Oskar Nedbal
De la bohème à la Bohême, il n’y a qu’un accent et une majuscule…
Étant depuis toujours passionnée par la culture slave, l’œuvre d’Oskar Nedbal ne pouvait pas me rendre indifférente.
C’est avec plaisir que j’aimerais vous faire partager la vie et l’œuvre de ce grand artiste au destin si proche des artistes bohèmes que j’ai côtoyés au cours de mes recherches…
Oskar Nedbal, chef d'orchestre, altiste
et compositeur tchèque, est né en Bohême en 1874. Il était originaire de
la petite ville de Tábor, une cité dont le nom évoquerait le Mont
Tabor, lieu saint dans la Bible. Située
à 80 km de Prague,la ville comporte des monuments de style gothique comme l’hôtel de ville, le réservoir d’eau
artificiel Jordán datant de 1492, le plus ancien d’Europe centrale, pourvu d’un
château Renaissance entouré d'eau. Caractérisée par un réseau dense de
rues coudées, par l’église baroque de
Klokoty et par une file de maisons bourgeoises à pignons de type renaissance, Tábor
est une muse qui alimenta sans doute l’inspiration romantique du
compositeur.
Oskar Nedbal entre au Conservatoire
de Prague. Elève de Dvorak et de Bennewitz, il cofonde le quatuor à
cordes de Bohême dans lequel il fera carrière de 1891 à 1906 (ensemble
instrumental composé de deux violons, d'un alto et d'un violoncelle - Nedbal y
sera altiste). Nedbal dirigera à Prague l'Orchestre philarmonique de
Boh
ême de 1896 à 1906. De 1906 à 1919, il s’installe à Vienne où on le nomme directeur du Tonkünstler-Orchester.
Il compose des ballets et des opérettes qui lui vaudront une réputation
mondiale en 1913 en tant que créateur de « l’opérette tchèque ».
Après la création de l’état tchekoslovaque, Nedbal revient dans son pays :
il devient directeur artistique de l'Opéra du Théâtre national de
Slovaquie à Bratislava - un théâtre à l’architecture signée H. Helmer et F. Fellner, très inspirée du
style viennois qui fit fureur dans l’Europe centrale du XIXe siècle. Enfin il fut surtout le fondateur de l’Orchestre
symphonique de la radio slovaque.
Accablé de dettes, à l’âge de 56 ans, il se donne la mort en sautant par la fenêtre du théâtre de Zagreb un reveillon de Noël 1930.
Aux côtés de gloires nationales comme :
Bedřich Smetana (1824-1884) : La Moldau
Antonín Dvořák (1841-1904) : Humoresque ; Valse
Nebdal apparaît dans la lignée de compositeurs éclectiques tel un « mélodiste spontané » comme le prouve cette célèbre « Valse triste » tant appréciée des connaisseurs.
Sites à consulter :
Musica bohemica La musique des Pays de Bohême
http://www.musicologie.org/Biographies/n/nedbal.html
LE MENDIANT LITTERAIRE
Un concept à méditer....celui du "mendiant littéraire"
En 1858, bien avant la période fin de siècle, le petit monde de la plume avait déjà ses caricaturistes. Un fascicule intitulé Paris Vivant parut justement à cette date jetant un œil ironique sur ces artistes qu’on dit « bohèmes ». Préfigurant le regard sans concession des petites revues, l’auteur de ce fascicule se moque des « mendiants littéraires » qui se mettent à pulluler dans le Tout-Paris. Ce sont des jeunes gens qui profitent de la notoriété d’une image pour amasser quelque fortune sur le dos des honnêtes gens. Ainsi, on le décrit très aimable, et très éloquent au sujet de son génie littéraire :
Quand l’inspiré ne trouve pas de famille candide qui
l’admire et qui l’adopte, il se rejette sur ses connaissances et sur le public.
Il se fait mendiant littéraire.
Le mendiant littéraire est un type que nous ne
pouvions pas oublier ici. Quand il ne vous rencontre pas par hasard, il vous
guette pour vous rencontrer comme par hasard, et vous accostant :
- Eh ! Bonjour
cher, comment ça va ?….Prêtes-tu trois francs ? (plus ou moins, selon
l’opinion que le gaillard a de vos moyens). Puis il vous parle de son fameux
grand livre ou de sa célèbre pièce en huit actes, etc., qu’il est tout prêt
d’achever.
Quelquefois il colporte quelque vieille nouvelle ou quelques
méchants vers dont il est l’auteur, et se sert de ce prétexte pour demander un
secours.
Il est des mendiants littéraires qui exploitent
particulièrement les nouveaux mariés, dont ils trouvent les noms et les
adresses dans les journaux, et chez lesquels ils se présentent avec une pièce
en vers (la même pour tous), intitulée : Les Fiancés ou Les
Jeunes Epoux ou encore Soyez heureux ! (refrain), le bonheur
du ménage, etc., etc1.
Bien que volontiers entourloupeurs, les artistes fin de siècle refusent d’être assimilés aux parasites dont les « œuvres » jonchent le sol des salles de rédaction. L’absence de talent est de toute part condamnable et condamnée sans nonchalance. En effet, cette figure d’artiste comme « mendiant littéraire » n’est pas fidèle aux idées des revuistes en matière artistique. Elle effraie plus qu’elle ne rallie en présentant ce qui pourrait être le symbole de l’échec. D’ailleurs les journalistes n’oublient pas de décrire le ridicule de ces personnages :
C’est là le faux poète. Il en est d’autres ; tel, par
exemple, cet ouvrier qui fait de mauvais vers et de mauvais habits, tel encore
pas mal de membre du caveau, tel aussi celui qui, s’extasiant devant les
mille exemplaires non vendus d’un de ses volumes de poésie, s’écriait :
- « Quand
je pense que j’ai fait tout ça ! »
avec un geste semblable à celui d’André Chénier marchant à
l’échafaud et criant en se frappant le front :
- « J’avais pourtant là quelque chose ! »2
Ces artistes
ratés sont des poseurs, des parasites, des paresseux, en bref, « un type qui a échappé à Balzac ». Feignant le don artistique, ces jeunes sont
à l’opposé de ce que veulent être les journalistes des petites revues. Du
reste, Le Décadent a consacré un article pour fustiger ces faussaires de
la littérature surnommés « Les Parasites du Décadisme » :
« Ils s’enivrent quotidiennement ou font mine de
vivre que dans les cabarets et de n’écrire leurs vers qu’entre des bocks3. »
Malgré cela, il faut avouer que dans le Chat
Noir, comme dans La Plume ou Le Décadent, de nombreux
dilettantes trouvent leur place :
2 mars 1890
M.A… est
fanatique de Péladan, « le plus grand génie du siècle », rien que ça.
Il a dîné avec lui. Est-ce
hier ? Bien en dèche ce pauvre
Péladan ! M. A…. Qui a dix-neuf ans, peut-être moins, enfin, qui est
mineur, s’imagine que la dèche, c’est les trois-quarts du génie. Il a inventé
une nouvelle instrumentation, mais il n’en parle pas aux poètes, qui pourraient
lui voler son idée. Il ne parle qu’aux musiciens, qui comprennent et
s’exclament, tant c’est bien, eux qui en général, ne comprennent jamais rien.
Il en a touché quelques mots à R…, lequel a paru très étonné sans, bien
entendu, vouloir le paraître. Il me tendait l’article Fin de siècle, qui doit
passer à La Caravane.
- Voulez-vous
le revoir ?
Je ne
comprenais pas son insistance, quand je me suis aperçu que l’enveloppe était
couverte de timbres. Il avait dû payer neuf sous pour insuffisance
d’affranchissement et franchement, je ne pouvais pas faire une petite bêtise
plus inopportune et plus navrante. Il disait : « Cela ne fait
rien », comme un grand seigneur. Ah ! Le monde des lettres !
Curieux monde, le monde des douleurs ironiques et des misères qui font ricaner4.
Le jeune « raté », follement
aveuglé par des succès fort périssables
ne bénéficie d’aucune charité sous la plume ironique de Jules Renard. L’auteur
ne lui épargne ni son fanatisme ni son orgueil mal placé. La certitude d’être un écrivain de génie est si naïve qu’elle ne
peut que faire sourire. Mais Jules Renard n’ignore pas la cruauté du monde des lettres qui est aussi un monde de
souffrances. La facilité apparente de la vie d’artiste cache en fait de grandes
déceptions pour ceux qui ne parviendront jamais à réussir. De ces douleurs, il
ne restera que des « misères qui font ricaner ».
1 Paris vivant par des hommes nouveaux, « La Plume », Paris, 1858, éd. G. de Gonet, pp. 70-71.
2 Ibid., p. 71-72.
3 L.D, n°2, 1888.
4 Jules Renard, Journal, 11 avril 1890, consulté sur le site : www.sya.geneal.free.fr/Document/journal2.htm.
ROGER SARRAUD, un poète rochelais oublié
En 1945, un quotidien régional, La République de Marennes, fit paraître à sa une un article intitulé « Deuil au Folklore ». Au cours de cet éditorial, le journaliste , J. Jame-Loucié, annonçait le décès du charentais Roger Sarraud, « marin poète et poète marin, une des étoiles de notre folklore national ». Dans la période de l’après-guerre, ce deuil eut une portée symbolique. Partisan d’une revalorisation du patrimoine français, le journaliste se demandait alors qui pourrait reprendre le flambeau du folklore charentais, principal sujet d’inspiration pour le poète.
Roger Sarraud était de ceux là, puisse sa mémoire inspirer quelques jeunes qui reprennent le flambeau qui vient de lui être enlevé et, en commun avec tous nos maîtres régionaux de l’Art et de la Pensée, continuer à enrichir notre folklore charentais, le faire connaître et le faire aimer(1).
Après la lecture d’un tel article, on peut s’interroger sur le sort que la postérité a reservé à Roger Sarraud. Comment le patrimoine régional a-t-il pu oublier ce poète, pourtant si proche de sa terre natale et de ses habitants ?
Plusieurs explications nous viennent à l’esprit. D’une part, Roger Sarraud ne publia ses textes que tardivement, dans les dernières années de son existence. D’autre part, à tort ou à raison, le poète négligea quelque peu les stratégies indispensables au succès et à la renommée d’un homme de lettres.
Cependant en 4 recueils, tous publiés entre 1930 et 1945, le poète offre des vers colorés et d’une vie intense, entièrement voués à une culture et à un terroir, celui de la Charente-Maritime. Ces poèmes, tous inédits, témoignent d’une personnalité originale et attachante, « excentrique » pour certains, « artiste » pour d’autres.
Mais avant de poursuivre le portrait de ce poète, laissons-lui l’honneur de ces quelques vers souriants et amers sur la fortune de son œuvre :
Bien que né dans le siècle dernier
Totalisant ainsi des lustres
Je ne suis pas, hélas ! illustre
Et n’ai rien mis en mon grenier.
La plume qui, m’avait-on dit,
Me donnerait gloire et fortune
N’a mis en ma bourse, une thune
Ni le moindre maravédis ! ?
Quant à la gloire littéraire,
Comme Sœur Anne, je l’attends !
…De même que le numéraire
Je crains de l’attendre longtemps !(2)
[passage coupé]
La Rochelle « bijou de l’Aunis » et le village de Nieul-sur Mer sont des lieux d’attachement et d’histoire chers au cœur de Roger Sarraud. Nous ne pouvons aborder son œuvre sans consacrer une partie de notre article à ce sujet.
« La Ville aux cent visages » : c’est ainsi que le poète nomme La Rochelle, non sans étayer son propos par une galerie de portraits et de vues de la ville. Pour le poète, la ville offre plusieurs visages aux promeneurs : en entrant par le Mail on découvre « une paisible et rurale cité », sur le vieux Port d’autrefois « un chaos sans nom » règne, sur les quais, La Rochelle égale les docks de Marseille et de Bordeaux lorsque vehicules et promeneurs débarquent. La cité regorge d’une foule « bâtarde » dixit(24)… l’auteur : des marins en sabots, des snobs en Charles neuf, des fraîches Bigouden en coiffe de Bretagne, des langoustiers de Groix, des pêcheurs d’Aragne, et des estiveuses singeant une négresse en pagne D’étonnants contrastes sont saisis par le peintre-poète qui rapproche la chatoyante beauté de L’Eglise Saint-Sauveur et la mélancolique vision de l’étroit canal aux eaux mortes. Les vues changeantes de la cité se déclinent ainsi sous sa plume :
Et, suivant que le ciel est bleu d’azur ou gris
La ville se renfrogne et vous sourit.
Le soleil mordorant le clocher d’une église,
L’averse mouchetant l’eau dormante du port,
Un navire qui rentre, une barque qui sort
Empressé ou flâneuse,
Les deux Tours s’enrobant de brumes lumineuses,
S’éclairant de soleil ou s’endeuillant de nuit,
Autant de beaux portraits en un instant détruits(25).
En véritable guide de la ville, Roger Sarraud veut nous dévoiler ce qui serait une vie rochelaise « authentique ». Ainsi il raconte avec ferveur les scènes tragi-comiques du Marché et de L’Encan auxquelles il assiste comme un simple spectateur :
La foule des chalands
Les uns pressés, les autres nonchalants,
Déferle atour des étalages.
Malgré les règlements et les prix imposés
Sévit toujours le même marchandage(26).
Canne à la main, chaussé de sabots confortables,
Le crieur à l’Encan comme un ara juché
Sur l’étroite corniche entre deux rangs de tables
D’une voix de stentor régente le marché(27).
Mais La Rochelle est aussi le
théâtre des mutations d’une ville cheminant vers la modernité au grand
désespoir du poète qui perpétuellement cherche à relier la cité à son passé et
à son histoire. Il n’épargnera donc pas de sa verve l’expansion des activités
touristiques défigurant l’authenticité de la ville. On lit donc une critique de
quelques lieux « modernisés » baignant sous « l’éclairage
intensif des néons » comme La Rue du Palais(28)
où se presse « une foule choisie ».
[pour lire la suite, voir Ecrits d'Ouest n°17, La Rochelle......]
24. Roger SARRAUD, « Escale », Au fil du Coureau, imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 51.
25. Ibid.
26. Roger SARRAUD, « L’Encan », ibid.,
p. 69.
27. Roger SARRAUD, « Le Marché de La Rochelle », Guérets roux et ciel gris [Mon bel Aunis], imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 56.
28. Roger SARRAUD, « La Rue du Palais », Grisailles d’Aunis, imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 73.
1. J. JAME-LOUCIE, La République de Marennes [hebdomadaire], deuxième année, n°60, novembre 1945, p.1.
2. Poème extrait des archives de la famille Sarraud. Il s’agit d’une page d’une anthologie ou d’un recueil non identifié. Sur cette page figurent un titre « R. Sarraud », une photographie et un n° de page (p. 81).












