Bohème littéraire

Ce blog se consacre à la littérature de la fin du XIXe siècle.

16 mai 2009

Les poètes du Décadent

    Le premier numéro du Décadent paru le 10 avril 1886 s'ouvre sur un petit discours "Aux Lecteurs". Ce discours commençait ainsi : "Se dissimuler l'état de décadence où nous sommes arrivés serait le comble de l'insenséisme", et après avoir proclamé que tout, en effet, "décade" : religion, mœurs, justice, il continue par cette déclaration fort célèbre :
    "Nous vouons cette feuille aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes, aux incohérences à 36 atmosphères dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec des conventions archaïques étiquetées du nom de morale publique.
    Nous serons les vedettes d'une littérature idéale, les précurseurs du transformisme latent (...) en un mot nous serons les madhis clamant éternellement le dogme elixirisé, le verbe quintessencié du décadisme triomphant..."
    Ce morceau est signé : "La rédaction" mais l'on sait qu'il s'agit d'Anatole Baju.
    On est alors curieux de savoir quelle poésie correspond à l'annonce ainsi faite.
Un premier poème signé Théo (à ne pas confondre avec Théophile Gautier, sait-on jamais !) paraît. Ce Théo là était, dit-on, tenancier d'un cabaret, rue de l'Ancienne Comédie.

Pierrot d'aujourd'hui

Le front enfariné, l'œil blêmi, le teint veule,
Il roule hagard, mourant, dans un ennui banal,

Ecrasé lentement comme sous une meule,
Et traînant sa gaîté sa défroque de bal !

Mélancolique, il passe, affairé, spectre et ombre,
Au milieu des chahuts idiots de l'Alcazar.
Il rit lugubrement d'un rire triste et sombre,
Cherchant autour de lui un convive. Au hasard,

Il prend quelque poupée qui battra la campagne
Et dira des mots crus en sablant le champagne !
Puis, payant ce plaisir de quelque pièce d'or,

La tête molle et l'œil atone, le cœur vide,
A la lèvre un hoquet, sur le front une ride,
Il rentre en son logis et, s'il le peut, s'endort !


    Dès le deuxième numéro, Pierre Vareilles (alias Anatole Baju) lance un appel à de nouveaux collaborateurs (était-il désemparé par  les vers de Théo ? ) et proclame que "c'est aux jeunes que le Décadent s'adresse".  Et dès ce deuxième numéro, Maurice Du Plessys offre au Décadent un sonnet de forme archaïque honorant les poètes de la Pléïade. Retour en arrière vers ce qui fut l'âge d'or de la poésie pour quelques artistes fin de siècle.


Madrigal ronsardiste

Rose, je t'offre ung boucquet où l'oeillet
Mesle ses fleurs perlées de rousée
A ces boutons que ma veue abusée
Cuyde estre ceulx de ton sein vermeillet.

Je t'offre encore ce follet agnelet
Et ceste chièvre à la touëson frisée
Dont la tetine entre tes doigts pressée
Tes petits piots empllira de doux laict.

Accepte aussi ceste grande corbeillette
Pleine de fruicts soüefs et fleurant mieulx
Que ne peut onc l'onctueux miel d'Hymette.

S'il en est ung que la dure sagette
Du clair Phoebus ait meurtry de ses feux,
Songe au mien cueur navré par tes chiers yeulx.

    D'après Anatole Baju la poésie est un genre qui à la fin du XIXe siècle va vers sa destruction. Certains critiques y verront une occasion de plus pour se moquer du rédacteur en chef du Décadent. On pense alors que la vision de Baju prouve la mauvaise qualité des productions dites décadentes. Cependant, la destruction du langage opérée plus tard par les dadaïstes vient confirmer la tendance perçue par Baju.
    Dès le deuxième numéro Baju écrit :


"On trouvera dans chacun de nos numéros quelques petites pièces de poésie dues aux plumes de nos collaborateurs. Nous n'avons pas voulu éliminer complètement les vers, nous savons qu'on ne les lit plus et qu'au XXe siècle, au plus tard, la poésie aura infailliblement disparu. Nous n'en donnons ici que pour montrer à nos lecteurs l'avachissement et leur liquéfaction".


    Terrible aveu de Baju qui ne se doute pas alors que ses propos seront mal interprétés et  moqués. En 2009, nous pouvons constater que Baju n'avait pas complètement tort dans son analyse de ce qu'allait devenir la poésie au XXe siècle. "La poésie aura infailliblement disparu" : un constat sévère mais qui, de nos jours, résonne de manière troublante.

       Baju ne campera pas sur ses positions car de grands poètes collaboreront à la revue : Paul Verlaine au numéro 18, Mallarmé au numéro 17, Rachilde, Jean Lorrain, René Ghil. Dans le numéro 25, on annonce la collaboration de Paul Adam, Jean Ajalbert, Edouard Dujardin, Félix Fénéon, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Jean Moréas, Theodor de Wyzewa.

        La revue qui annonçait la mort du genre finit par l'honorer. Cependant tous les collaborateurs qu'on avait nommés n'y collaborèrent pas.

         Effet d'annonce ? Tentative d'éblouissement ? Anatole Baju perdit peu à peu les sympathisants de la première heure parmi lesquels Paul Verlaine.

            La revue "de poésie" que devait être Le Décadent à ses débuts n'est plus. En réalité, ce projet n'était-il pas une supercherie ? Anatole Baju a d'autres ambitions, qui dépassent les débats d'ordre littéraire et artistique. La revue s'oriente d'ailleurs plus, au fil de ses numéros, vers des réflexions de nature sociale sur une frange de la jeunesse  que vers des questions à proprement parler littéraires. Ainsi, le titre de la revue ne sera plus "Le Décadent" mais "La France littéraire"(sous-titrée politique et sociale).

            




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15 mai 2009

"Ballade de la balade" Georges Lorin

                                                                                   A Paris

Non ! Non ! Je n'irai pas chercher sur les galets
Et sur le sable fin le repos que l'on rêve !
L'horizon est trop plat, les varechs noirs sont laids,
Et les couchants éteints, j'ai trop peur, sur la grève.
Il me faut ton reflux à toute heure et sans trève,
Océan de chapeaux, de femmes et de bruit !
Je laisserai dans les bois dont l'air pur réjouit
Et le doux rossignol chantant sa roucoulade,
Pour boire incessamment  la clarté de ta nuit...
Tes trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

Remous de trottineurs et de  cabriolets,
Flot de chercheurs d'argent que la rente soulève,
Gens inquiets, et plus pressés que des boulets,
Pour qui tout est trop loin et l'heure toujours trop brève,
Tramways, coupeurs de foule et charrieurs de sève,
Qu'un chasseur de piétons, avec un cor, conduit,
Devants d'estaminets absorbant muid sur muid,
Et cochers empêtrés, Princes de l'Engueulade,
Vous savez largement égayer mon ennui :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

Alors que l'ouragan fait claquer les volets
Et que le ciel est lourd à ce point qu'il se crève,
Les robes se livrant à des envols follets ;
Le soir, quand au labeur on peut faire enfin grève,
Avec son minois frais, que le fard parachève,
La belle qui vous suit et celle que l'on suit,
Le regret qu'elle laisse alors qu'elle vous fuit
Parfumant de regards la folle bousculade,
Il n'est rien, nulle part, qui m'ait autant séduit :
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

ENVOI

Ô vous que, par les temps d'azur, le soleil cuit,
Vous, les chemins bordés de tout ce qui reluit,
Qui peut vous remplacer dans mon esprit malade ?
Ni lacs bleus, ni prés verts, ni source qui bruit...
Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade.

              GEORGES LORIN (Paris rose, 1884)signature_lorin

 

  L'auteur du Paris rose, on l'a dit, est un artiste polyphonique. Sous sa plume, l'on trouve des rimes mais aussi des lignes, des dessins et des visions poétiques. Dans cette ballade finale adressée à la ville de Paris, Georges Lorin résume l'essence même de son recueil qui plut tant à ses contemporains. Cette essence c'est la ligne du boulevard, c'est le fil du trottoir qui était autrefois arpenté par une foule bigarrée composée de belles parisiennes, de bourgeois, de filles publiques, d'artisans et de petits commerçants et, bien sûr,  de nombreux artistes en quête de reconnaissance. Un objectif ?  "Avoir pignon sur rue" certes, mais aussi se pavaner sur le trottoir, y chercher l'amour ou la fortune ou bien simplement déambuler.  Dans cette marche effrénée sur les boulevards, c'est la vie tourbillonnante d'un siècle qui se joue. A chaque pas, alors que retentit la musique du pavé, reviennent en boomerang les préoccupations de l'esprit : amusement, ennui, recherche de l'argent, de la jouissance. Sur les trottoirs de Paris agités d'un perpétuel mouvement, alors que l'esprit "en proie aux longs ennuis"cherche à se distraire, un faisceau d'informations et de sensations traverse le promeneur. Alors, Paris devient un "océan", un spectacle plus grand que la nature car il est artificiel et citadin, en somme,  il symbolise en un "tout" ce que l'homme moderne a bâti.
            Georges Lorin clôt donc son recueil, Paris Rose, sur un "feu d'artifices".  Avec passion, il évoque une sorte de "big bang"  de la modernité en substituant à l'univers, les trottoirs parisiens où, dans une sorte de chaos sonore (d'engueulades, de tapages commerçants) et de "folle bousculade", va émerger "l'esprit fin de siècle".
Un poème fondateur donc, doublement passionnant, car Georges Lorin a le talent de mêler aux mots l'image : ainsi s'impose dans l'esprit du lecteur l'image d'une humanité "bouillonnante" traversée de lignes dynamiques (des boulevards, des tramways), de rondes et de courbes (les robes aux envols follets) ; et simultanément  animée de flashs lumineux("tout ce qui reluit") et de souffle (celui de l'ouragan).

auteur : Bénédicte  Didier.

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14 mai 2009

Un recueil original : Paris Rose de Georges Lorin

Le Paris Rose de Georges Lorin,

 

Paris, Ollendorff, 1884

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Georges Lorin est un artiste parisien de la fin du XIXe siècle qui illustra par son parcours une nouvelle figure d’artiste. L’artiste « polyphonique » capable d’agir en véritable plasticien du langage et de la matière, maîtrisant l’écrit et l’icône, la plume et le crayon. Georges Lorin est le fils de Maxime Lorin, artiste-peintre ami de nombreux « bohèmes » dont Fernand Icres. Connu sous le nom de Cabriol depuis 1879 pour ses portraits charges publiés en première page du périodique les Hydropathes, Georges Lorin croqua dans la même veine les membres du fameux club littéraire dont André Gill, Félicien Champsaur, Coquelin cadet, Charles Cros, Sarah Bernhardt, Maurice Rollinat, Alphonse Allais, etc. jusqu'au 26 juin 1880 lorsque le journal s'arrêta. Proche des symbolistes, Il fut par la suite peintre de sujets allégoriques, de compositions à personnages, et participa en 1892 aux deux premiers salons de la Rose-Croix chez Durand-Ruel. Ses sujets semblent appartenir au domaine du rêve, que ce soit La maison qui vole ou Le cauchemar ou La Veuve, (un mari ramène la femme infidèle vers sa tombe).

En littérature, Jules Tellier le classa parmi les modernistes aux côtés de Paul Bourget, Eugène Manuel, Albert Merat, Antony Valabrègue, Paul Arène et Emile Blémont.

 Il participa au Salon des Incohérents. On dit dans le catalogue de l’exposition de Jules Lévy qu’il avait égaré son acte de naissance et qu’il était l’inventeur de la poésie impressionniste. Il a composé des monologues pour Coquelin Cadet qui eurent un grand succès. Il fut également l’auteur d’un recueil de poésies intitulé L’Ame folle et d’une pièce Pierrot voleur reçue au Théâtre libre d’Antoine. La Goulue disait de lui : «Le doux Georges Lorin avec sa voix neigeuse. Il chantait Paris en rose. »

 Sous son influence, et celle d’autres artistes dont Gustave Geoffroy, Maurice Rollinat se sensibilisa à la peinture et à la sculpture. Léon Bloy cerna dans l’euvre de Lorin toute l’influence de Rollinat. D’après le tonitruant critique du Chat noir, les deux œuvres se réfléchissaient étrangement. Toutes deux exhalent des parfums de tubéreuses.

Le recueil Paris rose est un chef d’œuvre du genre. Son titre complet est Paris rose illustré. Le dernier terme prend toute son importance. Georges Lorin à la fois poète et illustrateur fait intervenir un autre de ces talentueux personnages de la fin du siècle : Luigi Loir. Le résultat est fameux. 24 pièces poétiques sont présentées aux lecteurs. Toutes intègrent l’image. Le dispositif n’est a priori pas nouveau mais, associé au textes originaux de Lorin, une toute autre dimension est accordée au recueil.

Nous reproduisons ci dessous la table des matières :

Mon salon 

Les Maisons 

Les Gens 

Les Affiches 

Le Bruit

Les Dames 

La Ronde  

Le Marché aux fleurs 

Les Ombrelles 

Les Eventails

Le Brouillard

Le Ballon

Les Becs de gaz

Les Clowns

Les Joujoux

Les Voitures

Les Patineurs

Les Bateaux

Les Boutiques

Les Masques

Le Mât de cocagne

L'Orage

Les Arbres

Ballade de la balade

Ces textes au premier abord disparates et isolés les uns des autres sont pourtant tous reliés à la thématique générale : la ville. Le dernier vers du recueil en est assez représentatif

« Les trottoirs sont pour moi les rois de la balade »

C’est donc à une balade au cœur de Paris que nous convie le poète. Egayer l’esprit, le distraire de l’ennui de la ville sont les objectifs du recueil qui ne s’engloutit pas dans la décadence mais qui tente de s’élever du « marasme urbain » par un mouvement pirouettant. Le catalogue proposé par Lorin n’entend pas rester figé mais compte  entraîner le lecteur dans une dynamique moderne.

 Le recueil Paris Rose peut être considéré comme ce « point de convergence de voix diverses » dont parle le théoricien M. Bakhtine. Ainsi il partage avec la poésie de Maurice Rollinat un champ d’expérimentation basé sur le croisement de différentes formes de langage (celui de l’illustration, des silhouettes, des caricatures, celui de la poésie et plus généralement de la fantaisie littéraire ).

 

auteur : Bénédicte Didier.

Posté par bdidier à 22:57 - MORCEAUX D'ANTHOLOGIE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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