Comprendre l'esprit de la fin du XIXe siècle c'est entrer dans une période de l'histoire fort célèbre, de la Commune de Paris à la naissance et à l'épanouissement de la Troisième République. Les questions que nous nous poserons sont liées à la relation entre littérature et société  c'est-à-dire  : de quelle manière les écrivains participent-ils aux débats politiques et aux débats de société, à la construction, à la diffusion ou à la mise en question des opinions et des valeurs de cette époque ? Quel rôle jouent-ils dans les représentations et les opinions qui sont communément partagées ou qui sont l’objet de controverses dans une société ?

              La première partie qui suit est consacrée à la Crise religieuse qui, en cette fin de siècle,  agita les esprits, bouleversa la philosophie, la science et le monde des lettres.

Un peu d’HISTOIRE…

La Crise religieuse

 

 A l’aube du XXe siècle les croyances religieuses sont remises en question. Pendant l’Ancien Régime le pouvoir royal représentait l’émanation terrestre du pouvoir divin en vertu du vieil adage de St Paul, Nulla potestas nisi a deo, qui, de ce fait, constitue le dogme de l’infaillibilité du roi. La constitution de la monarchie française s’organise donc autour de lois fondamentales dont le catholicisme faisait partie. A cette époque, la France est considérée comme la fille aînée de Dieu « Gesta Dei per Francos » ce qui signifie alors que les desseins de Dieu sont accomplis par les Français.

 

 En 1802 le Concordat napoléonien conférait une place de choix à la religion. Le chef de l’Etat nomme les évêques avec l’accord du Pape. Une alliance existe entre l’Eglise et le pouvoir politique français.

 

 Au milieu du XIXe siècle les attaques contre la religion se multiplie pour aboutir en 1905 à la séparation de l’Eglise et de l’Etat devenu laïc.

 

 

 

 

 Cette crise religieuse naît d’une série de phénomènes convergents

 

 

 

 Le devenir des scdurkheimiences qui tend à faire croire que l’explication des phénomènes humains ne nécessite pas de recourir au surnaturel : c’est la naissance des sciences sociales comme l’ethnologie, la sociologie, incarnées par Emile Durkheim (1858-1917) et Lucien Levy-Bruhl (1857-1939). La religion est alors appréhendée comme un phénomène social comme un autre.

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 Ernest Renan (1823-1892) et son Histoire des origines du christianisme (en 7 volumes de 1863 à 1881) refuse toute crédibilité aux enseignements dogmatiques en considérant que la vie de Jésus doit être comprise comme celle de n’importe quel homme et que la doctrine chrétienne est postérieure à la vie du Christ.

 

 

 


 Le Positivisme

 

 Les idées anti religieuses vont être traduites philosophiquement au cours du XIXe siècle, notamment sous l’impulsion d’Auguste Comte (1798-1857), un des fondateurs de la sociologie caractérisée comme l’aboutissement de son « positivisme » (un système de pensée qui s’appuie sur les sciences dites positives c’est-à-dire exactes comme les mathématiques et la physique). En 1848, la Société positiviste est fondée.

 

 Pour Auguste Comte, le positivisme est lié à la loi des 3 états :

 1. L’état théologiquAuguste_Comte2e qui s’étend des origines de l’humanité au 13e siècle. Il se caractérise par le fait que l’homme, au lieu de constater des lois, cherchait pour expliquer des phénomènes des causes surnaturelles

 2. L’état métaphysique qui s’étendit du 14e au 18 e siècle et qui fut marqué par les progrès de l’esprit critique. L’homme attribuait alors les phénomènes à des  entités abstraites (la Nature, la Matière, la Raison..).      

3. L’état positif ou scientifique à partir du 19e siècle qui cherche à constater des lois par l’observation et le raisonnement.

 

 Mais le positivisme ne tarde pas à être critiqué. Certains intellectuels prennent leurs distances face à ce mouvement de pensée. Ainsi le personnage de Flaubert, le pharmacien Homais, est l’incarnation ridicule du bourgeois positiviste : on se souvient du discours qu’il tient devant les époux Bovary, à leur arrivée à Yonville, un discours où, sous l’éloquence scientifique, percent la stupidité et l’intérêt.

 

 Le Scientisme

 Sous l’influence de la pensée d’Ernest Renan notamment, une idéologie nouvelle apparaît selon laquelle la science expliquerait tout : Le scientisme. C’est donc une sorte de positivisme radicalisé qui voit naître l’idée que la politique devrait s’effacer au profit d’une gestion scientifique. Felix Le Dantec (1869-1917) est en quelque sorte le pape du scientisme. C’est un homme très persuasif qui mena une brillante carrière scientifique et qui enseigna à la Sorbonne. Il fit connaître ses idées révolutionnistes et déterministes en ce qui concerne l’Humanité et la Vie (considérée comme un phénomène physico-chimique).

 

 Premier bilan : La crise moderniste

 

 C’est une crise qui affecte les valeurs du christianisme et qui prend de l’ampleur au milieu du XIXe siècle. La validité même des dogmes est remise en cause (dès 1799, Friedrich Schleiermacher explique que les dogmes sont des créations historiques et non des vérités objectives), et, si l’on s’en tient à ce que dit Auguste Comte dans les années 1830-1840, la religion est condamnée à disparaître avec l'avènement du stade positif de l'humanité. A la fin du XIXe siècle, l’opinion se forge autour de l’idée que la vie de la science signe la mort de Dieu.

                                                                                          La mort de Dieu

Le matérialisme

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 Le matérialisme se fonde d’abord sur une découverte biologique. En 1854, l’expérience de la synthèse de la glycérine signe un événement majeur car on a réussi a recréer une substance vitale, ce qui autorise certains scientifiques à penser qu’on peut reproduire la vie. L’hypothèse de la création du monde par Dieu devient alors inutile.

 En 1861, Paul Pierre Broca (1824-1881) découvre le centre de la parole dans le cerveau et ouvre la voie à une interprétation matérialiste de la pensée. La pensée, le langage articulé seraient une sécrétion du cerveau. L’hypothèse divine s’effondre. A ce sujet, Roger Martin du Gard (1881-1958) écrit : « La pensée est une manifestation de la vie organique au même titre que les autres fonctions du système nerveux » ou encore « Je n’ai jamais rencontré qu’une substance unique : la substance vivante ». 

 

 L’âme devient alors une manifestation du système nerveux, il n’y a plus de pensée hors de la matière vivante. La conséquence de ces découvertes est un monisme philosophique qui veut que tout ce qui existe n’est constitué d’une seule substance. Il n’y aurait donc pas 2 réalités, la matière d’un côté, la pensée de l’autre mais une seule réalité : la matière dont découle la pensée.

 L’évolutionnisme


 La théorie de l’évolution s’impose définitivement à la fin du XIXe siècle. La diversification des espèces s’explique sans besoin de recourir à l’hypothèse d’un Dieu créateur. Deux théories voient le jour :

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- celle de Charles Darwin (1809-1882) qui veut que l’espèce évolue par la sélection naturelle découlant de la concurrence vitale entre « les forts » et « les faibles ».

 

- celle de Jean Baptiste Lamarck (1744-1829) qui veut que l’évolution des espèces se fasse par la transmission héréditaire de propriétés nouvelles.

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 Du point de vue philosophique, la croyance à l’évolution implique les conséquences suivantes :

- l’élimination de la notion de création (si tout est en devenir, il est contradictoire de poser les notions de commencement et de fin du monde).

- l’être n’est pas libre : il est soumis au déterminisme.

- Notre conscience et nos idées sont les produits de l’évolution

 

De la science à la littérature

 

 La science prétend avoir réponse à tout. La foi en la science se substitue à la foi religieuse. Le savant devient le héros de la nouvelle morale car il voue sa vie à la recherche de la vérité sans a priori dogmatiques.

 

 

L’œuvre d’Emile ZOLA

 

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L’œuvre de Zola illustre bien cette mentalité, cette foi positiviste. Elle est d’ailleurs théorisée dans l’ouvrage Le Roman expérimental (1880) où Zola développe sa théorie du roman. Le sous-titre précise qu’il s’agit de « l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », établissant ainsi un lien certain entre une conception zolienne du roman et les sciences de la vie.

Les présupposés théoriques de zola prennent leur source dans les ouvrages suivants :

 

- Introduction à l’histoire de la littérature anglaise, d’Hippolyte Taine (1864) dans laquelle l’auteur explique que l’individu est le produit du milieu, du sol, du climat, du moment, de la race. « Le vice et la vertu sont des produits comme le citriol et le sucre », écrit Taine.

- Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, de Claude Bernard (1865), ouvrage dans lequel le maître de la physiologie expérimentale explique la nécessité de soumettre toute hypothèse à la preuve expérimentale.

- Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, du médecin chef Prosper Lucas (1847-1850) qui explique que les traits de caractère d’un individu sont liés à ses antécédents familiaux.

 

Le roman est donc une science pour Zola qui prétend le construire avec la rigueur d’une expérience scientifique. Tous convergent vers les observations suivantes sur l’influence des milieux, la physiologie, l’hérédité. Le déterminisme est la clé de voûte de l’édifice et la physiologie exerce un rôle fondamental pour comprendre la psychologie d’un être humain/ d’un personnage.

Dans Thérèse Raquin Zola explique :

« J’ai voulu peindre des tempéraments et non des caractères »

« Les amours de mes 2 héros sont le contentement d’un besoin »

« Ce que j’ai été obligé d’appeler leur remord consiste en un simple désordre organique. Mon but a été un but scientifique avant tout »

La littérature se présente sous une optique scientifique. Le romancier se borne à placer ses personnages dans certaines conditions : leurs actions les conduisent vers un devenir déjà écrit.

 

L’élaboration d’une morale laïque

Les conséquences de ces systèmes de pensée sont très importantes car l’on constate, avec la négation de la religion, un vide moral. Or, la société ne peut pas vivre sans morale. Comment alors définir une morale laïque ?

D’éminents savants reculent devant les conséquences de leurs découvertes.

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Ainsi Littré, positiviste, exalte le sentiment religieux. Renan, qui a pulvérisé l’enseignement dogmatique, pense que les dégâts sont importants : est-ce que l’expression de la vérité est supportable pour tous ? Les gens auraient-ils besoin de mensonges pour vivre ? Cette citation le prouve : « Qui sait si la vérité n’est pas triste ? »pasteur

Pasteur en 1882 prouve qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’esprit scientifique et l’esprit religieux car ils manifestent le même sentiment de mystère devant l’infini : « La notion de l’infini dans le monde, j’en vois partout l’inévitable expression ; par elle l’idée de Dieu est une forme de l’infini ».

Le sujet prend évidemment une tournure politique.

Les pères fondateurs de la Troisième République tentent de modérer l’anti-cléricalisme à la fin du XIXe siècle. La grande bourgeoisie va même jusqu’à recréer l’alliance entre elle-même et l’opinion catholique car l’Eglise doit préserver son rôle de « conservation sociale ».

Pour Durkheim, la morale doit se fonder sur la sociologie : l’individu s’il veut s’intégrer dans la société doit en intégrer les valeurs. La morale réglementaire d’un Etat définit la morale à laquelle les individus doivent se soumettre. On accusera alors l’Etat radical de soumettre l’individu à la raison d’état.

Le positivisme est loin de coïncider avec le progrès social car il justifie un déterminisme, et un égoïsme vital indispensable à la survie humaine. 

Si l’homme est le produit de l’évolution, si tout homme est déterminé sans recours possible, alors l’exigence de la loi morale est vide de sens. La morale n’existe uniquement s’il y a la liberté.

Paul Bourget montre dans Le Disciple (1889) que le déterminisme conduit à la dissolution de la morale.

PaulBourget