21 mars 2009
TOULOUSE LAUTREC AU CHAT NOIR ET AU MIRLITON
En 1884, Lautrec s'installe à Montmartre alors que les lieux de plaisir s'y multiplient. L'essor de Montmartre est retentissant.
"Qu'est Montmartre ? Rien.
Que doit-il être ? Tout !" proclame Rodolphe Salis directeur et gérant du Chat Noir.
Le bruit, le mouvement, la turbulence tapageuse du cabaret du Chat Noir charme le peintre mais pas au point d'éclipser le snobisme et la cabotinisme du maître des lieux - dit "Rodolphe la Malice".
"Dieu a créé le monde, Napoléon a institué la Légion d'honneur, moi, j'ai fait Montmartre" revendiquait Salis.
L'œil du peintre préférera se nourrir des déchéances et des flétrissures imprimées sur le visage des danseurs du bal de l'Elysée Montmartre qui, tout à côté du Chat Noir, sur le même trottoir, au numéro 80, faisait revivre l'ancien chahut sous le nom de "quadrille naturaliste".
En 1884, Lautrec travaille dans l'atelier Cormon ; il apprend les discussions qui animent le monde artistique. Manet resplendit d'une gloire posthume, les impressionnistes bataillent et s'essoufflent lorsque la jeunesse créé le premier Salon de la Société des Artistes indépendants dans le pavillon de la Ville de Paris, aux Champs-Elysées. A Bruxelles un cercle d'avant-garde s'est fondé : La Société des XX.
Alors que Lautrec fait la rencontre de Suzanne Valadon au cours de l'année 1885, Rodolphe Salis organise en fanfare le déménagement du cabaret, désormais situé au 12 rue de Laval dans l'hôtel précédemment occupé par le peintre belge Alfred Stevens.
Aristide Bruant, chantre de la crapule, reprend l'ancien local du Chat Noir et crée alors Le Mirliton.
Le cabaret débarrassé des meubles de Salis n'a plus que quelques tables et quelques chaises.
Dès les premiers jours, Lautrec devient un habitué du Mirliton. Il jubile en entendant l'accueil que Bruant réserve à ses clients.
L'enseigne proclame :
AU MIRLITON
PUBLIC AIMANT SE FAIRE ENGUEULER
Lautrec sait que Bruant n'a que mépris pour les bourgeois venus s'encanailler chez lui :
"Un tas d'idiots, qui ne comprennent pas seulement ce que je chante, qui ne peuvent pas comprendre, ne sachant pas ce que c'est que les meurt-la-faim, eux qui sont venus au monde avec la cuiller d'argent dans le bec. Je me revenge en les insultant, en les traitant pis que des chiens. Ça les fait rire aux larmes ; ils croient que je plaisante, tandis que, bien souvent, c'est une bouffée du passé, des misères subies, des saletés vues, qui me remonte aux lèvres et me fait parler comme je parle."
Pour autant Lautrec ne partage pas le "misérabilisme" de Bruant, il déclara, un jour que le Moulin de la galette était envahi de montmartrois endimanchés :
"Foutons le camp, tout ce luxe des pauvres est encore plus écœurant que leur misère"
Lorsque Lautrec pénétrait dans le cabaret du Mirliton, Bruant arrêtait le chœur et proclamait :
"Silence, messieurs. Voici le grand peintre Toulouse-Lautrec avec un de ses amis et un maquereau que je ne connais pas"
Bruant accroche quelques toiles de Lautrec aux murs de son cabaret. Il fait paraître en décembre sur une double page dans le journal Le Mirliton "Quadrille de la chaise Louis XIII" (en référence à la chaise oubliée par Salis lors du déménagement du Chat Noir).
La revue Le Courrier français de Jules Roques insèrera également un dessin de Lautrec "Gin cocktail" paru dans le numéro 39 (26 septembre 1886).
Dans le Mirliton en janvier, février et mars 1886 des couvertures sont signées Lautrec. Le peintre y représente des scènes de rue, des ouvriers, un petit trottin accosté par un vieux marcheur à huit reflets, monocle et barbe blanche :
- Quel âge as-tu, ma petite ?
- Quinze ans, m'sieur....
- Hum ! déjà un peu vieillotte...
Au contact de la personnalité de Bruant et de ses rencontres avec Van Gogh, Lautrec verse dans des sujets d'un caractère plus ou moins "social". A cette période, il travaille avec acharnement et humilité. Il écrit à son oncle, le 15 mai 1886 :
"Je n'ai le droit qu'à peu d'indulgence et à un bon jeune homme, continuez"
source : La Vie de Toulouse Lautrec, Henri Perruchot, le livre de poche, Hachette, 1958.
12 mars 2009
Une revue d'Armand Sylvestre
LES JOYEUSETÉS DE LA SEMAINE
Encore une découverte !
Voici quelques fascicules signés Armand Silvestre (1837-1901), l'auteur irrévérencieux des Contes pantagruéliques et galants (1884), des Histoires inconvenantes (1887), des Contes à la brune (1889). Ce facétieux personnage fut aussi poète, dramaturge, chroniqueur. Après des débuts dans l'armée, il fit une brillante carrière dans l'administration et devint inspecteur des Beaux-Arts. La revue Les Joyeusetés de la semaine compile différents contes grivois et humoristiques agrémentés d'illustrations de divers artistes : Michelet, J. Blass, Job (très nombreux surtout dans les premiers exemplaires), Uzès, Rip, et Charles Clérice. La parution de la revue date du 2 juin 1888 au 31 octobre 1891. Nous dénombrons au total 179 numéros. 

11 janvier 2009
"La Grue" de Gustave Kahn
Gustave Kahn, poète bien connu de la fin du XIXe siècle, directeur de la revue littéraire La Vogue laissa dans la revue le Tout-Paris ce terrible conte réaliste et ironiste sur les péripéties d'une « grue ». La peinture qu'il fait de Paris, de ses misérables et de la faune qui peuplaient les cafés-concerts, véritables « marchés de la chair », est remarquable. Nous découvrons à la lecture de ce conte une figure féminine très populaire dans les « feuillets » des années 1880 : la « grue ». La grue de Gustave Kahn ne se démarque pas de ses consoeurs : elle est victime de son origine sociale dont elle ne peut se départir, puis connaît une brève fortune au moment de ses premiers succès de chanteuse. Elle est aussi femme fatale, « dévoreuse » d'hommes vampirisés qu'elle fait basculer dans le malheur. Gustave Kahn ne montre d'ailleurs guère de tendresse vis à vis de son personnage : nulle marque de compassion pour le bas-monde et ses appâts. L'ironie du dernier paragraphe laisse entendre la défiance et le mépris portés à ces éphémères « icônes » de cafés-concerts. Enfin, on remarquera un tableau étonnant du Père-Lachaise animé d'une vie singulière, celle du petit peuple parisien .
Gustave Kahn, portrait extrait de L'Album Mariani
LA GRUE de GUSTAVE
KAHN
Paru dans le TOUT
PARIS, Ancien Hydropathe, 26 juin 1880, n°13
Elle toussait, crachait le sang, râlait. Dans la
salle aux boiseries longues de l'hôpital, où la veilleuse balbutiait sa clarté,
un cri ! Elle était morte ; les traits prirent une rigidité, et, le
lendemain, la boîte à chocolat la transmit à un corbillard qui la porta à la
terre.
Ce jour là, une brume grise
hantait le Père-Lachaise, on sarclait des arbres. Elle était loin par delà les
carrés où les tombes s'ornent de photographies d'enfants. Par là passent des
femmes en noir, qui portent des bouquets ou des couronnes d'immortelles, et la
pierre, sinistre, sourde, aveugle, s'étale au haut de Paris, qui l'avait tuée.
Au delà du pied, les aiguilles que jettent au ciel les usines ; les
églises ont des chapeaux pointus ou des calottes grecques ; dans de
petites rainures on sent s'agiter des confusions d'animalcules ; le jour,
un bruit sourd, mêlé de cahotement, de trottinement, vient mourir au grand
silence ; le soir : cette tartine de tuiles crépite de lumière ;
des résilles d'or s'étendent sur les cheveux d'ombre de Paris ; des
bouffées de nuit d'orchestre arrivent et font tressaillir grues et vierges dans
leurs tombes. Les points d'or tressaillent du spasme qu'ils recouvrent, et
non loin de la porte, passent
engueulant des m...., et des filles-qui, dans les coups et les injures vont
s'accoter au chenil. La nuit se lève, immonde autour du Père-Lachaise. Des
vieux, sur les bancs, salivent autour de leurs pipes ; et par-ci, par-là,
toute une pannerée de gamins. Parfois sont là des amants jeunes, s'embrassant
dans l'ombre, et de la jeune fille va une fraîche odeur, passant sur les
tombes.
La nuit s'éclaircit, les
points d'or deviennent blafards, plus rien et la brume immense, grise,
suicidante, jette son manteau spleenetique. Le décor du crime est posé :
les bourgeois ronflent, et bientôt les tombes voient remonter les chiffonniers
et descendre les usiniers misérables, et les femmes tassées.
Les portiers susurrent leur
ramage harmonieux ; des groupes passent : ouvriers tannés, vieilles
outres de misère dont le vin n'atteint plus le fond encrassé d'une lie de
chagrin ; d'horribles mégères dont l'échine se secoue encore ;
petites filles en cheveux, les yeux allumés au passage des fiacres ; et
cahotent les omnibus, et roulent les véhicules et hoquètent les voitures à bras
contre les pavés ; des calicots bien mis font de l'œil à droite, à
gauche ; dans toutes les rues descendant aux centres, sur les trottoirs,
deux files de misérables, de malheureux, de compromises, de séduites ;
sous la brise du matin, s'entrechoquent les arbres mortuaires joyeusement et le
Père-Lachaise luit au grand soleil.
Là elle était née, poussée, s'était cariée. La misère, la lassitude l'avait crevée. Quelque part elle avait jeté au vent une petite fille. Qu'était-elle devenue ? rien. Peut-être deux jambes qui se tremoussaient dans des bouges. Elle, elle était née au fond d'un faubourg, dans un passage étroit, non voûté. Le soir, en cet antre bitumineux, une lanterne abaissant l'angle droit des deux cordes, oscillait et mourait. Des buées rougeâtres, collées aux vitres, laissaient voir des trognes ivres et sinistres, des bouteilles vides ; des voix coassaient et des robes frôlaient les passants, comme une aile de chauve-souris. Au coin, sur la rue, des vitres basses et bigarrées, on y voit entrer des gens qui trébuchent ; en face, la froideur grise d'un hôpital, et le soir, une buée d'alcool, de crasse et de vin autour de son berceau blanc. On la mit à l'école, la petite riait, et parfois dans les cours, on la voyait passer, enlaçant une amie.
Un ouvrier satisfit ses
premières curiosités, et par un monsieur bien mis, elle vit s'ouvrir le paradis
de ses rêves : le café-concert où souvent, du cintre, à côté d'une haute
casquette couvrant une glabre figure, une voix éraillée, elle avait palpité d'ambition.
La
salle était
rectangulaire, longue ; aux murs, des glaces, des programmes. En bas,
en
haut, partout des têtes jacassantes : c'étaient des crânes chauves, des
têtes grises, des bourgeois flanqués de leurs femmes qui, le soir,
rentreraient
la prenant pour une diva ; des femmes poudrées, extravagantes de
chapeaux,
aux laideurs communes, qui cherchent à se frotter à une épaule
solitaire ;
d'autres plus réservées, attendraient l'occasion d'un riche célibataire
;
de petits jeunes gens montraient le plus de chair possible, faisant la
roue,
dindonnant ; des gavroches blêmes, des femmes en cheveux, des misères
et
des richesses avides se pressaient autour de l'orchestre. Là, les têtes
paraissaient lassés des illusions, violacées ; barbes taillées en
brosse,
têtes de vieux militaires renâclant dans des cuivres. Les violons
gardaient
encore des expressions sentimentales. Devant le piano luisant, le chef
d'orchestre s'apprêtait à guider son troupeau. Et le rideau charmait.
Un grand
jardin fait de drap rouge, de verjus et de roses trémières ; marquis et
marquises, au ton des porcelaines de Saxe, passent, picorants et
coquetants.
Les jets d'eau contournent éternellement leur gerbe figée dans ce
printemps défraichi ; et la toile levée, c'était l'éblouissement d'un
paysage
oriental, plein de palmes, de moucharabules et de feuilles de tabac, et
du gaz.
Du fard, de la céruse, des robes voyantes, des torsades de fausses
nattes
faisaient des femmes qui gloussaient, sautillaient, donnant sur leur
traine des
coups de bottines et filaient en frétillant ; et faisaient intermèdes
de
mélancoliques habits noirs ou la haute cocassité d'un paysan vêtu d'un
pantalon
très haut et bragueté, d'un gilet à bras, le tout en toile à matelas.
Le
refrain se changeait en une tonitruante rumeur de rut et de blague.
Elle vint
et chanta.
Sa carnation solide, son
teint haut en couleur, ses longs cheveux épandus, sa voix fraiche et caressante
dans la stupidité des mots, passèrent ; les yeux se piquèrent, les cous se
déhanchaient. Il y eut un frémissement ; quelques pipes s'arrêtèrent. Un
tonnerre de rappels, et la buée sale s'épaississait et grondait.
Longtemps, là, elle fleurit.
Dans sa chambre, en la chaude alcôve, vieux, jeunes, payants ou chéris un
instant, sa blonde nudité émergea du disque de blancheur dont léchait ses pieds
la chemise glissée. Et dans la chambre, où se perdait une lumière rose sous les
lourds rideaux tombant et retenant la caresse des senteurs, un frémissement, un
sanglot, un rire bête et détraqué résonna, long, identique résonna
fiévreusement. Parfois elle y entendit, perdus dans le lointain, quelques coups
de révolver ; la secousse sèche d'une corde, le bruit d'or coulant d'une
ruine. Le lendemain, un fait divers narrait, avec une réclame pour elle, le
suicide ou la faillite.
Sa calèche passa ;
l'été, une ombrelle abritait ses grands
yeux naïfs et limpide, les mèches folles et l'or de sa crinière, ses coquets
chapeaux de paille, ses robes saillantes, ses seins et ses cuisses, sous le
soleil des courses, où dans le commencement des soirs, où brillaient sombrement
les luisants de sa calèche. Au retour du lac elle passa agrippant les désirs.
On vendit ses photographies. Elles furent enfouies dans des thésaurus,
accrochées à des glaces, près de bouquins de droit. Elle vanna des imbéciles,
des forts, des verreux, des talents. Pour aller à sa résidence d'été dans les
lieux maigres, étriqués où elle naquit, elle passa parmi les échines courbées
de fatigue et les fronts ridés de peine, et, dans le décor de nature des
environs de Paris, elle jeta ses gaietés, ses charges, ses toilettes, ses
banquets et ses feux d'artifice. Enfin vinrent les rides, la solitude, le m.....
Elle guetta l'amour généreux qui s'abreuve, attendant l'occasion, aux cafés du
boulevard, ceux qui s'attardent, celui qui ne veut pas dormir seul ;
enfin, dans la rue déserte, blafarde, plâtrée, sanglant sa débordante graisse,
cachant sa calvitie, elle épia, sous le regard louchant des gardiens de paix,
les caprices des ivrognes et des jeunes gens pauvres.
Un soir, dans sa chambrette
nue, l'asphyxie jeta son âcre fumée. Dans une torsion elle entrevit et revit....
le taudis où le père rentrait ivre, cognait sur la mère, l'atelier où lui prit
la taille cet ouvrier si gai et jeune ; les splendeurs du café-concert, le
mastroquet, où tannée, les yeux cernés de fibrilles, laissant une large plaque
blanche sur l'épaule où elle frottait sa joue, elle venait rafraîchir sa voix
éraillée, son corps empuanti de vitriol. Elle revit les faces bleues des morts,
pensa qu'elle avait bien fait, qu'il faut s'amuser un brin.
On la sauva, mais peu après
la paralysie la creva à l'hôpital.
Maintenant dans l'étroite boîte en chêne, les vers la baisent tendrement ; ils pénètrent où tant rêvent de râler ; ils lèchent où furent ses seins, mordillent ses cheveux, et descendent où furent ses yeux, dans ce crâne où il n'y eut rien.
26 novembre 2008
"Les Cafés-Concerts" Jules Vallès
Les cafés-concerts : espaces de liberté ?
Jules Vallès signe dans Le Tableau de Paris un véritable pamphlet contre le Paris des années 1880 qu'il oppose à la liberté politique de Londres.
"Ici, en pleine saison d'ironie, les marchands de gaieté tirent la langue et crèvent la faim. Ils ne peuvent payer ni leurs étoiles ni leurs lampes. Les artistes en arrivant trouvent la maison éteinte. La Compagnie a coupé le gaz. La Censure avait commencé par couper la langue.
(...)
Tout le monde n'en est pas là, et s'il y a des cafés-concerts qui font faillite par douzaines, quelques uns sont bourrés jusqu'au plafond, quoiqu'ils donnent le même spectacle que ceux qui ont fermé boutique. C'est que le peuple a besoin de repos, et qu'on aime à se retrouver ensemble, les braves gens de Paris, quand on a fini sa journée ! on aime à laisser quelquefois le foyer où l'on ne brûle pas la chandelle par les deux bouts, pour aller où il y a le gaz à grands jets et l'or à grosses taches. Pour quelques sous on a un luxe de millionnaire sous les yeux !"
Vallès évoque avec regret le temps où la célèbre chanteuse Théresa sapait l'Empire en rigolant.
"Aujourd'hui, la Muse populaire peut mettre des couleurs à son fifre et même fioriturer sur un clairon. La place est libre, et je ne vois plus d'espions à fusiller dans les autres champs où la littérature pousse son soc et creuse son sillon. La censure a désarmé de fait, devant les audaces du théâtre et du roman nouveau. Seul, le café-concert reste un otage entre les mains de ces inquisiteurs appauvris et furieux."
"Allons, vieux beuglant, il s'agit de ne pas rester là, comme les camarades, faire sa révolution. Traitre, celui qui laisse dans les filets de l'ennemi l'alouette gauloise, la chanson française !"
Le Tableau de Paris, p. 296-298, Messidor, Paris, 1989.
11 novembre 2008
Le Disciple de Paul Bourget
Autre lien sur Le Disciple de Paul Bourget
http://stl.recherche.univ-lille3.fr/sitespersonnels/macherey/machereybiblio54.html
LA FIGURE DE ROBERT GRESLOU, PROTAGONISTE DU DISCIPLE
DE PAUL BOURGET
En 1889, paraît Le Disciple de
Paul Bourget (chez Alphonse Lemerre). Paul Bourget était déjà reconnu dans la
société littéraire. La Vogue avait dressé de lui un portrait plutôt
élogieux et La Plume lui décernait l'étiquette de nouveau maître du
roman psychologique. Au contraire, Le Chat Noir, Le Panurge, Le Décadent,
le percevaient comme un auteur conventionnel. Néanmoins, le talent de cet
écrivain était reconnu. Ce roman, qui boucle notre période, porte un
regard aiguisé sur l'esprit contemporain des années 1880. Paul Bourget est
un écrivain au plus près de son époque. Il en relate les travers, dans
cette chronique, qui met en scène un jeune homme, Robert Greslou, et un
philosophe nihiliste, Adrien Sixte.
La composition du roman est digne
d'intérêt. L'avant-propos est en fait une dédicace à la jeunesse des années
1880 intitulée « À un jeune homme ». Une première partie « Un
philosophe moderne » présente le personnage d'Adrien Sixte (son parcours
intellectuel, ses œuvres, son existence, ses habitudes). La deuxième
partie expose « L'Affaire Greslou » dans les détails de son traitement
judiciaire. La troisième partie « Simple douleur » est consacrée
à l'entretien entre Adrien Sixte et la Veuve Greslou. La quatrième partie
est dédiée à Robert Greslou. Intitulée très justement « Confessions d'un jeune
homme d'aujourd'hui », elle a une portée romanesque mais aussi
sociologique. C'est la partie centrale, véritable étude de mœurs et étude psychologique,
qui comprend 7 chapitres :
I. Mes
hérédités
II. Mon
milieu d'idées
III. Transplantation
IV. Première
crise
V. Deuxième
crise
VI. Troisième
crise
VII. Conclusion
Enfin, la quatrième partie « Tourments d'idées »
s'attarde sur le trouble philosophique né de la lecture de ces confessions et
la cinquième partie « Le Comte André » est l'épilogue du roman. Ce qui nous
intéresse dans ce roman, c'est bien sûr, la répercussion qu'il a pu avoir dans
les petites revues ou les liens que l'on peut, par déduction, établir avec le
monde artistique des années 1880. Ceci nous est facilité par l'article de
Gustave Kahn paru à ce sujet dans La Vogue de 1889 (Il y eut également
celui de George Bonnamour, « Le Disciple », L.P, n°6, 1889). Dès sa
parution, ce livre provoque des discussions, non seulement sur la question de
la responsabilité des philosophies, mais aussi et surtout, sur la mentalité
d'une jeunesse.
Auparavant, résumons la trame narrative de ce roman.
Un philosophe moderne et nihiliste, Adrien Sixte, surnommé le Spencer
français, reçut un jour à son domicile, rue Guy de la Brosse, une citation
à comparaître au tribunal et ce, en rapport avec le crime dont était accusé
un dénommé Robert Greslou. Il se souvint alors du rapport qu'il
entretenait avec l'accusé sous forme de manuscrits que lui envoyait
admirativement le jeune homme : Contribution à la Multiplicité du moi,
Documents contemporains sur la formation des esprits.
Le juge lui expliqua quel était le motif de
l'inculpation de Robert Greslou, alors précepteur dans la famille du marquis de
Jussat-Randon : Charlotte Jussat, fille du marquis, fut retrouvée morte,
empoisonnée le soir précédent ses noces. L'hypothèse maintenue est celle d'une
vengeance amoureuse – preuve étant faite des sentiments amoureux éprouvés par
Robert Greslou vis à vis de la victime. On accusa le philosophe d'être à
l'origine des pensées corrompues du jeune homme car ses propos allaient à
l'encontre de la morale et de la religion. La Veuve Greslou, au comble du
désespoir, confia alors au philosophe les derniers écrits du jeune homme
soigneusement recueillis dans un rouleau : Psychologie moderne et Mémoire
sur Moi-même. Hésitant, Adrien Sixte décida toutefois de le lire pour comprendre
son disciple.
Il y apprit les relations conflictuelles qui
unissaient l'inculpé et le Comte André, frère aîné de Charlotte Jussat. Mais ce
conflit n'était pas provoqué par une jalousie amoureuse. A l'origine, il y
avait une nette antipathie à l'encontre d'un être orgueilleux qui incarnait des
valeurs opposées à ses principes (« car enfin j'étais le chétif et le frêle en
présence du fort109
»). Pendant ce préceptorat, Robert Greslou statua sur des théories
philosophiques. Il finit par envier le Comte André, qui possédait autant
d'aptitudes physiques, que lui, de capacités d'analyse. Ce sentiment se
transforma en résolution d' « expérience psychologique » sur la personne de
Charlotte Jussat, « pour le plaisir d'agir, de manier une âme vivante, moi
aussi, d'y contempler à même et directement ce mécanisme des passions jusque-là
étudié dans un livre110
». Pour parvenir à ses fins lors d'un séjour en montagne, il
feignit la douleur et manipula, au moyen de la Théorie des Passions
d'Adrien Sixte les sentiments honnêtes de la jeune fille. Sa première
déclaration d'amour causa de « bizarres accidents nerveux » à Charlotte. Une
fois conquise, Robert Greslou rompit avec elle. Elle partit alors en voyage et
se fiança avec un de ses prétendants. Tandis que les préparatifs du mariage
s'activèrent, le jeune homme éprouvait de plus en plus de sentiments étranges
qu'il analysait ainsi : « je traversais non pas une crise de véritable
amour mais de vanité blessée et de sexualité morbide111 ». Charlotte
revint alors vers lui, et lui apporta la preuve qu'elle ne l'avait pas oublié.
La situation devint de plus en plus délicate et Robert Greslou décida de
se suicider si elle ne venait pas à temps dans sa chambre. Elle
arriva à l'heure dite - décidée, elle aussi, à se donner la mort. Ayant
réussi à la manipuler tout en partageant aussi quelques sentiments à son égard,
il abandonna l'idée du suicide. Les intentions de Charlotte étaient bien
différentes. Elle découvrit le journal où Robert Greslou notait toutes ses
pensées et théories philosophiques, puis s'empoisonna.
A la lecture de ses confessions, Adrien
Sixte fut bouleversé et s'interrogea sur la portée de ses théories. Au procès,
Adrien Sixte fit part de l'innocence de Robert Greslou. Mais le Comte André,
l'estimant coupable, décida de faire justice lui-même et le tua d'un coup de
revolver. Auprès du lit du mort, se rappelant les oraisons de son enfance et
une citation de Pascal « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé
», Adrien Sixte, pleura, comme éclairé d'une pensée nouvelle.
Une phrase paraît éclairer d'une manière
tout à fait intéressante le roman. Elle clôt le chapitre intitulé Simple
douleur. En effet, Paul Bourget fait alors de ce roman psychologique et
philosophique, le roman de toute une génération : « Deux heures sonnaient qu'il
était encore à lire l'étrange morceau d'analyse que Robert avait appelé mémoire
sur lui-même, et dont le vrai titre eût été : « Confession d'un jeune homme
d'aujourd'hui »112.
»
Autrement dit, ces confessions intimes qui
pourraient n'êtr qu'une étude de cas psychologique, deviennent l'étude d'une
mentalité. Son inscription dans une époque, celle des années 1870-1880, n'est donc
pas anodine car elle en reflète tout le caractère. Au regard des petites
revues bohèmes, de nombreux points communs sont apparus entre les réflexions de
Robert Greslou et celles des penseurs du Chat Noir, de La Vogue,
du Décadent, de La Plume ou du Panurge.
Dans un premier temps, la jeunesse pourrait
aisément s'identifier au personnage du disciple. Tout d'abord, on traverse
son enfance, son adolescence puis son « âge d'homme » des années
1871 à 1887. La prédominance, chez lui de la réflexion plus que de
l'action, le trouble de sa double personnalité, en font un héros fascinant par
sa complexité s'il n'y avait la mise à distance qu'impose l'écrivain à travers
le personnage d'Adrien Sixte. A travers ses expériences personnelles, le
lecteur découvre et analyse la contamination des philosophies nihilistes
appliquées à un esprit juvénile et fragile. La philosophie qui est en
recherche de vérités vraies se heurte aux déformations ou aux points de vue
extrémistes du jeune homme. Par admiration excessive, et par souci de
supériorité intellectuelle, celui-ci s'enferme dans des théories qu'il applique
strictement, en véritable ascèse. Cela le conduit progressivement à
perdre le sens des réalités et à n'admettre que ce qui est prouvé, vérifié, par
la science d'Adrien Sixte :
Je ne serai pas digne du nom de philosophe si je
n'avais, dès longtemps appris à considérer ma pensée comme la seule réalité
avec quoi j'aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et fatale
succession d'apparences.
Je doute avec mon cœur de ce que mon
esprit reconnaît comme vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont toute la
jeunesse fut consumée de passions intellectuelles, il y ait un supplice plus
affreux que celui-là113.
À la lecture de cet extrait, on mesure tout
le danger de la situation de Robert Greslou. Paul Bourget en fait un «
passionné des idées », au point qu'il s'annihile en elles et en est totalement
dépendant. Le « savoir détruit » et ronge l'homme qui perd contact avec
toutes les sensualités de l'existence. Dans Le Disciple, l'oubli des
sens et même de la matière, provoque les actes insensés de Robert Greslou
notamment en matière d'amour. Il dit d'ailleurs son dégoût des pulsions
sexuelles, qu'il essaie de réprimer en « fai[sant] remonter tout son sexe
dans son cerveau114
», et, en même temps, sa piètre image des relations entre les deux sexes qu'il
a puisée chez Adrien Sixte dans sa Théorie des passions : «
....Voilà une preuve de plus à l'appui de ma thèse que l'instinct de
destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle115.
»
On peut parler dans le cas du personnage de
Robert Greslou d' « inadapté ». En effet, ce jeune homme, qui est absorbé par
l'étude de l'homme, perd le sens de la vie même, fuit l'amour et la
réussite quand ils se présentent. Il ressent profondément son «
inadaptation » à la vie : il se sent incapable de vivre sans la tutelle d'une
philosophie, incapable de profiter des opportunités de la vie, incapable de se
penser comme un homme à part entière. Le comble de son malheur, c'est qu'il
s'enferme dans une solitude absolument hermétique au monde, et qu'il ne se voit
plus lui-même que comme une de ses expériences psychologiques :
« J'ai jeté hier sur le papier un plan de cette
monographie de mon moi actuel, en pratiquant la division par paragraphes que
vous avez adoptée dans vos travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de
ma réflexion en reconstruisant ma vie depuis ses origines, comme je résoudrais
un problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement à l'heure présente
que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités
d'abord, ensuite un milieu d'idées, celui où j'ai grandi, puis un milieu
de faits, celui où j'ai été transplanté par mon entrée chez les Jussat-Randon116.
»
Il devient objet et non plus sujet de sa
vie. Par le jeu du dédoublement, il parvient à prendre des distances vis à vis
de lui-même et à se traiter comme un objet d'expérience. Bien
entendu, le malheur et la souffrance qu'il va provoquer, sont les
résultats d'une pensée corrompue de fausses vérités. Car, il ne retient de la
philosophie de Sixte, que ce qui peut nourrir des instincts d'autodestruction.
En cherchant à rivaliser le Comte André sur le plan de la force et de la
manipulation, il sait qu'il court à sa perte. Car, à l'inverse du Comte André
qui s'ancre dans une réalité de corps et d'être, Robert Greslou, lui, manie des
concepts purement abstraits. L'erreur de Robert Greslou consiste à croire
suffisamment à ses idées fausses pour oser penser qu'elles sont vraies. En
comblant son sentiment de solitude – celle de l'homme dans la société moderne
mais aussi celle de l'homme sans Dieu – par la pensée, Robert Greslou croit
faire illusion et donner le change à une vie morne. Il s'en confesse d'ailleurs
:
« Le sentiment fut celui de la solitude du Moi,
la faculté fut celle de l'analyse intérieure117
»
« Je me tenais en main tout entier, sûr de
moi-même et cuirassé contre toute vulgaire atteinte par ma doctrine, votre
doctrine, et par la supériorité souveraine de mes idées118
»
Le roman prend alors une tournure «
dostoïevskienne », car à l'origine de ces maux, il y a eu une crise mystique.
Elle commence avec l'adolescence de 1876 à 1880119
et provoque la désagrégation de la foi chrétienne. Paul Bourget nous explique,
au-delà du simple cas de son héros, comment la jeunesse a pu perdre la
foi. Il y a eu, la petitesse d'esprit des dévotes à l'église, l'ironie d'une
communion dont le sens s'est perdu, et la lecture des œuvres « contemporaines
», celles de Baudelaire, de Stendhal, de Henri Heine. On retrouve ici
l'anticléricalisme bien souvent évoqué dans nos petites revues. La religion en
perdant de sa crédibilité, conduit au nihilisme et à la perte du sens de la
vie. Une des conséquences de cet athéisme est également
l'indifférence au regard des « autres » et un individualisme exagéré :
« Si, j'ai de bonne heure senti qu'au rebours de la parole du Christ, je
n'avais pas de prochain, c'est que je me suis habitué de très bonne heure, à
exaspérer la conscience de ma propre âme et par suite à faire de moi un
exemplaire sans analogue, d'excessive sensibilité individuelle120
».
Robert Greslou devient alors le symbole
d'une génération de jeunes « égotistes », sûr de leur supériorité, « d'une
extraordinaire énergie de dédain à l'égard de tous121
». Paul Bourget n'en fait pas un portrait très reluisant. Car cette jeunesse où
règne le culte du moi, perd toutes les valeurs et les repères moraux
nécessaires à la vie en société. Ainsi, tout comme les jeunes revuistes, Robert
Greslou refuse les valeurs républicaines de famille, de patrie, de foi en la
politique :
« Le métier de soldat ? Je le considérais
comme si misérable, à cause des fréquentations brutales et aussi du
temps perdu [....] La haine de l'Allemagne ? Je m'étais appliqué à la détruire
en moi, comme le pire des préjugés, par dégoût des camarades imbéciles que je
voyais s'exalter dans un patriotisme ignorant, et aussi par admiration, par
religion pour le peuple à qui la psychologie doit Kant et Schopenhauer [...] La
foi politique ? Je professais un égal dédain pour les hypothèses grossières
[...] Je rêvais [...] à une oligarchie de savants, à un despotisme de
psychologues et d'économistes, de physiologistes et d'historiens. La vie
pratique ? C'était la vie diminuée, pour moi qui ne voyais dans le monde
extérieur qu'un champ d'expériences122
»
Le monde extérieur ne semble plus avoir
d'attrait pour la jeunesse dépeinte par Paul Bourget, elle se complaît dans une
sophistication à l'extrême de la pensée qui mène à la négation du désir.
Contrairement aux petites revues qui prônent avant tout l'action dans la
société moderne, Robert Greslou incarne une jeunesse trop isolée dans ses
réflexions, torturée finalement par cette disproportion entre la pensée et
l'acte :
« Cette horreur d'agir s'explique par l'excès du
travail cérébral qui, trop poussé, isole l'homme au milieu des réalités qu'il
supporte mal, parce qu'il n'est pas habituellement en contact avec elles. »
« cette faculté d'abstraction qui me rend la
moindre activité difficile, une espèce d'effrénée intempérance du désir123.
»
Robert Greslou est donc une figure du
désenchantement. Il a du mal à trouver sa voie dans une société moderne où
les valeurs traditionnelles n'existent plus. Dans le roman, on le voit hésiter
entre une sensualité débridée, une réflexion mystique, pour enfin
adopter une vie intellectuelle dévorante et corruptrice. En réalité, le
véritable héros de l'histoire, c'est Adrien Sixte, qui va voir évoluer sa pensée
du nihilisme le plus convaincu, à la possible acceptation de Dieu :
« [...] et pour la première fois, sentant sa
pensée impuissante à le soutenir, cet analyste presque inhumain à force de
logique s'humiliait, s'inclinait, s'abîmait, devant le mystère impénétrable de
la destinée. Les mots de la seule oraison qu'il se rappelât de sa
lointaine enfance : « Notre père qui êtes aux cieux... » lui revenaient au
cœur. Certes, il ne les prononçait pas. Peut-être ne les prononcerait-il
jamais. Même s'il existe, ce Père céleste vers lequel grands et petits se
tournent aux heures affreuses comme vers le seul recours, n'est-ce pas la plus
touchante des prières que ce besoin de prier ? Et si ce Père Céleste
n'existait pas, aurions-nous cette faim et cette soif de lui dans ces heures là
? – « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé ! ... » A cette
minute même et grâce à cette lucidité de pensée qui accompagne les savants dans
toutes les crises, Adrien Sixte se rappela cette phrase admirable de Pascal
dans son Mystère de Jésus, - et quand la mère se releva, elle put le
voir qui pleurait !124
»
La répercussion de ce roman est
particulièrement bien analysée par La Vogue, qui considère cette
œuvre, tout comme les autres d'ailleurs, comme un révélateur de
« l'âme d'aujourd'hui ou de demain » : « [...] Nous ne pouvons nous, lettrés,
qu'étudier les amalgames de ces positions d'âme ou de ces manières de sentir,
et les comparer à nos volitions propres de création et de combativité125.
»
Le Disciple est analysé avec
d'autres livres parus au même moment que Gustave Kahn regroupe sous le
titre fort évocateur de Livres sur le Moi. Il s'agit de L'Homme
Libre de Barrès et d'Un Caractère de Léon Hennique : « Non
que je veuille dire qu'il y a entre ces œuvres similitude apparente, genèse en
quoi que ce soit commune, revêtement en quoi que ce soit pareil ; mais très
exactement elles partent d'une idée similaire, divertissement orientée : DE LA
SAUVEGARDE DU MOI126.
»
Le chroniqueur détaille premièrement les
tenants et les aboutissants de la philosophie d'Adrien Sixte :
Ce philosophe professe un précis nihilisme ; il a
apporté dans l'étude de la psychique une rigoureuse méthode d'analyse qui
équivaut à la négation des mobiles et au complet déterminisme ; sa morale
serait commandée par cet axiome : « tout acte n'est qu'une addition ; dire
qu'il est libre, c'est dire qu'il y a dans un total plus que dans les éléments
additionnés – cela est aussi absurde en psychologie qu'en arithmétique-» [...]
Or il arrive que ce penseur, dédié à sa recherche, vivant ses idéaux comme
d'autres leurs aventures, ce penseur qui a clos sa vie vivante en deux ou trois
ponctualités, se trouve brusquement mis face à face avec l'existence générale,
et dans ce qu'elle a de plus brutal, de plus compliqué, de plus froissant pour
tout isolé : une question de responsabilité dans un débat judiciaire au
criminel127.
Il y relève donc l'absence de confrontation
avec la réalité que va justement apporter l'expérience de Robert Greslou. Pour
Gustave Kahn, le problème posé par le roman – avant tout celui de la
responsabilité des philosophies face à la jeunesse – est très vite évacué. En
effet, la seule pensée de la responsabilité du créateur d'idées est
ridicule car « il nous semble qu'un fait n'existe pas dans le monde des
idées [...] on n'a pas à prévoir dans le monde des idées des conséquences
des faits pratiques ; ces faits seront toujours isolés et même nombreux, ne
prouveraient rien contre une idée génératrice et son système de conséquences128
».
La jeunesse, selon le directeur de La
Vogue, incarnée par le personnage du disciple est le fruit d'une éducation
déséquilibrée qui prône plus l'épanouissement intellectuel que physique :
Le moi du jeune Greslou est ainsi présenté
au moins dans ses grandes lignes : un cerveau très ouvert, meublé précocément
des connaissances métaphysiques et psychologiques, des notions scientifiques
superficielles de ceux qui ne se dévouent qu'à la science pure, cerveau meublé
aussi des littératures romantiques qu'on absorbe à la quinzième année,
idôlatrées par satiété de la fausse interprétation des iques qu'on donne à la
jeunesse, par le défaut de vie générale.
[....] De plus, de par l'éducation de ces
avant-dernières années, éducation bien complémentaire de l'instruction alors
courante, ce jeune homme de sang et de nerfs a manqué de l'éducation physique
qui eût distribué ses jeux de force ; il est anormalisé et déséquilibré dans un
sens prématuré de recherches cérébrales – donc il aura, trop tôt et poussé
trop loin, corollaire de ce besoin acquis lors de l'évanouissement des croyances
et traditions inculquées, le besoin d'agir uniquement selon sa pensée propre129.
Cet essai de justification par
la critique des structures éducatives et intellectuelles de la société, des
déviances du comportement de Robert Greslou est très enrichissant. En effet, il
nous confirme l'idée que ce héros est aussi le symbole d'une génération
embrouillée par la littérature romantique et par le manque d'actions à
exercer en société. Il est aussi intéressant de lire l'interprétation du
personnage faite par Gustave Kahn qui le comprend comme une victime des
défaillances physiques et non comme un « scélérat intellectuel » selon
la propre expression de Bourget : « Robert Greslou au lieu d'être, comme le
baptise Paul Bourget, un scélérat intellectuel, n'est qu'un homme trop jeune,
sans esprit de suite, et dont l'amour, un instant triomphant se conclut en
échec. [...] c'est un malheureux et un défaillant130.
»
Par conséquent, toujours dans cette problématique
soulevée de la force et de la faiblesse de l'individu dans la société, Kahn
plaide pour une théorie qu'il regrette d'ailleurs de n'avoir pas trouvé
explicitement dans le roman – celle de la complexité du moi « combien le moi
conscient est tortueux, sombre, difficile à déchiffrer et pour soi et pour
autrui 131».
En ce qui concerne la visée sociologique du
roman, Gustave Kahn est plutôt sceptique même s'il reconnaît les évidentes
ressemblances entre Robert Greslou et le jeune homme désenchanté des années
1880 :
M. Bourget dédie ce roman à un jeune homme – au
jeune homme français de dix-huit à vingt-cinq ans, envisagé par lui comme un
inconnu, un X dont il est soucieux de dégager l'identité et la portée. Il est
d'ailleurs naturel qu'un écrivain de sa génération commence à regarder derrière
lui, s'inquiétant de savoir ce que peut penser la masse des individus dont il
ne connaît que quelques spécimens parmi toujours les plus affinés ou, en tout
cas, ceux qui se destinent aux carrières, imposant le raffinement. – Et M.
Paul Bourget, évoquant les deuils de la patrie et les désastres de la guerre
civile, après avoir fait l'éloge de sa génération, demande à ce jeune homme
idéal ce qu'il pense de la vie pratique, des devoirs humains, des devoirs
civiques, s'il a le respect absolu des maîtres, de la foi et de l'espérance132.
Il n'hésite pas non plus à glisser
ironiquement quelques remarques sur le milieu dans lequel évolue l'auteur – c'est-à-dire
celui des maîtres consacrés de la littérature dont la place est davantage aux
académies que dans les cercles de jeunes. Mais, par la suite, le chroniqueur
convient que « la jeunesse n'a pas encore le respect de ses maîtres » (« il est
difficile de saisir, chez l'ensemble des jeunes gens de vingt à vingt cinq ans,
un grand courant compréhensif d'admiration pour des maîtres reconnus »), mais
qu'elle possède l'idée de patrie (« d'autant qu'ils sont presque tous dans
cette fièvre militaire qui semble, depuis quelques années, circuler dans les
veines du pays »). Donner un aperçu synthétique des opinions de la jeunesse
n'est pas chose facile, et pour Gustave Kahn, l'unique conclusion acceptable
est que ces jeunes gens sont « indécis eux-mêmes de leurs désirs et de
leurs fonds d'âme ». Pour finir, il retient du roman de Paul Bourget, qu'un
courant très dommageable à la pensée circulait dans les années 1880 « des
théories vagues comme l'occultisme chez les intellectuels, cette sorte de
scepticisme qu'il faut appeler le « je m'en foutisme » chez la masse ».
Robert Greslou est donc tantôt un scélérat
pour Bourget, tantôt un inadapté pour les journalistes de La Vogue.
De toute manière, il incarne un terrible écueil pour la jeunesse abusée de
philosophies. Paul Bourget s'adressant à un jeune homme dans sa préface, lui
recommande de ne surtout pas suivre le chemin du disciple : « Et si j'ai écrit
ce livre, c'est pour te montrer à toi qui ne l'es pas encore, enfant de vingt
ans chez qui l'âme est en train de se faire, ce que cet égoïsme là peut cacher
de scélératesse au fond de lui !133
».
Il s'insurge notamment contre ce culte
du moi qui conduit à ne croire en rien et à saisir la vie
uniquement comme une expérience à analyser. Il s'appuie sur le chef
d'œuvre ironique de Barrès « L'Homme Libre » qu'il dénonce sans
remords alors que Gustave Kahn y voit des thèses défendables : « pour ce
Moi, dont un des devoirs principaux est de se cultiver puisqu'il se connaît,
de s'entourer autant que possible des commodités favorables à son
développement : l'acte est peu, le mobile est tout. Si cette théorie peut
aisément être combattue, elle est défendable134.
»
En somme, on s'aperçoit que la jeunesse fin
de siècle n'a pas résolu la question de son Moi et surtout des valeurs qui leur
permettraient de vivre au mieux. L'époque est encore à la réflexion
assidue et au scepticisme.
La psychologie des années 1880 tient dans
un esprit de contradiction. Un suprême paradoxe entre une vie de dépravation
physique et morale, de scepticisme enjoué, et un besoin – irrépressible –
de certitude. Dans Drames de Famille, Paul Bourget, en parlant d'un de
ces personnages dont le souhait le plus cher est d'être écrivain, nuança au
cours d'un de ses portraits l'image somme toute trop romantique ou trop
naïve de l'artiste. A ce moment là du roman, il annonce la décision d'Eugène
Corbières de se diriger vers une carrière de médecin :
Ce qui m'a décidé à prendre cette
voie, cela peut te sembler singulier, c'est le besoin de certitude. Mon goût
personnel m'eût entraîné vers des études plus abstraites. Je serais entré à
l'Ecole normale, pour m'occuper de la métaphysique, si je n'avais pas lu Kant
et aussi L'Intelligence de Taine. Il m'a paru que l'objet dans les
sciences philosophiques est par trop douteux. Mon esprit à moi a comme faim et
soif de quelque chose de positif, d'indiscutable135.
Le monde de la pensée humaine est par trop
complexe et abstrait pour satisfaire au besoin de certitude concrète. Il semble
que pour le jeune artiste de la fin du XIXe siècle, il y ait un vrai
dilemme entre le choix d'une vie de réflexion spirituelle et abstraite ou bien
le choix d'une existence proche des réalités du monde sensible, comme l'a
prouvé Louis Pilate de Brinn'gaubast : « Si la vie n'a pas une
finalité, à quoi bon penser ? / Ne vaut-il pas mieux nous occuper de ce que
nous voyons, de ce que nous sentons ?136
».
109
Paul Bourget, Le Disciple, éd. Alphonse Lemerre, Paris, 1889, p. 164.
110 Ibid., p. 173.
111 Ibid., p. 263.
112 Ibid., p. 80.
113 Ibid., pp. 82-84.
114 Ibid., p. 150.
115 Ibid., p. 63.
116 Ibid., pp. 85-86.
117 Ibid., p. 112.
118 Ibid., p. 149.
119 Ibid., p. 123.
120 Ibid., p. 113.
121 Ibid., p. 114.
122 Ibid., p. 165.
123 Ibid., pp. 89-90.
124
Ibid., p. 359.
125
L.V, Gustave Kahn, « Chronique : Livres sur le moi », 1889, pp.
68-103.
126 Ibid.
127 Ibid.
128 Ibid.
129 Ibid.
130 Ibid.
131 Ibid.
132 Ibid.
133
Paul Bourget, Le Disciple, préface, Alphonse Lemerre,
1889, p. X.
134
L.V, Gustave Kahn, « Chronique : Livres sur le moi », 1889,
pp. 68-103.
135
Paul Bourget, Drames de famille, « L'échéance », éd. Plon, Paris,
1898, pp. 9-10.
136 L.D, « Philosophie des sonnets insolents », n°23, 1888.
26 octobre 2008
La Colle de Léon Riotor, édition Charpentier, 1926
Léon Riotor fit paraître son roman peu de temps après les souvenirs du Chat noir de Maurice Donnay. Le texte pourtant qualifié de "vieux papiers" aurait été rédigé entre 1883 et 1896. Riotor déclarait à propos de son récit qu'il n'était que fantaisie et mystification dans l'esprit même du Montmartre fin de siècle. En réalité Léon Riotor cherchait bien entendu à se défendre des critiques car dans cette fiction il dépeint sous une forme à peine codée les aventures de la troupe du Chat noir et de son gérant le dénommé Rodolphe Salis (chapitre X, p. 71 à 84, chap. XI p. 91-93). Ainsi il se présente dès les premières pages comme un humble pénitent "pieds nus, la corde au cou, un cierge de six livres au poing, pour l'aller brûler là-haut sur la butte".(p. VI)
Le roman comporte 2 parties, respectivement de XV et XVI chapitres, qui couvrent l'union tumultueuse de Favoras et de Marguerite au temps du Chat noir. L'origine du roman provient d'un débat sur la légitimité du mariage dans la vie d'un artiste :
"On parlait à ce moment d'union libre, de collage, on opposait la vie de famille à la vie de bohème. Un journal enquêta : "Un artiste doit-il se marier?" D'où ce récit, ces vieux papiers..." (p. V)
LA COLLE OU L'UNION LIBRE A LA FIN DU XIXe SIECLE
Favoras est le type même de l'artiste bohème désireux de réussir. "Petit, maigre et noir comme un pruneau" (p. 7), il se consume entièrement pour sa tâche qui est de réussir enfin à être reconnu. Venu de sa province (Bayonne), d'origine modeste (père horloger), il cultive des ambitions artistiques mal comprises de sa compagne, Marguerite. Son atelier est un hangar dans lequel il travaille avec acharnement et vit pauvrement de quelques commandes. Dans ses débuts il trouve un emploi à l'academie Julian (Quartier latin) et exécute de la ronde-bosse et du modelage pour 100 fr par mois. Mais en 8 ans de vie parisienne l'amertume grandit :
"Bientôt 8 ans ! Il arrivait de son pays basque, avec un bagage d'illusions, l'amour de la sculpture, et s'était placé, chez un maître en renom pour gâcher la glaise !" (p. 7)
Une mansarde est louée avec les économies du couple, rue d'Orsel.
Marguerite "vendeuse de plaisir" depuis son plus jeune âge est" blonde, ronde et grasse avec des fossettes partout" (p. 7). Au jardin des Folies-Bergeres elle avait tenu un bar certains soirs et vivait des rentes accordées par quelques étudiants dont le blond Dangenet. Elle enchaîne par sa sensualité Favoras et rêve de devenir une parfaite maîtresse de maison. Elle souhaite épouser le sculpteur mais elle est rejetée par toute sa belle-famille qui ne voit en elle qu'une amuseuse de cabaret.
La "colle" désigne l'union libre qui selon Léon Riotor est un désastre programmé. Il analyse ainsi le principe de dépendance qui enchaîne chaque membre du couple. Pire encore, la colle nuirait à la créativité même de l'artiste dont les forces sont comme happées par sa concubine.
"De ses théories sur l'art, sur la beauté de la forme que restait-il en lui ? Une passion constante pour cette accapareuse maîtresse qu'il s'était donnée, qui s'agrippait à lui comme un lierre, et dont il ne pourrait jamais se défaire. (...) Il revenait enfiévré, à la chambre close de Margotte, à ses bouderies, à sa domination aigre-douce". (p. 14)
L'union libre serait donc pour l'auteur une forme d'auto-destruction appuyée par 2 mécanismes : la sensualité et le confort. L'échec du couple est prédestiné car l'artiste et sa concubine ne peuvent même pas réaliser ce que le couple bourgeois réalise dans le mariage : famille, gains et propriétés diverses. Privés du consentement social et familial, le couple s'enlise dans la marginalité malgré des efforts honorables.
Ainsi la colle est un parcours semés d'embûches et agité par de brusques sursauts de survie. Pour le couple Favoras-Marguerite, la mort d'un enfant scellera l'union par le malheur. Marguerite retombe progressivement dans la prostitution sous la coupe d'une mercière maquerelle nommée Mme Veuve Gardelaine, tandis que Favoras tente de fuir les propositions de mariage que lui présente son frère comme unique remède à sa soif de reconnaissance.
L'artiste accepte pourtant de prendre un nouveau logement au 18 rue Blanche pour en faire un atelier privé et renouer avec les critiques et quelques confrères loin du malheur de sa "colle". Cependant la rupture avec Marguerite n'est pas encore consommée. Léon Riotor évoquera ce passage comme "des allures nouvelles de libertés relatives et inquiètes" (p. 41, chap. 6).
"Le ménage traversait une crise. La vie de part et d'autre, sauf le manger, le coucher - et encore !- cela ne pouvait durer ainsi. Une phase approchait celle de la rupture, ou d'autre chose. L'artiste qui veut l'œuvre au-dessus de tout, trouve en cette tension de l'esprit la force de se dégager ; celui qui subit la domination des sens a beau réagir : il vit pour les plaisirs de la chair, travaille pour les garder, et c'est peu à peu le cerveau vide, la maîtresse triomphante : "la colle"." (p. 59, chap. 7)
Se sentant lié à Marguerite malgré ses infidélités et après avoir gagné quelques sous, Favoras lui envoya pendant plusieurs mois une rente de 400fr. Il loua boulevard de Clichy un nouvel atelier dans lequel il vivait une bonne partie de la semaine. Il proposa à Marguerite d'être gérante d'une mercerie ou d'une boutique de confiserie, offre qu'elle refusa. Elle s'installa rue La Rochefoucauld.
Le mécanisme de la reconnaissance commença alors à entraîner Favoras loin de la bohème montmartroise fût elle artistique ou littéraire. Il obtint une première médaille au salon. Favoras en fait profiter Marguerite et la rêve en bourgeoise :
"Elle s'était affinée. Il avait vu surgir de cette fantasque buveuse de bocks une bourgeoise déçente avec qui on pouvait parler. Il lui en était reconnaissant.", p. 102 (chap. XIII)
Mais ce rebondissement ne dure pas car Favoras s'éprend de son modèle, une jeune bohémienne du nom de Mandica. Au même moment, la famille de Favoras et ses amis l'entraînent dans un projet de mariage avec la fille des de Brogas. Une danse scelle leurs fiançailles mais Favoras tombe gravement malade. Soigné par Marguerite, qui n'hésite pas à se sacrifier pour lui, Favoras revient à la vie. Il repart en convalescence pour le pays basque. A son retour, par reconnaissance pour Marguerite, il s'attache à nouveau à elle.
"(...) l'enlacement féminin se constitue de mille et unes attaches, fines, souples, lentes, indénouables. (...) C'est l'art écarté par la vie quotidienne, relégué dans le coin aux rêves ; l'artiste agonise à mesure que la femme s'empare de lui." (p. 119-120, chapitre I, IIe partie)
Définitivement, le piège de la "colle" se referme sur Favoras. Après une nouvelle crise sentimentale due aux relations de Marguerite avec Dangenet, Favoras s'échappe à nouveau. Marguerite tente de mettre fin à ses jours mais est sauvée par Léocadie, une de ses voisines. Pendant la "Vachalcade" organisée par Willette, Favoras, malade, se rapproche enfin de Marguerite.
"Emu de reconnaissance, mêlant le visage de Marguerite à l'image de sa mère penchée vers son lit d'enfant, autrefois, loin dans le passé ; et il se dit qu'il avait besoin de cette protection douce ; qu'il vieillirait à côté de Marguerite, repentie, régénérée..." (p. 219-220, chap. XII, IIe partie)
Léon Riotor décrit ensuite ce qu'il appelle "l'automne du cœur" (chap. XIII), moment où d'anciens amants reconquièrent les forces de la jeunesse et retrouvent les joies d'un renouveau inespéré. Ce temps ne dura pas : Favoras se voit présenter une jolie et riche admiratrice Mlle Parlange par le Docteur Charcot. Troublé, Favoras ne sait plus comment faire pour quitter Marguerite.
"Posséder l'aisance, apparenté à une famille puissante, n'est-ce pas les portes ouvertes, l'Institut, la main mise sur la société ? (...) Mais il n'était pas libre et il manquait de courage, de cruauté aussi pour se libérer. Tant pis !" (p. 215, chap. XIII)
Favoras, impuissant et terriblement dépendant de son union, sombre dans l'alcool. Marguerite, elle, apprend le terrible sort de l'étudiant Dangenet, interné à Sainte-Anne. Enfin le père de Favoras, désolé de ne pas avoir pu conclure de bon mariage pour son fils, intervient et demande à Favoras d'épouser celle avec qui il vit depuis tant d'années. Soudain Favoras s'exclame :
"La colle (...) la colle que je croyais l'indépendance, le vrai bonheur, quelle tromperie !... Mariez-vous Bellart, mariez-vous. Il n'est pas trop tard, ne vous bercez pas d'utopies grandiloquentes, de sentiments présomptueux. Du bon sens, de l'honnêteté. L'égoïste seul refuse les devoirs, les sens rassasiés, le mâle s'enfuit...Il faut le contraire, se lier au devoir : la loi ; et non la liberté totale, source d'abus. (....) Le vrai but c'est le foyer à construire. Ayez votre chez-vous, votre domaine, votre femme, vos enfants, bien à vous. Sinon, vous aurez le domicile, les meubles, la femme et les enfants à tout le monde. Et quand vous serez bien convaincu de cette vérité, dégouté, épouvanté, vous penserez à fuir mais ce sera trop tard, vous n'oserez pas, pour ne pas devenir un malhonnête homme, ni un paria de la vie et du sentiment" (p. 241)
L'union préconisée par Riotor est donc contre toute attente dans ce récit de vie bohème le mariage... Institution de toute part critiquée par les auteurs de l'époque. L'embourgeoisement est donc bien la fin de toute chose car le rêve républicain est un rêve d'intégration bourgeoise. L'attitude ambigüe des artistes face à la marginalité est donc très moderne. "La vie de paria" ne doit être qu'une utopie, qu'un territoire fantasmé car elle ne permet pas à la liberté individuelle de s'épanouir.
Le récit de Riotor se conclut sur le décès de Marguerite (morte d'épuisement et de douleur à la vue de Dangenet)... Favoras, rongé par ce deuil, n'est plus capable de créer. Son inspiration est brisée. L'architecte contemplant la dernière pièce de Favoras s'exclame " Encore un de fini, rongé, dévoré par la colle!..." (p. 254)
Le récit est donc un hymne à l'individualisme et au conformisme bourgeois. La bohème de la fin du XIXe siècle est bien celle qui signe l'émergence de l'individu et sa revendication au bonheur et à la liberté. Loin des clichés sur la marginalité bohème, ce récit constitue une remarquable démonstration des contradictions d'une époque entre appel à un renouveau (avec l'union libre) et attachement à la tradition bourgeoise.







