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En 1945, un quotidien régional, La République de Marennes, fit paraître à sa une un article intitulé « Deuil au Folklore ». Au cours de cet éditorial, le journaliste , J. Jame-Loucié, annonçait le décès du charentais Roger Sarraud, « marin poète et poète marin, une des étoiles de notre folklore national ». Dans la période de l’après-guerre, ce deuil eut une portée symbolique. Partisan d’une revalorisation du patrimoine français, le journaliste se demandait alors qui pourrait reprendre le flambeau du folklore charentais, principal sujet d’inspiration pour le poète.

Roger Sarraud était de ceux là, puisse sa mémoire inspirer quelques jeunes qui reprennent le flambeau qui vient de lui être enlevé et, en commun avec tous nos maîtres régionaux de l’Art et de la Pensée, continuer à enrichir notre folklore charentais, le faire connaître et le faire aimer(1).

        Après la lecture d’un tel article, on peut s’interroger sur le sort que la postérité a reservé à Roger Sarraud. Comment le patrimoine régional a-t-il pu oublier ce  poète, pourtant si proche de sa terre natale et de ses habitants ?

      Plusieurs explications nous viennent à l’esprit. D’une part, Roger Sarraud ne publia ses textes que tardivement, dans les dernières années de son existence. D’autre part, à tort ou à raison, le poète négligea quelque peu les stratégies indispensables au succès et à la renommée d’un homme de lettres.

        Cependant en 4 recueils, tous publiés entre 1930 et 1945, le poète offre des vers colorés et d’une vie intense, entièrement voués à une culture et à un terroir, celui de la Charente-Maritime. Ces poèmes, tous inédits, témoignent d’une personnalité originale et attachante, « excentrique » pour certains, « artiste » pour d’autres. 

Mais avant de poursuivre le portrait de ce poète, laissons-lui l’honneur de ces quelques vers souriants et amers sur la fortune de son œuvre :

             Bien que né dans le siècle dernier

            Totalisant ainsi des lustres

Je ne suis pas, hélas ! illustre

Et n’ai rien mis en mon grenier.

La plume qui, m’avait-on dit,

Me donnerait gloire et fortune

N’a mis en ma bourse, une thune

Ni le moindre maravédis ! ?

Quant à la gloire littéraire,

Comme Sœur Anne, je l’attends !

…De même que le numéraire

Je crains de l’attendre longtemps !(2)

[passage coupé]

               La Rochelle « bijou de l’Aunis » et le village de Nieul-sur Mer sont des lieux d’attachement et d’histoire chers au cœur de Roger Sarraud. Nous ne pouvons aborder son œuvre sans consacrer une partie de notre article à ce sujet.

« La Ville aux cent visages » : c’est ainsi que le poète nomme La Rochelle, non sans étayer son propos par une galerie de portraits et de vues de la ville. Pour le poète, la ville offre plusieurs visages aux promeneurs : en entrant par le Mail on découvre « une paisible et rurale cité », sur le vieux Port d’autrefois « un chaos sans nom » règne, sur les quais, La Rochelle égale les docks de Marseille et de Bordeaux lorsque vehicules et promeneurs débarquent. La cité regorge d’une foule « bâtarde » dixit(24) l’auteur : des marins en sabots, des snobs en Charles neuf, des fraîches Bigouden en coiffe de Bretagne, des langoustiers de Groix, des pêcheurs d’Aragne, et des estiveuses singeant une négresse en pagne D’étonnants contrastes sont saisis par le peintre-poète qui rapproche la chatoyante beauté de L’Eglise Saint-Sauveur et la mélancolique vision de l’étroit canal aux eaux mortes. Les vues changeantes de la cité se déclinent ainsi sous sa plume  :

Et, suivant que le ciel est bleu d’azur ou gris

La ville se renfrogne et vous sourit.

Le soleil mordorant le clocher d’une église,

L’averse mouchetant l’eau dormante du port,

Un navire qui rentre, une barque qui sort

Empressé ou flâneuse,

Les deux Tours s’enrobant de brumes lumineuses,

S’éclairant de soleil ou s’endeuillant de nuit,

Autant de beaux portraits en un instant détruits(25).

En véritable guide de la ville, Roger Sarraud veut nous dévoiler ce qui serait une vie rochelaise « authentique ». Ainsi il raconte avec ferveur les scènes tragi-comiques du Marché et de L’Encan auxquelles il assiste comme un simple spectateur :

La foule des chalands

Les uns pressés, les autres nonchalants,

Déferle atour des étalages.

Malgré les règlements et les prix imposés

Sévit toujours le même marchandage(26).


Canne à la main, chaussé de sabots confortables,

Le crieur à l’Encan comme un ara juché

Sur l’étroite corniche entre deux rangs de tables

D’une voix de stentor régente le marché(27).

Mais La Rochelle est aussi le théâtre des mutations d’une ville cheminant vers la modernité au grand désespoir du poète qui perpétuellement cherche à relier la cité à son passé et à son histoire. Il n’épargnera donc pas de sa verve l’expansion des activités touristiques défigurant l’authenticité de la ville. On lit donc une critique de quelques lieux « modernisés » baignant sous « l’éclairage intensif des néons » comme La Rue du Palais(28) où se presse « une foule choisie ». 

[pour lire la suite, voir Ecrits d'Ouest n°17, La Rochelle......]



 

24. Roger SARRAUD, « Escale », Au fil du Coureau, imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 51.

 

25. Ibid.

 

26. Roger SARRAUD, « L’Encan », ibid., p. 69.

 

27. Roger SARRAUD, « Le Marché de La Rochelle », Guérets roux et ciel gris [Mon bel Aunis], imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 56.

 

28. Roger SARRAUD, « La Rue du Palais », Grisailles d’Aunis, imprimerie Saintard, La Rochelle, s. d., p. 73.



 

1. J. JAME-LOUCIE, La République de Marennes [hebdomadaire], deuxième année, n°60, novembre 1945, p.1.

 

2. Poème extrait des archives de la famille Sarraud. Il s’agit d’une page d’une anthologie ou d’un recueil non identifié. Sur cette page figurent un titre « R. Sarraud », une photographie et un n° de page (p. 81).