25 avril 2011

Un témoignage de Georges Lorin

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Aux origines des hydropathes

(Le Figaro, supplément littéraire , Samedi 6 novembre 1926 n° 396)

 

        « Remont’ nous jusqu’à Eve et  allons pas plus loin » disait le compositeur  Hervé, dans un de ses opéras-bouffes. Remontons donc à l'origine des Hydropathes alors qu'ils ne savaient pas encore qu'ils seraient jamais baptisés. Je suis de l'avis de Donnay qui, dans son livre Autour du Chat Noir, nous, assure que tous les événements ont les pieds accrochés à la ficelle du hasard.  Comme on va le voir, c'est l'étincelle hasard qui a mis le feu de la gaîté à Montmartre, et il n'y eut jamais fête plus brillante pour l'art et pour l'esprit. L'Eldorado fut un concert des Champs-Élysées.

          Ce concert eut un comique nommé Duhem, ce Duhem eut un frère portant le même nom de théâtre et chanteur aussi. Or, en 1871, j'étais en garnison à Chartres (ma batterie, la 22° ayant été mise à l'ordre du jour au Drancy, après la deuxième bataille du Bourget). Ah ! je cite la guerre puisque, pour une fois, elle s'est réhabilitée et je retrouvai Pescheux, des Bouffes, et Joseph Renot, de Belleville. Avant  la totale extinction des feux, harmonieuse et mélancolique, qui semblait nous demander pardon d'arriver sitôt, nous disions des vers et chantions. Le service nous s'accaparait, il n’y avait pas de distraction. Sauf un café tenu par un certain Courtemanche,  qui, au coin de l'avenue de la Gare et de l’esplanade, nous offrait un refuge monotone. Un jour arriva, avec deux chanteuses ! le frère de Duhem. Je dis à Renot « Si je proposais à Duhe de donner, les dimanches, après l'appel (2 h. 30) des concerts d'artilleurs? »  II ne viendra personne, me dit Renot (et c'était un peu l'avis de Pescheux) ces soldats préféreront aller boire du cidre avec des filles. « Viens tout de même. » Duhem sauta de joie et ses chanteuses aussi. Il y avait une difficulté pour le pianiste :  donnerait-il son concours gratuitement ? Il répétait au piano. Je demandai non nom : Soumet. J'allai m'asseoir vers lui : « Vous vous appelez Soumet ? Ne seriez-vous pas le fils de la meilleure amie de maman, je suis Georges Lorin, d'Auxerre ». On s'embrassa presque. Renot, Duhem, Pescheux étaient stupéfaits. Je revins vers eux « Que lui as-tu dit? » « Allez lui demander! » Voilà l'origine des Hydropathes.. On prévient la caserne. Enthousiasme. Nous déjeunâmes avec ces messieurs sous-officiers.

          Le premier dimanche arrive. Billard couvert d'une housse. En l'air guirlandes de roses. Chanteuses en blanc. Renot et moi, exemptés d'appel, avions filé en avant.  A trois heures, pas un artilleur. Renot me regarde. A 3 h. 10, pas un artilleur. A 3 h. 15, nul artilleur. Renot, ironique, dit simplement : « Tu vois! » 3 h. 20, 25. Rien. Que quelques larmes dans les yeux des chanteuses. A 3 h. 30, rumeur terrible sur la place Marceau, tout le régiment montant vers la haute ville arrivait, et les gosses et la foule suivaient.

         Des artilleurs assis, sur et tout autour du billard et, dans une salle du fond, les officiers ! Je montai sur l'estrade ; je tenais une ombrelle cassée, j'avais des marguerites dans toutes les boutonnières de ma veste que j'avais retournée et je chantai la chanson de l'artilleur malheureux. Le cri du refrain c'était, plaintif  «  Ah ! L'artillerie! » (Où est cette chanson, je ne l'ai jamais retrouvée). Ce fut du délire! Il y avait d'autres chanteurs, il y
avait un violoniste. Cela dura cinq dimanches. Qu'arriva-t-il ? Un sous-lieutenant, jaloux, nous dénonça au rapport. Le colonel qui n'ignorait rien ne pouvait plus ne pas sévir ; il nous fit appeler et, comme punition, puisque nous avions de si belles voix, nous condamna à être élèves-brigadiers. Les bons numéros existaient alors. Plusieurs quittèrent le régiment. On se perdit de vue.

 

        Vers I878, j'avais remplacé Forain dans un atelier du sixième étage au 22 de la rue Monsieur-le-Prince. Au restaurant Thirion (boulevard Saint- Germain) je déjeunais, un nom Adolphe Pelleport nous révélait l'étrange musique d'un nommé Maurice Rollinat  dont il disait, du reste, de fort beaux vers. Je fis la connaissance de Rollinat, au café Voltaire, et nous devînmes d'autant plus amis que je ressemblais à son frère disparu. Je fréquentais alors une brasserie d’un immeuble de la rue Racine trônait au comptoir une femme d'une grande beauté. J'emmenai Rollinat à cette brasserie lui- même amena Frémine et nous rencontrâmes Goudeau. La sympathie fut immédiate. On ne se quittait plus. Des artistes qui fréquentaient allaient aussi au café de la Rive Gauche (boulevard Saint-Michel, au coin de la rue Cujas). Goudeau était des leurs. Il nous y entraîna. Un soir, à ce café, apparaît un nom Paillard qui, à Chartres, était le secrétaire du général « Je viens vous chercher! » « Nous chercher? »  « En souvenir du Concert des artilleurs, j'ai organisé, au 2 du boulevard Voltaire, des petites réunions de famille. C'est charmant, venez, c'est le mercredi ». Avec Goudeau, nous y mes. C'était charmant, en effet. Ce premier soir, une petite fille de quatre ans, parfaite pianiste, chanta délicieusement « Accours dans ma nacelle, timide jouvencelle. » Goudeau baptisa ces soirées « Les Mercredines ». Nous revînmes à deux heures du matin. Il faisait un froid de loup. Rue Turbigo, devant le passage de l'Ancre, Goudeau, pour se réchauffer, interpella les étudiants. Il leur reprocha en  termes violents de n'être bons qu'à gueuler fort dans les brasseries, mais incapables d'imiter les Mercredinés. Je lui dis :«Il manque l'inspirateur ! » et je lui racontai les doutes de Renot. Il conclut qu'il fallait essayer. Le vendredi suivant, au premier de la Rive Gauche, nous délibérâmes de nos projets. Paul Mourïet se leva brusquement et s'écria « Je commence  : Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine. Victor Hugo fut le premier poète dont il fut dit des vers aux Hydropathes. Mais cette société en herbe était sans titre. Il en fut proposé d'innombrables, tous genre 1830. J'avais mon idée de derrière la tête. Léo Goudeau (frère de Goudeau), qui signait Léo Montancey, m'avait récemment raconté ceci chez une dame amie qui demeurait rue Saint-Jacques, on se réunissait pour causer art. Quand la rime faiblissait, on jouait. venait un nommé de Puyjalon, fils de famille, retour du Canada, il avait chas l'ours au bord du lac Ontario. En fait de bocks, on demande souvent des demis; Goudeau buvait volontiers des entiers. Il en avait bu ce soir-là et crut, perdant, que Puyjalon (ce qui était invraisemblable) trichait. II se mit en colère et l'accusa de n'être pas un chasseur d'ours, mais un chasseur d'hydropattes. Questionné (j'abrège), Goudeau répondit que les hydropattes étaient des oiseaux à pattes de verre que Puyjalon coupait et qu'il vendait pour en faire des pieds de coupe à Champagne.

       Quand Goudeau fut calmé, le soir même ou le lendemain, on lui demanda qui lui avait inspiré ce mot hydropatte. Il avait vu, en vitrine d'un marchand de musique, ce titre Hydropathen-valse dans son état de surexcitation et avec son amour de l'originalité, lui était revenu à ta mémoire. Eh bien moi, j'avais conclu (je me dresse !) qu'il fallait que la société s'appelât les Hydropathes! mais que, puisque nous étions au quartier Latin, il fallait parler latin et j’ajoutai avec raison que si cette orthographe ne précisait pas que nous fussions pour ou contre l’eau, les journalistes se disputeraient à son propos et qu'une réclame gratuite nous était assurée, ce qui arriva. On sait le reste. Ce fut une ruée de talents. Donc, nous trouvâmes, au coin tout proche de la rue Victor-Cousin, Une salle en angle non encore louée. Nous plaçâmes le piano dans le coin, et l'on commença. A la fin de la semaine, nous étions 250 Inscrits. C'est la que Fernand Icres vint me demander timidement, avec un accent méridional qui semblait sculpté, de dire, à sa place, une pièce de vers intitulée Une Conquête. Il me remercia de l'avoir forcé à la dire lui-même, en pit du danger de l'accent en me la diant. Aux premiers vers ce fut un sourire de toutes les pipes. Quand il commença la seconde strophe, « C'était une Pyrénéenne/ A l'encolure herculéenne », l'auditoire exulta, transporté d'admiration. Fernand Icres était célèbre. Notre salle en angle fut louée. Une grande salle de concert inutilisée nous fut offerte rue de Jussieu. Un soir, au moment des vacances, Alphonse Allais, « illustre Sapeck», et Georges Fragerolle entrèrent en tirant des feux d'artifice. On sortit en chantant et. on ne revint plus. Deux ans après, je rencontrai, près du marché de la place Maubert, Maurice Petit, organiste aux Invalides, qui s'était particularisé en couchant, dans un cercueil capitonne en satin blanc. Il était moins joli que Sarah et avait des cheveux hirsutes. « On s'ennuie, me dit-il, si on recommençait : j'ai découvert un sous-sol, au Soleil d'Or, place Saint-Michel. » « C'est fait ! » II me nomma, séance tenante vice-président. Je le nommai président et baptisai la société « Les Hirsutes! ». Là, surgirent d'autres célébrités : Haraucourt, Jean Rameau, Laurent-Tailhade, Jean Moréas, Charles Vignier, Rodolphe Darzens, Jean Ajalbert.
             Un soir, un camarade de Bullier me dit « J'ai hérité, je fonde un cabaret artistique à Montmartre, amène-moi ces gens-là et surtout Rollinat ». Ce fut fait. Les Hirsutes avaient une succursale. Louis Marsolleau, Charles Gros, demeuraient rue de Rennes. Il y avait, au bas de cette rue de Rennes, un petit chalet suisse l'on buvait de la bière.  Au premier, Cros réunit les Zutistes. Là, je vis pour la première fois Louis Le Cardonnel, Mac Nab et. d'Esparbès. Et maintenant, je vous renvoie à Maurice Donnay mais non sans avoir donné un souvenir à la Sorbonne fut tenue, le 28 décembre 1919, une séance d'Hvdropathes, sous la présidence du ministre des Beaux-Arts, M. Léon Bérard ; et aussi à l'Odéon où, sous la gracieuse égide de MM. Paul Abram, Raymond Genty et Emile Duard, furent évoquées maintes fois des séances présidées par un Salis tellement ressemblant que je ne fus pas étonné qu'il me tutoyât. A quelque temps de là, j'eus une idée  que je soumis à Léo Trézenik, directeur de Lutèce. Un jeune poète de province qui signait Jean-Charles Laurent (le jeune poète, ce fut Marsolleau et moi), écrivait à Trézenik une lettre accompagnée d'une pièce de vers. Le jeune poète ajoutait « Si vous insérez cette pièce, c'est que je dois m'engager dans la littérature nouvelle. » L'épigraphe de la pièce, composée de deux signes de points, était signée Paul Verlaine. Quand on la lui montra, il dit « C'est ce que j'ai fait de mieux! » La lettre parut (voilà un numéro de Lutèce vers avril 1884 intéressant à retrouver). Rumeurs dans la petite trinité. Henri. Beauclair vint notifier :  «Je  vais voir Gabriel Vicaire et nous allons faire paraître les Déliquescences d'Adoré Floupette. Un grand journaliste récrimina en trois colonnes. On lui fit remarquer qu'il avait pris au sérieux une fumisterie. Dans trois autres colonnes, il affirma ne s'y être pas trompé. Les symbolistes étaient célèbres. Ayant rempli, je crois, tous mes devoirs, je me rassois, tranquille, dans le fauteuil d'or du souvenir.

 

Georges Lorin.

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18 novembre 2009

« En joie et sans denier », l'histoire du club des Hydropathes

 La Salle du Café de la rive Gauche à l'angle de la rue Cujas et du Boulevard St Michel fut investie par une horde de jeunes bohèmes chevelus un soir, celui du 5 octobre 1878. Émile Goudeau, Abram, Georges Lorin, Maurice Rollinat y sont attablés. Ils décident de réserver la salle une fois par semaine, le vendredi,  avec pour engagement d'amener chacun 4 amis.
Le Vendredi 11 octobre 1878, plus de 70 personnes s'entassaient dans le bocal. Goudeau agita sa sonnette et  ainsi naquit la première séance du Club des Hydropathes (du nom d'un animal fabuleux aux pattes de cristal dixit Goudeau).
 La semaine suivante on comptait 150 auditeurs contraints faute de place à stationner dans la salle de billard, dans l'escalier voire dans les W.C !

Paul Mounet déclamait du Victor HUGO " Waterloo, Waterloo, Waterloo, morne plaine...."

Emile Goudeau, improvisateur sans égal, railleur lyrique offre à l'assistance ces vers :

"A la piste des passions,

Dans le steeple-chase des vices,

J'ai laissé des lambeaux de mes illusions

A tous les buissons d'écrevisses."

 

 Goudeau n'est pas de ceux qui se déconcertent ou perdent leurs jours à déplorer un amer destin. Goudeau est une nature virile se ressourçant dans la vieille souche gauloise. Il fut selon le mot de Léon Bloy à son sujet "un esclaffeur large et puissant".

Georges Lorin , d'une voix neigeuse scandait ses vers :

« Une dame à soi ? C’est tentant !

D’y penser j’en suis haletant….

Hélas ! moi je les aime tant

Que je voudrais les avoir toutes … »

 

 Fin humoriste autant que poète, Georges Lorin était un spirituel caricaturiste, un habile aquarelliste, un peintre original et un sculpteur puissant. On lui doit notamment, un bas-relief (« Cri de plâtre exaltant l’angoisse de la terre ») à la mémoire de Maurice Rollinat, son ami intime. « Papillon de la fantaisie greffé sur le mal d’exister », Georges Lorin fut le chantre des Boulevards parisiens dont il avait fait son salon :

« Je rêve d’un salon haut d’au moins six étages,

Long corridor sans fin, large de trente pas,

Où la foule fluide aux gais papillotages

Viendrait charmer mes yeux par ses houleux appas.

Or, ce salon je l’ai dans toute sa folie,

Ce sont les boulevards et leur diversité….

Eux seuls savent passer sur ma mélancolie

Comme un vernis de calme et de sérénité. »


 Maurice Rollinat, incomparable diseur de vers, se transfigurait en effleurant le clavier de ses doigts inspirés :

« Oh ! ce que je rêve est horrible : - Mon hôte

poursuit la servante avec un vieux licou…

J’accours ! mais je tombe un couteau dans le cou,

Éclaboussé par sa cervelle qui saute…

Nous sommes bien seuls au bas de cette côte ! »

 

Poètes chansonniers, monologuistes, musiciens, littérateurs, « déclamateurs », adhéraient en masse à une doctrine que nous reproduisons ici :

Les Hydropathes ne sont pas une coterie. La doctrine hydropatesque consiste précisément à n’en avoir aucune. Le talent, d’où qu’il vienne, quelque forme qu’il revête, est accueilli à portes ouvertes. Le public réuni là juge silencieusement. Il aime l’un, déteste l’autre. Il suffit de se présenter pour être admis. Le public est notre juge en dernier ressort ; il n’y a qu’une Cour de Cassation qu’on appelle la Postérité, mais elle se réunit rarement du vivant de l’auteur. Aux Hydropathes le public est non seulement juge en dernier ressort, mais aussi en première instance. La tribune se dresse, vous y montez, vous y parlez, et, en face de vous, directement, en pleine lumière, vous avez le monstre à mille têtes qu’il faut dompter, séduire et rendre doux. Qu’on ne dise pas qu’à venir dans la foule on risque de perdre sa valeur par des concessions. Ce sont les faibles peu sûrs d’eux-mêmes qui le disent. Quant aux puissants, ils aiment la foule perce qu’ils espèrent la dominer.

Jules Laforgue, se faisant le porte-parole de ses camarades rimeurs écrivit à l’issue d’une séance du club :

« J’ai vu des poètes infâmes

Dire des vers sur des tréteaux,

Dans un bouge aux noirs escabeaux,

Parmi la puanteur des femmes.

Moi, comme pris d’un vin qui grise,

Rêvant de succès généreux

Vain et lâche, j’ai fait comme eux

J’ai déballé ma marchandise ! »

 

En dépit d’un article des statuts, alors d’usage, des femmes furent pourtant admises aux Hydropathes, les unes à titre de membre actif comme Marie-Anne Krysinska de Levila dite Maria Krysinska, et d’autres à titre de membre honoraire comme Rosine Bernard, dite Sarah Bernard.

Au printemps de l’an 1880, le clan des « Fumistes » se rebella contre une discipline que Goudeau essayait vainement d’imposer. Une querelle éclata entre un certain Latour et les deux compères Alphonse Allais et Sapeck. Goudeau, furieux d’avoir été hué au moment où il voulait prendre la défense des fumistes, sortit. Une carte de membre fut crée, le prix de la carte était à 1 franc. En juin 1880, 3 fumistes se font remarquer une nouvelle fois en allumant un feu d’artifice dans le jardinet attenant à la salle de concert, créant ainsi un mouvement de panique ! Goudeau, indulgent et complice une nouvelle fois, se fait prendre à partie par divers membres du club. Cette fois-ci, il s’en va en jurant de ne plus revenir.

En septembre 1881, les Hydropathes désemparés cherchent à se reconstituer : finalement ils formeront le club des « Hirsutes » sous la présidence de Maurice Petit.

Posté par bdidier à 21:37 - - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
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