24 mai 2009
Charles Morice
Charles Morice a collaboré a plusieurs journaux et revues. Il a fondé Lutèce. Il a publié à Bruxelles L'Action humaine, revue bimensuelle entièrement rédigée par lui où parurent Noa Noa, Le Rideau de pourpre, Notations, Méditations esthétiques etc. Charles Morice collabora également au Mercure de France et à Vers et prose.
Né le 15 mai 1861 à Saint-Etienne (Loire), Charles Morice fit ses études à Lyon. Il vint à Paris dès 1881, se lança dans la littérature, fonda avec Léo Trézenick (Léon-Pierre -Marie Espinette) la gazette littéraire Lutèce, restée célèbre, et devint bientôt l'ami de Villiers de l'Isle-Adam, de Mallarmé et de Verlaine, qui lui dédia ce sonnet :
Charles MORICE
Impérial, royal, sacerdotal comme une
République française en un quatre-vingt-treize,
Brûlant empereur, roi, prêtre dans la fournaise
Avec la danse, autour, de la grande Commune ;
L'étudiant et sa guitare et sa fortune
A travers les décors d'une Espagne mauvaise,
Mais blanche de pieds nains et noire d'yeux de braise,
Héroïque au soleil et folle sous la lune ;
Néoptolème, âme charmante et vaste tête,
Dont je serais en même temps le Philoctète
Au cœur ulcéré plus encor que la blessure,
Et par un conseil froid et bon parfois d'Ulysse, -
Artiste pur, poète ou la gloire s'assure,
Cher aux lettres, cher aux femmes, Charles Morice.
Paul Verlaine
A ce portrait lyrique, il convient de joindre celui-ci, par Jean Dolent (Portraits du prochain siècle):
" Dédaigneux des lieux accessibles, tout à son rêve, le rêve de l'infini, il va. Ah ! quand Morice parle ! il rejoint la simplicité au-delà de l'emphase. Sa conception du bonheur est la recherche de l'harmonie par le chiffre d'un contour et la couleur ; son désir s'élève vers une beauté redoutable, une beauté aggravée de mystère.
Disposant de la grande prose et du vers, maître des formes, lucide lentement avec une mollesse tragique ; après le deuil des beaux premiers espoirs, il va tout enrubanné d'espoirs nouveaux. Ses rêves et mes rêvasseries se croisent. Il juge et ses fureurs d'artiste répondent à mes cruels désirs. Il se juge, et sa douleur et son orgueil en sont accrus"
Charles Morice, disciple de Stéphane Mallarmé, fut l'un des théoriciens du symbolisme. Charles Gidel écrivait dès 1891 :
" M. Verlaine a déjà perdu la direction de l'école symboliste. Sous ses yeux, un nouveau groupe s'est choisi un nouveau maître. Esthètes nouveaux, Jeunes éphèbes, suivent l'enseigne aujourd'hui de M. Charles Morice, auteur d'un volume intitulé : La littérature de tout à l'heure (1889). Ces symbolistes émancipés ne sont, à vrai dire, ni une école, ni une coterie ; ils sont un groupe flottant. Ils adorent, sans s'y rattacher tout à fait, Villiers de L'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, mais ils poussent plus loin la doctrine de ces poètes. Ils répudient les traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici. Ayant en profonde horreur le convenu et le vulgaire incapable de produire rien de parfait, ils proclament ce principe : l'art doit être vague et nuageux. Il est un composé d'irréel et de fluide. Il rejette tout ce qui est net, clair, fixe, car la nature du beau est d'essence insaisissable. Suivant, M. Charles Morice, le Réalisme n'était qu'un bas-fond vaseux ; le Naturalisme ne voyait les choses que par en bas ; il était devenu nécessaire de regarder en haut et d' y chercher un idéal : Dieu et l' Au-delà, si l'on veut. Les naturalistes avaient "le vrai" pour objet principal ; ils prétendaient ne trouver le beau artistique que dans la reproduction exacte de la nature laide et sale. Il suffisait de lever la tête vers un art plus noble. Le Beau ne peut être défini. Cependant d'après Charles Morice, "il est essentiellement l'aspect en beauté des idées religieuses d'une race et d'une époque vivante..." L'initiale prudence de l'artiste est d'éviter la précision, car, plus une "pensée est grande, et plus il faut la voiler, comme on enveloppe de verre les flammes des flambeaux et des soleils. Le rythme est tout dans cet art, les mots n'ont de valeur que par leurs assonances musicales et leur couleur se perdant dans l'invisible d'un lointain symbole". Tout l'art symbolique est dans ce mot : la SYNTHESE. "La grande destinée de la poésie est de suggérer tout l'homme par tout l'art".
Voici comment raisonne Charles Morice : l'homme a été étudié dans son âme, dans ses sentiments et dans ses sensations. Les époques classique, romantique et naturaliste s'y sont employées par l'analyse. La poésie nouvelle doit faire maintenant la synthèse de ces forces acquises durant trois siècles de labeur. Venant après les autres, les Symbolistes, sans rien oublier des conquêtes du romantisme et du naturalisme, doivent songer à mettre une âme dans un corps agissant, et pour cela retourner aux traditions spirituelles et classiques, avec cette différence que le temps des idées générales est passé. L'analyse classique pour étudier en eux-mêmes les éléments du sentiment, l'analyse naturaliste pour étudier en eux-mêmes les éléments de l'âme, l'analyse romantique pour étudier en eux-mêmes les éléments de la sensation, ont pu se contenter d'exprimer leur objet particulier tel qu'elles l'avaient dégagé de ses entours ; mais la synthèse ne peut se localiser, ni dans la pure psychologie passionnelle, ni dans la pure dramatisation sentimentale, ni dans la pure observation du monde tel que nous le voyons dans l'immédiat, puisqu'elle risquerait également dans les trois domaines de cesser d'être la synthèse et de redevenir l'analyse : d'où l'évidente nécessité de la fiction symbolique, libérée aussi bien de la géographie que de l'histoire, dans l'abstraction, le rêve, le symbole. Sur ces trois mots qu'il emprunte à Taine, Charles Morice établit tout l'édifice du symbolisme. Il distingue une question de fond et une autre de forme. Quant au fond, C. Morice dit : "Ceux qui viennent, c'est-à-dire les Esthètes nouveaux, ont ce double trait commun : un sentiment très vif de la beauté et un furieux besoin de vérité." Cette vérité pourtant n'apparaitra jamais dans une clarté limpide, car le maître dit à ses élèves : "Ta pensée, garde-toi de la jamais nettement dire. Qu'en des jeux de lumière et d'ombre elle semble toujours se livrer, et s'échapper sans cesse." Quant à la forme, il estime que les procédés qui ont suffi à l'analyse du composé humain ne suffiront pas à la synthèse. A son avis, une langue neuve est nécessaire. "Pour moi, dit Charles Morice, j'aime les mots vieillis à l'excès ; ceux qui sont comme des médailles sans relief, indistinctes et frustes... Le mieux est d'avoir une langue "qui n'ait rien en commun presque avec la langue usuelle des rues et des journaux".
Dans une conférence donnée à Genève le 4 novembre 1892, M. Charles Morice a défini en ces termes le rôle de la poésie :
"Bien loin que son rôle se réduise à quelque secondaire emploi de gracieuse inutilité, la poésie détient la principale force et la plus précieuse richesse de l'humanité moderne. "Pour M. Charles Morice, la poésie est, "par la beauté, l'expression humaine de la notion divine".
source : G. Walch, Anthologie des poètes français contemporains, tome III, p. 391-394.
16 mai 2009
Les poètes du Décadent
Le premier numéro du Décadent paru le 10 avril 1886 s'ouvre sur un petit discours "Aux Lecteurs". Ce discours commençait ainsi : "Se dissimuler l'état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l'insenséisme", et après avoir proclamé que tout, en effet, "décade" : religion, mœurs, justice, il continue par cette déclaration fort célèbre :
"Nous vouons cette feuille aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes, aux incohérences à 36 atmosphères dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec des conventions archaïques étiquetées du nom de morale publique.
Nous serons les vedettes d'une littérature idéale, les précurseurs du transformisme latent (...) en un mot nous serons les madhis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant..."
Ce morceau est signé : "La rédaction" mais l'on sait qu'il s'agit d'Anatole Baju.
On est alors curieux de savoir quelle poésie correspond à l'annonce ainsi faite.
Un premier poème signé Théo (à ne pas confondre avec Théophile Gautier, sait-on jamais !) paraît. Ce Théo là était, dit-on, tenancier d'un cabaret, rue de l'Ancienne Comédie.
Pierrot d'aujourd'hui
Le front enfariné, l'œil blêmi, le teint veule,
Il roule hagard, mourant, dans un ennui banal,
Ecrasé lentement comme sous une meule,
Et traînant sa gaîté sa défroque de bal !
Mélancolique, il passe, affairé, spectre et ombre,
Au milieu des chahuts idiots de l'Alcazar.
Il rit lugubrement d'un rire triste et sombre,
Cherchant autour de lui un convive. Au hasard,
Il prend quelque poupée qui battra la campagne
Et dira des mots crus en sablant le champagne !
Puis, payant ce plaisir de quelque pièce d'or,
La tête molle et l'œil atone, le cœur vide,
A la lèvre un hoquet, sur le front une ride,
Il rentre en son logis et, s'il le peut, s'endort !
Dès le deuxième numéro, Pierre Vareilles (alias Anatole Baju) lance un appel à de nouveaux collaborateurs (était-il désemparé par les vers de Théo ? ) et proclame que "c'est aux jeunes que le Décadent s'adresse". Et dès ce deuxième numéro, Maurice Du Plessys offre au Décadent un sonnet de forme archaïque honorant les poètes de la Pléïade. Retour en arrière vers ce qui fut l'âge d'or de la poésie pour quelques artistes fin de siècle.
Madrigal ronsardiste
Rose, je t'offre ung boucquet où l'oeillet
Mesle ses fleurs perlées de rousée
A ces boutons que ma veue abusée
Cuyde estre ceulx de ton sein vermeillet.
Je t'offre encore ce follet agnelet
Et ceste chièvre à la touëson frisée
Dont la tetine entre tes doigts pressée
Tes petits piots empllira de doux laict.
Accepte aussi ceste grande corbeillette
Pleine de fruicts soüefs et fleurant mieulx
Que ne peut onc l'onctueux miel d'Hymette.
S'il en est ung que la dure sagette
Du clair Phoebus ait meurtry de ses feux,
Songe au mien cueur navré par tes chiers yeulx.
D'après Anatole Baju la poésie est un genre qui à la fin du XIXe siècle va vers sa destruction. Certains critiques y verront une occasion de plus pour se moquer du rédacteur en chef du Décadent. On pense alors que la vision de Baju prouve la mauvaise qualité des productions dites décadentes. Cependant, la destruction du langage opérée plus tard par les dadaïstes vient confirmer la tendance perçue par Baju.
Dès le deuxième numéro Baju écrit :
"On trouvera dans chacun de nos numéros quelques petites pièces de poésie dues aux plumes de nos collaborateurs. Nous n'avons pas voulu éliminer complètement les vers, nous savons qu'on ne les lit plus et qu'au XXe siècle, au plus tard, la poésie aura infailliblement disparu. Nous n'en donnons ici que pour montrer à nos lecteurs l'avachissement et leur liquéfaction".
Terrible aveu de Baju qui ne se doute pas alors que ses propos seront mal interprétés et moqués. En 2009, nous pouvons constater que Baju n'avait pas complètement tort dans son analyse de ce qu'allait devenir la poésie au XXe siècle. "La poésie aura infailliblement disparu" : un constat sévère mais qui, de nos jours, résonne de manière troublante.
Baju ne campera pas sur ses positions car de grands poètes collaboreront à la revue : Paul Verlaine au numéro 18, Mallarmé au numéro 17, Rachilde, Jean Lorrain, René Ghil. Dans le numéro 25, on annonce la collaboration de Paul Adam, Jean Ajalbert, Edouard Dujardin, Félix Fénéon, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Jean Moréas, Theodor de Wyzewa.
La revue qui annonçait la mort du genre finit par l'honorer. Cependant tous les collaborateurs qu'on avait nommés n'y collaborèrent pas.
Effet d'annonce ? Tentative d'éblouissement ? Anatole Baju perdit peu à peu les sympathisants de la première heure parmi lesquels Paul Verlaine.
La revue "de poésie" que devait être Le Décadent à ses débuts n'est plus. En réalité, ce projet n'était-il pas une supercherie ? Anatole Baju a d'autres ambitions, qui dépassent les débats d'ordre littéraire et artistique. La revue s'oriente d'ailleurs plus, au fil de ses numéros, vers des réflexions de nature sociale sur une frange de la jeunesse que vers des questions à proprement parler littéraires. Ainsi, le titre de la revue ne sera plus "Le Décadent" mais "La France littéraire"(sous-titrée politique et sociale).
15 mai 2009
"Ballade de la balade" Georges Lorin
A Paris
Non ! Non ! Je n'irai pas chercher sur les galets
Et sur le sable fin le repos que l'on rêve !
L'horizon est trop plat, les varechs noirs sont laids,
Et les couchants éteints, j'ai trop peur, sur la grève.
Il me faut ton reflux à toute heure et sans trève,
Océan de chapeaux, de femmes et de bruit !
Je laisserai dans les bois dont l'air pur réjouit
Et le doux rossignol chantant sa roucoulade,
Pour boire incessamment la clarté de ta nuit...
Tes trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
Remous de trottineurs et de cabriolets,
Flot de chercheurs d'argent que la rente soulève,
Gens inquiets, et plus pressés que des boulets,
Pour qui tout est trop loin et l'heure toujours trop brève,
Tramways, coupeurs de foule et charrieurs de sève,
Qu'un chasseur de piétons, avec un cor, conduit,
Devants d'estaminets absorbant muid sur muid,
Et cochers empêtrés, Princes de l'Engueulade,
Vous savez largement égayer mon ennui :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
Alors que l'ouragan fait claquer les volets
Et que le ciel est lourd à ce point qu'il se crève,
Les robes se livrant à des envols follets ;
Le soir, quand au labeur on peut faire enfin grève,
Avec son minois frais, que le fard parachève,
La belle qui vous suit et celle que l'on suit,
Le regret qu'elle laisse alors qu'elle vous fuit
Parfumant de regards la folle bousculade,
Il n'est rien, nulle part, qui m'ait autant séduit :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
ENVOI
Ô vous que, par les temps d'azur, le soleil cuit,
Vous, les chemins bordés de tout ce qui reluit,
Qui peut vous remplacer dans mon esprit malade ?
Ni lacs bleus, ni prés verts, ni source qui bruit...
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.
GEORGES LORIN (Paris rose, 1884)


L'auteur du Paris rose, on l'a dit, est un artiste polyphonique. Sous sa plume, l'on trouve des rimes mais aussi des lignes, des dessins et des visions poétiques. Dans cette ballade finale adressée à la ville de Paris, Georges Lorin résume l'essence même de son recueil qui plut tant à ses contemporains. Cette essence c'est la ligne du boulevard, c'est le fil du trottoir qui était autrefois arpenté par une foule bigarrée composée de belles parisiennes, de bourgeois, de filles publiques, d'artisans et de petits commerçants et, bien sûr, de nombreux artistes en quête de reconnaissance. Un objectif ? "Avoir pignon sur rue" certes, mais aussi se pavaner sur le trottoir, y chercher l'amour ou la fortune ou bien simplement déambuler. Dans cette marche effrénée sur les boulevards, c'est la vie tourbillonnante d'un siècle qui se joue. A chaque pas, alors que retentit la musique du pavé, reviennent en boomerang les préoccupations de l'esprit : amusement, ennui, recherche de l'argent, de la jouissance. Sur les trottoirs de Paris agités d'un perpétuel mouvement, alors que l'esprit "en proie aux longs ennuis"cherche à se distraire, un faisceau d'informations et de sensations traverse le promeneur. Alors, Paris devient un "océan", un spectacle plus grand que la nature car il est artificiel et citadin, en somme, il symbolise en un "tout" ce que l'homme moderne a bâti.
Georges Lorin clôt donc son recueil, Paris Rose, sur un "feu d'artifices". Avec passion, il évoque une sorte de "big bang" de la modernité en substituant à l'univers, les trottoirs parisiens où, dans une sorte de chaos sonore (d'engueulades, de tapages commerçants) et de "folle bousculade", va émerger "l'esprit fin de siècle".
Un poème fondateur donc, doublement passionnant, car Georges Lorin a le talent de mêler aux mots l'image : ainsi s'impose dans l'esprit du lecteur l'image d'une humanité "bouillonnante" traversée de lignes dynamiques (des boulevards, des tramways), de rondes et de courbes (les robes aux envols follets) ; et simultanément animée de flashs lumineux("tout ce qui reluit") et de souffle (celui de l'ouragan).
auteur : Bénédicte Didier.
14 mai 2009
Un recueil original : Paris Rose de Georges Lorin
Le Paris Rose de Georges Lorin,
Paris, Ollendorff, 1884
Georges Lorin est un artiste parisien de la fin du XIXe siècle qui illustra par son parcours une nouvelle figure d’artiste. L’artiste « polyphonique » capable d’agir en véritable plasticien du langage et de la matière, maîtrisant l’écrit et l’icône, la plume et le crayon. Georges Lorin est le fils de Maxime Lorin, artiste-peintre ami de nombreux « bohèmes » dont Fernand Icres. Connu sous le nom de Cabriol depuis 1879 pour ses portraits charges publiés en première page du périodique les Hydropathes, Georges Lorin croqua dans la même veine les membres du fameux club littéraire dont André Gill, Félicien Champsaur, Coquelin cadet, Charles Cros, Sarah Bernhardt, Maurice Rollinat, Alphonse Allais, etc. jusqu'au 26 juin 1880 lorsque le journal s'arrêta. Proche des symbolistes, Il fut par la suite peintre de sujets allégoriques, de compositions à personnages, et participa en 1892 aux deux premiers salons de la Rose-Croix chez Durand-Ruel. Ses sujets semblent appartenir au domaine du rêve, que ce soit La maison qui vole ou Le cauchemar ou La Veuve, (un mari ramène la femme infidèle vers sa tombe).
En littérature, Jules Tellier le classa parmi les modernistes aux côtés de Paul Bourget, Eugène Manuel, Albert Merat, Antony Valabrègue, Paul Arène et Emile Blémont.
Il participa au Salon des Incohérents. On dit dans le catalogue de l’exposition de Jules Lévy qu’il avait égaré son acte de naissance et qu’il était l’inventeur de la poésie impressionniste. Il a composé des monologues pour Coquelin Cadet qui eurent un grand succès. Il fut également l’auteur d’un recueil de poésies intitulé L’Ame folle et d’une pièce Pierrot voleur reçue au Théâtre libre d’Antoine. La Goulue disait de lui : «Le doux Georges Lorin avec sa voix neigeuse. Il chantait Paris en rose. »
Sous son influence, et celle d’autres artistes dont Gustave Geoffroy, Maurice Rollinat se sensibilisa à la peinture et à la sculpture. Léon Bloy cerna dans l’euvre de Lorin toute l’influence de Rollinat. D’après le tonitruant critique du Chat noir, les deux œuvres se réfléchissaient étrangement. Toutes deux exhalent des parfums de tubéreuses.
Le recueil Paris rose est un chef d’œuvre du genre. Son titre complet est Paris rose illustré. Le dernier terme prend toute son importance. Georges Lorin à la fois poète et illustrateur fait intervenir un autre de ces talentueux personnages de la fin du siècle : Luigi Loir. Le résultat est fameux. 24 pièces poétiques sont présentées aux lecteurs. Toutes intègrent l’image. Le dispositif n’est a priori pas nouveau mais, associé au textes originaux de Lorin, une toute autre dimension est accordée au recueil.
Nous reproduisons ci dessous la table des matières :
Mon salon
Les Maisons
Les Gens
Les Affiches
Le Bruit
Les Dames
La Ronde
Le Marché aux fleurs
Les Ombrelles
Les Eventails
Le Brouillard
Le Ballon
Les Becs de gaz
Les Clowns
Les Joujoux
Les Voitures
Les Patineurs
Les Bateaux
Les Boutiques
Les Masques
Le Mât de cocagne
L'Orage
Les Arbres
Ballade de la balade
Ces textes au premier abord disparates et isolés les uns des autres sont pourtant tous reliés à la thématique générale : la ville. Le dernier vers du recueil en est assez représentatif
« Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade »
C’est donc à une balade au cœur de Paris que nous convie le poète.
Egayer l’esprit, le distraire de l’ennui de la ville sont les objectifs du
recueil qui ne s’engloutit pas dans la décadence mais qui tente de s’élever du
« marasme urbain » par un mouvement pirouettant. Le catalogue proposé
par Lorin n’entend pas rester figé mais compte entraîner le lecteur dans une dynamique moderne.
Le recueil Paris Rose peut être considéré comme ce « point de convergence de voix diverses » dont parle le théoricien M. Bakhtine. Ainsi il partage avec la poésie de Maurice Rollinat un champ d’expérimentation basé sur le croisement de différentes formes de langage (celui de l’illustration, des silhouettes, des caricatures, celui de la poésie et plus généralement de la fantaisie littéraire ).
auteur : Bénédicte Didier.
16 avril 2009
FELICIEN CHAMPSAUR
Voici un cliché rare (collection privée) représentant Félicien CHAMPSAUR, auteur du fameux Lulu, roman clownesque illustré.
Une courte notice biographique accompagnait ce cliché de la célèbre collection Félix POTIN :
" Né à Digne, M. Félicien Champsaur vint à Paris (1877) pour y faire son droit mais y fit surtout de la littérature. Après avoir collaboré à diverses feuilles littéraires et fantaisistes, il se fit connaître comme chroniqueur de divers grands journaux : le Gaulois, Le Figaro, L'Evénement, Le Journal, etc... Entre autres romans il a publié : Dinah Samuel, Miss America, Le Coeur, Le Cerveau de Paris, Le Massacre, L' Amant des danseuses, Le Mandarin, Sa Fleur, Poupée japonaise, La Faute des roses, La Glaneuse, Le Semeur d'amour, L'Orgie latine, L' Arriviste, L' Ingénue, Régine Sandri, etc. Il a fait représenter : Les Linottes, Les Dévoués, L'Une et L'Autre, Sa Femme, Le Mandarin, Les Bohémiens, La Gomme, etc."
Paul Bourget, un portrait de Léo D'Orfer
Le portrait ci-dessous signé Léo D'Orfer est paru dans La Vogue, année 1886. On y appréciera le portrait élogieux d'un maître de la littérature aujourd'hui oublié.
C'est un doux laborieux et le plus charmant des poètes. Les fiels de la confraternité sont pour lui lettre absolument morte. De sa retraite de la rue Monsieur, on n'entend de Paris que les bruits de quelques salons. Ce sont des maisons d'un adorable bourgeoisisme ou d'une tristesse très noble. Là, vient mourir le flux de la mondanité banale. Là finissent les Mers Mortes et commence un rivage fleuri de Chanaan. Les familiers y sont choisis et les coutumes exquises. Paul Bourget en a fait des poèmes et des romans délicieux, tels qu'Edel et un Un Crime d'amour.
C'est un maître écrivain que ce grand jeune homme, décoré déjà et un peu anglomane. Fils d'universitaire, il a gardé ses leçons de l'enfance, mais ne passa point par la rue d'Ulm où les plus doués s'hébétent. La Normale est comme l'Enfer de Dante : on laisse tout au parloir.
Paul Bourget est aussi un habile psychologue. Sa vie d'ailleurs, a commandé à ses ouvrages. Il lit comme un bénédictin et vit comme une scabieuse. Dans le haut cabinet de travail où il a si longtemps pensé, les pieds au feu clair, il a appris l'art de scruter les hommes et les œuvres. Nul mieux que lui ne sait tracer un profil d'âme ou disséquer une passion qui se lève. Ce cartomancien de trente ans déchiffre les plus minces brindilles de sentiment. Et il y a souvent de merveilleux horizons de poésie suggestive, au détour de ses phrases.
C'est notre aîné. Et je ne connais pas un de nous qui ne l'estime ni ne l'affectionne. Il sera demain à l'Académie, où commence à s'irruer la jeunesse. En attendant, ce gentleman est le Labarum de la Nouvelle Revue, de l'Illustration, et des vieux Débats, qu'il fait lire par quelques intelligences.
13 avril 2009
HENRY MURGER, auteur de Scènes de la vie de bohème
Bénédicte DIDIER
. 2009 : parution de Petites revues et esprit bohème chez L'Harmattan
. 2008 : parution d'un article dans L'Europe des Revues (PUPS)
. 2007 : communication pour le colloque l'image et les périodiques européens (INHA)
. 2005 : Docteur ès lettres
thèse soutenue à L'Université d'Orléans - félicitations du jury
" Le Grand Mardi-Gras de l'esprit : Etude de 5 petites revues bohèmes à la fin du XIXe siècle - Panurge, Le Chat Noir, La Vogue, Le Décadent, La Plume"
. 1999 : Enseignante en collège et lycée
. 1998 : DEA Litterature française mention Très honorable
. 1997 : Maîtrise de Lettres modernes mention Très Bien
. Membre de la Société rochelaise d'histoire et d'art
. Collaboratrice de la revue Ecrits d'Ouest
12 avril 2009
QUELQUES PETITES REVUES BOHEMES EN IMAGE
01 avril 2009
Réparations posthumes
"Comment finissent les serviteurs du verbe ? Sujet de vaste étendue et de quel intérêt émouvant !
A côté d'un Victor Hugo, qui vécut presque nonagénaire, sans connaître aucune défaillance, que d'autres fauchés en plein labeur, sans avoir pu accomplir leur tâche ! " (Docteur Cabanès, Autour de la vie de bohème, Paris, Albin Michel, 1938, p. 7).
L'essai du Docteur Cabanès, intitulé Autour de la vie de bohème et paru en 1938 (éditeur Albin Michel), présente le "martyrologe bohème" qui succéda au cliché d'une vie légère et frénétique pour l'amour de l'art. La littérature est une "maîtresse terrible" qui fit chèrement payer ses faveurs en épuisant les forces de quelques "débutants" des lettres.
Nous proposons ainsi aux lecteurs curieux et flâneurs quelques épitaphes et fragments de vie bohème en hommage à ces "combattants des lettres" auxquels se consacre ce blog.
HEGESIPPE MOREAU
Hegesippe Moreau, poète du Myosotis et typographe. Il mourut de misère et d'épuisement, désespérant d'arriver jamais à la notoriété malgré quelques articles enthousiastes parus dans des revues.
" Lorsque ma journée est finie, je me trouve dans ma chambre seul, livré à moi-même, la nuit surtout... A ! c'est intolérable. Ainsi, depuis quelques temps, j'ai imaginé de prendre de l'opium, pour me faire dormir jusqu'à l'heure où je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai besoin de l'augmenter un peu tous les jours, pour centre-balancer les effets de l'habitude. Le samedi soir, je triple la dose pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin" (correspondance privée citée p. 14-15)
Alexandre Dumas (père) proposa une épitaphe qui n'eut jamais reçu la consécration officielle mais qui mérite d'être citée :
"Ici Repose
Hégésippe Moreau, mort de faim et de misère
Le 20 décembre 1838 ;
Louis-Philippe étant roi des Français ;
M. de Montalembert étant ministre de l'Intérieur
et M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique"
ARMAND LEBAILLY
Jeune poète, auteur de 2 recueils préfacés par l'académicien Legouvé. Après une enfance passée dans le pays normand, il devint maître d'études, puis correcteur d'imprimerie à Caen et rédacteur d'une feuille locale. Il quitta sa région natale pour Paris et écrivit quelques articles dans des revues. Il reçut l'encouragement de quelques "princes de la littérature" mais ne connut guère de réelle reconnaissance.
Il laissa ces quelques vers quand il sentit sa vie lui échapper :
"Ainsi quand je mourrai, recueillez ma poussière ;
Mettez-la sur mon seuil pendant une heure ou deux,
Puis vous la porterez, sans croix et sans bannière,
Près du tronc du vieux chêne ; elle y dormira mieux."
ALOYSIUS BERTRAND
Le fameux auteur de Gaspard de la nuit, comme tant d'autres, avait été séduit par le mirage de Paris. Comme tant d'autres, il avait connu les affres de la faim. Il n'eut pas la consolation de voir paraître le livre où il avait essayé de créer un nouveau genre en prose : Bertrand était dans la tombe depuis 1 an quand parut Gaspard de la nuit !
M. Villemain lui réservait un poste de bibliothécaire et se disposait à lui faire remettre le secours tant espéré : il était déjà moribond, dans un lit d'hopital. Le poète écrivit une dernière lettre au sculpteur David :
"J'ai un pied dans la fosse mais je suis tranquille et résigné, comme un malade en qui va la passion en même temps que la vie... J'attends et je ne compte sur rien ; je n'espère ni ne désespère trop ; j'ai confiance complète en mon médecin. La Providence fera le reste !"
ANTOINE WATRIPON
Pseudonyme de Jules
Choux, ouvrier typographe, qui collabora au Père
"Je commence à revenir de la maladie de l'hiver qui vient m'affliger tous les ans, et je me soutiens tant bien que mal sur le flot.
Maintenant je viens vous proposer pour chaque numéro du dimanche, sous le titre général : Les Dominicales, une satire d'actualité. Je vois d'ici votre froncement de sourcils à la pensée de recevoir des vers ; mais, déridez-vous, ce seraient des vers très faciles à lire, gais et faciles comme une causerie... D'ailleurs je n'ai la prétention d'être accepté que sur copie. Ce n'est donc pas chat en poche que je vous propose.
La première, celle de dimanche prochain, que je termine en ce moment est intitulée : Résurrection ! (le nouveau quartier latin) elle roule sur l'affaire d'About, avec le parterre de l'Odéon qui est redevenu (comme de notre temps) le conservatoire des sifflets. Bien entendu, que j'évite les écueils. Enfin, vous jugerez.
En attendant, je vous envoie ci-joint, indépendamment de cette série, La Muse sans coeur, dont le ton peut convenir au Figaro. C'est semi-badin et un peu Carnaval de Venise, avec de petites larmes sous le masque.
Encore une fois, vous êtes le maître de la maison, jugez !
Quant aux Dominicales, répondez-moi, s'il vous plait.
Quant à moi j'en réponds !
Votre bien dévoué - mais trop rare- collaborateur,
Antonin Watripon
Hospice St Louis
Pavillon Gabrielle
Ch. N°15"












