l’esprit PREMIÈRE PARTIE : LES
PETITES REVUES DANS LE PANORAMA HISTORIQUE ET CULTUREL DE LA FIN DU XIXe SIECLE 1. Une nouvelle génération 2. Sous le règne de la muse
verte 3. Des bureaux de rédaction à
la diffusion DEUXIÈME PARTIE :
APPELS À L’INSURRECTION 1. Le crépuscule des idoles 2. Les revendications
sociales 3. Des sensibilités en révolte 4. L’humour, un agent provocateur TROISIÈME PARTIE : UN
ANTICONFORMISME MAÎTRISÉ 1. Le nihilisme bohème et ses
dangers 2. Le renouveau de la gaieté
moderne 3. Un regard neuf sur la marginalité QUATRIÈME PARTIE :
LES VOIES DE LA RESPECTABILITÉ 1. De la nouveauté au conformisme 2. Les petites revues et la
réclame 3. Parcours de quelques voyageurs
de bohème Conclusion : La marge d’honneur Bibliographie Tables des collaborateurs
de Panurge, du Chat noir, de La Vogue, du Décadent, de La
Plume Chronologie des petites revues
(1878-1889) La presse montmartroise de
1880 à 1900 Remerciements Index Table des matières |
11 janvier 2009
"La Grue" de Gustave Kahn
Gustave Kahn, poète bien connu de la fin du XIXe siècle, directeur de la revue littéraire La Vogue laissa dans la revue le Tout-Paris ce terrible conte réaliste et ironiste sur les péripéties d'une « grue ». La peinture qu'il fait de Paris, de ses misérables et de la faune qui peuplaient les cafés-concerts, véritables « marchés de la chair », est remarquable. Nous découvrons à la lecture de ce conte une figure féminine très populaire dans les « feuillets » des années 1880 : la « grue ». La grue de Gustave Kahn ne se démarque pas de ses consoeurs : elle est victime de son origine sociale dont elle ne peut se départir, puis connaît une brève fortune au moment de ses premiers succès de chanteuse. Elle est aussi femme fatale, « dévoreuse » d'hommes vampirisés qu'elle fait basculer dans le malheur. Gustave Kahn ne montre d'ailleurs guère de tendresse vis à vis de son personnage : nulle marque de compassion pour le bas-monde et ses appâts. L'ironie du dernier paragraphe laisse entendre la défiance et le mépris portés à ces éphémères « icônes » de cafés-concerts. Enfin, on remarquera un tableau étonnant du Père-Lachaise animé d'une vie singulière, celle du petit peuple parisien .
Gustave Kahn, portrait extrait de L'Album Mariani
LA GRUE de GUSTAVE
KAHN
Paru dans le TOUT
PARIS, Ancien Hydropathe, 26 juin 1880, n°13
Elle toussait, crachait le sang, râlait. Dans la
salle aux boiseries longues de l'hôpital, où la veilleuse balbutiait sa clarté,
un cri ! Elle était morte ; les traits prirent une rigidité, et, le
lendemain, la boîte à chocolat la transmit à un corbillard qui la porta à la
terre.
Ce jour là, une brume grise
hantait le Père-Lachaise, on sarclait des arbres. Elle était loin par delà les
carrés où les tombes s'ornent de photographies d'enfants. Par là passent des
femmes en noir, qui portent des bouquets ou des couronnes d'immortelles, et la
pierre, sinistre, sourde, aveugle, s'étale au haut de Paris, qui l'avait tuée.
Au delà du pied, les aiguilles que jettent au ciel les usines ; les
églises ont des chapeaux pointus ou des calottes grecques ; dans de
petites rainures on sent s'agiter des confusions d'animalcules ; le jour,
un bruit sourd, mêlé de cahotement, de trottinement, vient mourir au grand
silence ; le soir : cette tartine de tuiles crépite de lumière ;
des résilles d'or s'étendent sur les cheveux d'ombre de Paris ; des
bouffées de nuit d'orchestre arrivent et font tressaillir grues et vierges dans
leurs tombes. Les points d'or tressaillent du spasme qu'ils recouvrent, et
non loin de la porte, passent
engueulant des m...., et des filles-qui, dans les coups et les injures vont
s'accoter au chenil. La nuit se lève, immonde autour du Père-Lachaise. Des
vieux, sur les bancs, salivent autour de leurs pipes ; et par-ci, par-là,
toute une pannerée de gamins. Parfois sont là des amants jeunes, s'embrassant
dans l'ombre, et de la jeune fille va une fraîche odeur, passant sur les
tombes.
La nuit s'éclaircit, les
points d'or deviennent blafards, plus rien et la brume immense, grise,
suicidante, jette son manteau spleenetique. Le décor du crime est posé :
les bourgeois ronflent, et bientôt les tombes voient remonter les chiffonniers
et descendre les usiniers misérables, et les femmes tassées.
Les portiers susurrent leur
ramage harmonieux ; des groupes passent : ouvriers tannés, vieilles
outres de misère dont le vin n'atteint plus le fond encrassé d'une lie de
chagrin ; d'horribles mégères dont l'échine se secoue encore ;
petites filles en cheveux, les yeux allumés au passage des fiacres ; et
cahotent les omnibus, et roulent les véhicules et hoquètent les voitures à bras
contre les pavés ; des calicots bien mis font de l'œil à droite, à
gauche ; dans toutes les rues descendant aux centres, sur les trottoirs,
deux files de misérables, de malheureux, de compromises, de séduites ;
sous la brise du matin, s'entrechoquent les arbres mortuaires joyeusement et le
Père-Lachaise luit au grand soleil.
Là elle était née, poussée, s'était cariée. La misère, la lassitude l'avait crevée. Quelque part elle avait jeté au vent une petite fille. Qu'était-elle devenue ? rien. Peut-être deux jambes qui se tremoussaient dans des bouges. Elle, elle était née au fond d'un faubourg, dans un passage étroit, non voûté. Le soir, en cet antre bitumineux, une lanterne abaissant l'angle droit des deux cordes, oscillait et mourait. Des buées rougeâtres, collées aux vitres, laissaient voir des trognes ivres et sinistres, des bouteilles vides ; des voix coassaient et des robes frôlaient les passants, comme une aile de chauve-souris. Au coin, sur la rue, des vitres basses et bigarrées, on y voit entrer des gens qui trébuchent ; en face, la froideur grise d'un hôpital, et le soir, une buée d'alcool, de crasse et de vin autour de son berceau blanc. On la mit à l'école, la petite riait, et parfois dans les cours, on la voyait passer, enlaçant une amie.
Un ouvrier satisfit ses
premières curiosités, et par un monsieur bien mis, elle vit s'ouvrir le paradis
de ses rêves : le café-concert où souvent, du cintre, à côté d'une haute
casquette couvrant une glabre figure, une voix éraillée, elle avait palpité d'ambition.
La
salle était
rectangulaire, longue ; aux murs, des glaces, des programmes. En bas,
en
haut, partout des têtes jacassantes : c'étaient des crânes chauves, des
têtes grises, des bourgeois flanqués de leurs femmes qui, le soir,
rentreraient
la prenant pour une diva ; des femmes poudrées, extravagantes de
chapeaux,
aux laideurs communes, qui cherchent à se frotter à une épaule
solitaire ;
d'autres plus réservées, attendraient l'occasion d'un riche célibataire
;
de petits jeunes gens montraient le plus de chair possible, faisant la
roue,
dindonnant ; des gavroches blêmes, des femmes en cheveux, des misères
et
des richesses avides se pressaient autour de l'orchestre. Là, les têtes
paraissaient lassés des illusions, violacées ; barbes taillées en
brosse,
têtes de vieux militaires renâclant dans des cuivres. Les violons
gardaient
encore des expressions sentimentales. Devant le piano luisant, le chef
d'orchestre s'apprêtait à guider son troupeau. Et le rideau charmait.
Un grand
jardin fait de drap rouge, de verjus et de roses trémières ; marquis et
marquises, au ton des porcelaines de Saxe, passent, picorants et
coquetants.
Les jets d'eau contournent éternellement leur gerbe figée dans ce
printemps défraichi ; et la toile levée, c'était l'éblouissement d'un
paysage
oriental, plein de palmes, de moucharabules et de feuilles de tabac, et
du gaz.
Du fard, de la céruse, des robes voyantes, des torsades de fausses
nattes
faisaient des femmes qui gloussaient, sautillaient, donnant sur leur
traine des
coups de bottines et filaient en frétillant ; et faisaient intermèdes
de
mélancoliques habits noirs ou la haute cocassité d'un paysan vêtu d'un
pantalon
très haut et bragueté, d'un gilet à bras, le tout en toile à matelas.
Le
refrain se changeait en une tonitruante rumeur de rut et de blague.
Elle vint
et chanta.
Sa carnation solide, son
teint haut en couleur, ses longs cheveux épandus, sa voix fraiche et caressante
dans la stupidité des mots, passèrent ; les yeux se piquèrent, les cous se
déhanchaient. Il y eut un frémissement ; quelques pipes s'arrêtèrent. Un
tonnerre de rappels, et la buée sale s'épaississait et grondait.
Longtemps, là, elle fleurit.
Dans sa chambre, en la chaude alcôve, vieux, jeunes, payants ou chéris un
instant, sa blonde nudité émergea du disque de blancheur dont léchait ses pieds
la chemise glissée. Et dans la chambre, où se perdait une lumière rose sous les
lourds rideaux tombant et retenant la caresse des senteurs, un frémissement, un
sanglot, un rire bête et détraqué résonna, long, identique résonna
fiévreusement. Parfois elle y entendit, perdus dans le lointain, quelques coups
de révolver ; la secousse sèche d'une corde, le bruit d'or coulant d'une
ruine. Le lendemain, un fait divers narrait, avec une réclame pour elle, le
suicide ou la faillite.
Sa calèche passa ;
l'été, une ombrelle abritait ses grands
yeux naïfs et limpide, les mèches folles et l'or de sa crinière, ses coquets
chapeaux de paille, ses robes saillantes, ses seins et ses cuisses, sous le
soleil des courses, où dans le commencement des soirs, où brillaient sombrement
les luisants de sa calèche. Au retour du lac elle passa agrippant les désirs.
On vendit ses photographies. Elles furent enfouies dans des thésaurus,
accrochées à des glaces, près de bouquins de droit. Elle vanna des imbéciles,
des forts, des verreux, des talents. Pour aller à sa résidence d'été dans les
lieux maigres, étriqués où elle naquit, elle passa parmi les échines courbées
de fatigue et les fronts ridés de peine, et, dans le décor de nature des
environs de Paris, elle jeta ses gaietés, ses charges, ses toilettes, ses
banquets et ses feux d'artifice. Enfin vinrent les rides, la solitude, le m.....
Elle guetta l'amour généreux qui s'abreuve, attendant l'occasion, aux cafés du
boulevard, ceux qui s'attardent, celui qui ne veut pas dormir seul ;
enfin, dans la rue déserte, blafarde, plâtrée, sanglant sa débordante graisse,
cachant sa calvitie, elle épia, sous le regard louchant des gardiens de paix,
les caprices des ivrognes et des jeunes gens pauvres.
Un soir, dans sa chambrette
nue, l'asphyxie jeta son âcre fumée. Dans une torsion elle entrevit et revit....
le taudis où le père rentrait ivre, cognait sur la mère, l'atelier où lui prit
la taille cet ouvrier si gai et jeune ; les splendeurs du café-concert, le
mastroquet, où tannée, les yeux cernés de fibrilles, laissant une large plaque
blanche sur l'épaule où elle frottait sa joue, elle venait rafraîchir sa voix
éraillée, son corps empuanti de vitriol. Elle revit les faces bleues des morts,
pensa qu'elle avait bien fait, qu'il faut s'amuser un brin.
On la sauva, mais peu après
la paralysie la creva à l'hôpital.
Maintenant dans l'étroite boîte en chêne, les vers la baisent tendrement ; ils pénètrent où tant rêvent de râler ; ils lèchent où furent ses seins, mordillent ses cheveux, et descendent où furent ses yeux, dans ce crâne où il n'y eut rien.












