Bohème littéraire

Ce blog se consacre à la littérature de la fin du XIXe siècle.

23 juin 2009

AUGUSTE BARRAU, UN DECADENT

 Pendant quelques années entre 1882 et 1889, de nombreux poètes méconnus ont tenté l'expérience d'une poésie dite "décadente".    Le poète Auguste BARRAU en fit partie. Né et mort à Challans, en Vendée, (20 juillet 1856 – 27 février 1941)  il a parcouru Paris, fréquenté Montmartre, le boulevard et les tavernes qui l’ont naturellement conduit aux Hydropathes (1878-1881) et aux autres sociétés bachiques. Fidèle à la bohème, il participa d’ailleurs au cinquantenaire du cercle hydropathe qui eut lieu le 17 octobre 1928. Léon Maillard disait à son propos qu’il était un  « diable d’homme » car il savait étonner. Son pseudonyme dans les revues, Jean des Saules, était digne de ses origines puisqu’il rappelait une mystérieuse généalogie végétale. Pour Olivier de Gourcuff, Auguste Barrau qui habitait Challans, offrait « ce rare exemple d’un littérateur de province vivant par l’esprit à Paris ». Cet esprit parisien se retrouvait dans de nombreux textes que ce soit dans le recueil Fleurs d’Enfer ou dans La Vie Artiste. Fleurs d’enfer dérivent évidemment du recueil des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. C’est en effet la même recherche du frisson macabre, la même obsession des noirs parfums. Très éloignées des Fleurs de Vendée d’Emile Grimaud, ces fleurs maladives semblent sortir tout droit d’un mauvais rêve, au bord d’un étang gangrené de lentilles :

Et parmi tous ces bruits où son rêve s’affame

Passent les puanteurs montantes des marais,

Et le vent qui revient, gonflé des souffles frais,

Y mêle des odeurs enivrantes de femme…

 Le recueil était illustré d’une eau-forte d’Henri Boutet et de dessins de Mignot. Très « fin de siècle » dans sa composition et ses thèmes, Fleurs d’Enfer est une œuvre qui témoigne de l’état d’esprit d’une jeunesse désabusée. Auguste Barrau voue un culte à la forme poétique moderne teintée de réel raffinement. La nature devient un écrin où le bien et le mal coexistent. Aussi artificieuse qu’une femme, la nature déploie des séductions dangereuses. Dans le sonnet « Comme l’an passé » le poète nous donne à lire sa vision de l’amour :

 

Sur l’immense métier qu’on nomme l’horizon,

Le soleil a tendu ses fils d’or et de soie,

Pour former en tissus où le regard se noie

Les nuages coiffant chaque toit de maison.

Sous les baisers d’avril la terre en pâmoison

Enfante chaque jour une nouvelle joie

Qui s’empare du cœur et gaiement le fourvoie

Dans les chemins fleuris où l’amour tient prison.

Tout comme l’an passé, le long des vertes sentes,

Au pied de buissons roux, les brises caressantes

Follement sèmeront un refrain ravisseur.

Et, pris du même mal ardent, des mêmes fièvres,

Les jeunes gens diront des mots pleins de douceur

Aux vierges qui n’auront que mensonges aux lèvres !

 Selon un critique, « avec Barrau, on [était ] toujours certain d’acquérir une impression nouvelle des pays que l’on croyait posséder. ». La riante province chantée sur des airs rabelaisiens laisse en effet place à un territoire presque hostile. Le thème du mensonge, de la duperie transparaît dans ces vers pleins de souffle large et d’émotion. En 1887, lors de la publication de La Vie Artiste, et plus précisément à l’occasion d’une lettre-préface, l’artiste montre son amour pour les paysages lunaires ou hivernaux qui s’accordent mieux à une sensibilité mélancolique :

 «  Ce soir-là nous étions baignés de lune, s’il vous en souvient, et nous marchions, côte à côte, silencieux et étrangement absorbés par les murmures que l’orgue du crépuscule semait un peu partout.

 

 La nuit était tombée ; une nuit toute verte avec ça et là, quelques étoiles : clous d’or qui attachaient à l’horizon de petits morceaux de nuage aux moutonnements de ouate.

 C’était l’automne.

 Cette saison incomprise possède, pour certains, un charme tout particulier comme en ont les flacons d’odeurs débouchés et les fleurs qui s’étiolent. L’automne ? C’est l’agonie de l’été lourd, énervant avec ses bouffées de chaleur ! C’est l’oxydation des feuilles, la fraîcheur délicieuse des soirs et le decrescendo mélancolique de la brillante symphonie estivale ! Les bois n’ont pas leurs caquetages bruyants, en revanche, ils chuchotent de mystérieuses paroles, troublantes comme le silence dans le demi-jour des églises. De là-bas la brise, coupante comme une lame affilée, apporte, avec des bourdonnements, l’odeur balsamique des sapins qui fleurent comme en mars, des sapins élégants dont les aiguilles vertes, en tricotant des fils invisibles, font le bruit berceur de la mer.

 Pour ma part, j’aime le printemps, j’ai l’été en grande estime, mais j’adore l’automne….L’automne si triste avec ses nids vides et si doux avec ses pâles soleils couchants ! »

 

 La description de cette nuit étoilée est moderne par son recours à une prose poétique, à la fois fragmentaire et picturale. Fragmentaire, car le poète offre une vision éclatée du monde extérieur – quelques notes sur les étoiles transfigurées en clous d’or, sur les aiguilles des sapins qui tricotent leurs fils invisibles. L’image élève la description à une dimension symbolique. La nature n’intéresse le poète qu’en tant que miroir de sa propre sensibilité, de ses sentiments. Des sensations contradictoires sont recherchées comme une marque de raffinement – ainsi l’opposition de la douceur et de la coupure, du silence et du bourdonnement, de la couleur oxydée des feuilles et de la pâleur du soleil couchant. Les références picturales ne sont plus tournées vers l’impressionnisme mais plutôt vers ce que l’on a appelé le « néo-impressionnisme ». Ce style poétique semble rechercher l’étrangeté des sensations, une beauté artificielle. Auguste Barrau fit paraître quelques-uns uns de ses textes dans La Plume et notamment quatre poèmes en prose parus sous le titre Automnalités : « Aube grise », « Sieste », « Vesprée », « Médianoche ». La campagne vendéenne est représentée sous de nouveaux motifs. Dans « Aube grise », le poète évoque le sort d’une jeune campagnarde qui sera violentée par un mari bestial le soir de ses noces :

« En sa maison la Vierge blanche songe.

Fleur délicate éclose – par quel caprice de la destinée ! – en ce milieu primitif qui l’étouffe, elle a besoin d’un air plus léger que celui qu’elle respire avec tant de peine. Frêle, pâle, d’une joliesse un peu étrange, elle vit là sans joie, parmi ce peuple de villageois frustes dont la gaieté bruyante et parfois obscène lui fait mal. »

 Le portrait acide de la jeune mariée et de son entourage rappelle quelques récits naturalistes qui traitaient sans fards de la condition féminine. Auguste Barrau donne de la province une image très contrastée. Il dépeint un monde parfois rude et violent, une certaine animalité humaine. Ainsi même l’heure du repas champêtre est décrite avec une tristesse diffuse : «  Autour du plat vide devisent joyeusement les travailleurs au bruit des silex battus par les lames d’acier et les couteaux. La fumée des pipes monte lente, droite comme une mince ligne grise, au-dessus des buissons silencieux. ». Cette fière confrérie apparemment heureuse semble comme protégée du monde extérieur. Alors que le temps se suspend, le poète poursuit sa contemplation dans les terres devenues « paysage polychromé » sous les reflets du soleil :

 « Par bandes les oisillons se poursuivent dans les terres labourées. Des vaches, sonnaillant le retour aux fermes, meuglent longuement, et les chiens de bergers dans l’encadrement des portes grangères, aboient aux passants cependant que les enfants bruyamment s’ébattent.

 

 Soir doux d’automne tendrement mélancolique avec ses ors pâles, ses couleurs passées et ses musiques pleurardes qui mettent en les cœurs sensibles les tristesses du passé : amours malheureuses, amitiés perdues et dans les âmes artistes le regret de ne pouvoir qu’imparfaitement traduire la poésie dont elles sont remplies.»

 « Médianoche », l’heure fantomatique, l’heure inspiratrice, l’heure amoureuse, l’heure du repos se décline à travers différents portraits dont celui du poète qui « rythme et rime, œuvrant d’art pour sa Mie, pour la Gloire ou besognant de la plume pour devenir l’amant de dame Fortune. ». Comme un refrain lancinant, cette formule se répète mélancoliquement : «  Des coulées de bleu électrique glissent sans cesse du ciel et s’épandent par toute la campagne ». 

 On recense dans l’œuvre de Barrau un premier recueil de poésie Souvenir du Quartier Latin, une comédie en un acte et en prose L’Epicier malgré lui, des monologues en prose intitulés gauloisement Pourquoi je suis resté célibataire et Vierge il l’a laissée dits par Félix Galipaux, un récit dramatique Les Drames de la rue. Au voleur !,  des Notes de Voyage et deux récits Pour les naufragés des Sables d’Olonne et L’Ile aux moines. Il aurait également consacré un recueil à une région proche de la Vendée sous le titre : En Bretagne. Lorsqu’il évoque en 1887 les conditions de la vie artiste sous forme de quelques nouvelles, Auguste Barrau n’hésite pas à puiser dans l’encre douce-amère de l’humour noir. Par cet ouvrage il prétend essayer d’expliquer à une dame chère à son cœur les vicissitudes de sa vocation : « Oh ! les douleurs…qui pourra jamais dire le nombre de victimes qu’elles ont faites parmi ces cœurs généreux étouffés dans des mains de femmes… ». Gaillardement il évoquera quelques débuts difficiles, le sort de quelques jeunes gens suicidés car trop épris d’idéal  : «  Vivre, aimer, souffrir : cette trinité sous les fourches caudines desquelles nous sommes obligés de passer, réserve, pour l’amant de l’art, d’infinies tendresses. ».

 

Pour en savoir plus (références citées) :

Lire  l'article de Bénédicte DIDIER, "Poèmes et chansons oubliés du territoire d'ouest à l'aube du XXe siècle", revue ECRITS D'OUEST, 2006, n°14.


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Ballade de la Joyeuse Bohème

Eugène Torquet (1860-1918) plus connu sous le nom de John-Antoine Nau (lauréat du premier prix Goncourt) se lia à la bohème de la fin des années 1870. Ainsi il fréquenta le cercle des zutistes, le club des hydropathes et bien entendu le fameux cabaret du Chat Noir. Il y laissa une célèbre ballade parue dans le numéro 1 de l'année 1882.
      Cette ballade choisit de mettre en avant une bohème joyeuse contrastant avec celle de Murger. Au cours de ce poème chantant, à la ritournelle entêtante, Torquet reprend ce qui sera l'essentiel des revendications de cette "nouvelle bohème fin de siècle". Dans le chemin déjà tracé par Villon, la bohème représente  une sorte de "marge idéale" qui autoriserait une vie de plaisirs loin des principes d'une existence bourgeoise et conformiste. L'artiste en vouant  un culte à l'amour feint de mépriser la fortune. Mais en cherchant à "effaroucher" le bourgeois, on l'interpelle, on en fait un spectateur privilégié du sort de l'artiste. La posture bohème est d'autre part celle d'une élite marginale détachée des préoccupations "bassement" matérielles de la foule.  Le groupe bohème apparaît dans toute sa vigueur, comme une collectivité  d'élus pleinement conscients de leur mise en scène.

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Dans ce siècle de picaillons
Où la soif du gain nous torture
On donne la chasse aux millions.
Or, scène, beaux vers et peinture
Ne donnent que maigre pâture.
Mais, faisant la nique au destin,
Je serai, - j'ai la tête dure -
Peintre, poète ou cabotin
Porteur de lyre ou de crayons.
Pitres chatoyants de dorure
Qu'on nous excuse, nous baillons
Chez les banquiers, rois de l'usure.
(...)
Bourgeois, fuis quand nous ripaillons
Ou bouche ton oreille pure :
Nos discours sur les cotillons
Effaroucheraient la Censure ;
Et nous trinquons, mortelle injure
En disant : "Bren !" au Philistin !
Et ! L'on ne hait pas la biture
Peintre, poète ou cabotin.

Envoi
Femmes, ne nous soyez point dures ;
L'artiste en vos bras de satin
Ne fait pas mauvaise figure,
Peintre, poète ou cabotin.

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04 juin 2009

Un drame lyrique : NANA SAHIB, de Jean Richepin

Nana Sahib de Jean Richepin est un drame en 7 tableaux représenté pour la 1ere fois le 17 décembre 1883. Jean Richepin y interprètera le rôle titre. Quant au premier rôle féminin, il fut interprété par Sarah Bernhardt. Parmi les acteurs on trouve également Félix Décori (dans le rôle de Sir Edwards), bien connu du milieu bohème.

Le personnage éponyme, Nana Sahib, est une grande figure historique qui mena une rébellion contre les colons anglais en 1857. Le destin mystérieux de Nana Sahib et notamment sa disparition avait nourri l’imagination d’écrivains français comme Jules Verne qui y consacra un roman : La Maison à vapeur (1880).

« Nana Sahib ! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait encore de le jeter comme un suprême défi aux conquérants de l’Inde ».

Jean Richepin propose une relecture « fin de siècle » du parcours de ce personnage héroïque mené à la mort par sa passion pour une femme. Il donne à lire également des propos politiques opposant les colons anglais aux « esclaves » indiens.

La pièce se déroule en Hindoustan, dans la province de Cawnpore en 1857-1858.

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I. RESUME DE LA PIECE

Premier Tableau : « Les Présents de Djamma »

Le premier tableau baigne dans une atmosphère de conspiration. Un sergent ordonne à quelques esclaves indiens d’activer les préparatifs en vue des prochaines festivités (cérémonie de réception du gouverneur). Le peuple indien enrage de devoir servir les Anglais. Djamma, fille du rajah, qui se prépare à épouser Nana Sahib, distribue au peuple une quantité de présents tous plus précieux les uns que les autres. Dans l’ombre, un esclave, Cimrou, attire le rajah Tippoo-Raï et lui propose un marché : il lui dira où se trouve le légendaire trésor de Siva et en échange le rajah lui donnera sa fille Djamma. Tippoo-Raï fait mine d’y réfléchir mais envoie un de ses hommes arrêter Cimrou.

Deuxième Tableau : « La Révolte »

 

La cérémonie commence. Lord Whisley invite le peuple indien à s’exprimer s’il se trouve victime d’injustice. Il prête une oreille attentive aux doléances des indiens mais Nana Sahib intervient et demande de réprimander plus sévèrement encore ceux qui osèrent prendre la parole. Soudain, la foule offensée s’écarte au passage d’un yogi que des sergents anglais brutalisent. Ce dernier appelle la foule à « faucher » les Anglais. C’est alors que Nana Sahib dévoile sa véritable identité et mène à son tour la révolte contre les Anglais pris au piège.

Troisième Tableau : « Le Massacre de Cawnpore »


Nana Sahib s’assure de l’amour de Djamma et refuse non seulement de reporter son mariage mais également le marché que vient lui proposer à nouveau Cimrou (de l’or en échange de la main de Djamma). Pris d’une fureur guerrière, il organise le massacre des colons anglais devant ses 2 otages : Lord Whisley et sa fille Miss Ellen.

Quatrième Tableau : « Le Paradis du tigre »

Nana Sahib est au combat lorsque Djamma entend de la bouche de Gamavât qu’un traitement de faveur est accordé à l’otage anglaise, Miss Ellen. Jalouse, elle ordonne sa libération mais quand Nana Sahib est de retour, tel une bête traquée, il comprend qu’il a été trahi car Miss Ellen était son dernier recours pour marchander avec les officiers anglais. Pris au dépourvu, Nana Sahib ordonne alors à Lord Whisley, menacé de tortures, de convaincre ses hommes de cesser les combats. Contre toute attente, Lord Whisley donne l’ordre à ses troupes de le fusiller, ce qui sera fait. Nana Sahib, désormais seul, décide de prendre la fuite dans la jungle appelée « le paradis du tigre ».

Cinquième Tableau : « Le Paria »

 Trois mois plus tard, les Anglais ont repris possession du palais. Un paria, qui n’est autre que Nana Sahib déguisé, est chassé par des officiers. L’annonce des fiançailles entre Djamma et Cimrou va être célébré quand Nana Sahib intervient et désigne Cimrou comme un esclave. Tippoo-Raï le reconnaît mais Cimrou fait mine de ne l’avoir jamais vu pour ne pas être à son tour démasqué. Sir Edwards fait venir des témoins dont Miss Ellen mais nul ne désignera le paria comme étant Nana Sahib soit par serment soit par respect de l’honneur.

Sixième Tableau : « Les Cavernes »

Cimrou entraîne son beau-père et sa promise dans la grotte où se trouve le trésor de Siva afin de conclure le mariage. En traversant la caverne, ils perçoivent des bruits de pas et craignent les esprits du tombeau de Siva.

Septième Tableau : « Le Trésor de Siva »

Dans la grotte, face au fabuleux trésor, Tippoo-Raï jubile alors que Cimrou entend bien s’emparer de Djamma. Soudain, Nana Sahib apparaît revêtu d’un costume de rajah. Pensant être trahi, Cimrou tue Tippo-Raï et se lance dans un duel contre Nana Sahib. Après une lutte ponctuée des prières de Djamma, Cimrou blessé mais encore en vie, met le feu à un bûcher. La porte de la grotte, définitivement scellée par un mécanisme dont Cimrou a le secret, condamne les héros. Les deux amants décident alors de mettre fin eux-mêmes au supplice en se jetant dans les flammes.

II. LA RECEPTION DE LA PIECE

Le succès fut très mitigé comme on le constate en lisant cette critique extraite de L’ILLUSTRATION, n°82 bis, dimanche 30 décembre 1883, p. 418.

« Le fameux drame en vers de Jean Richepin, Nana Sahib, dont on parlait depuis si longtemps, vient enfin de voir le jour à la Porte Saint-Martin. C’est assurément l’œuvre d’un rimeur habile mais ce n’est pas la pièce d’un homme de théâtre.

Il était tout d’abord étrange de choisir pour héros une sorte de monstre qui n’a guère d’autre titre à la célébrité que l’épouvantable massacre de la population d’une ville qui s’était rendue à la discrétion. La tuerie des prisonniers anglais, hommes, femmes, enfants, qui avaient eu foi dans la parole de cette bête féroce, est un haut fait qui eut dû écarter à jamais d’un cerveau humain toute réhabilitation. Mais ce qui a séduit le poète, c’est qu’après la reprise de la ville de Cownpoore par les Anglais, Nana Sahib disparut et qu’on ne sut jamais ce qu’il était devenu. Peut-être vit-il encore tranquillement chez quelque rajah anglophobe qui prend soin de sa vieillesse.

 Mais une fois le héros adopté, on pouvait croire que M. Richepin nous l’aurait montré dans son rôle historique, et que la sanglante épopée du barbare nous aurait valu un grand drame véhément et coloré. Point. Le Nana-Sahib de la Porte Saint-Martin est un personnage romanesque, poète à ses heures, violent et souvent, qui traverse, sans éveiller aucun intérêt, les incidents d’une action puérile dont le dénouement est un tableau des Mille et une Nuits.

 Nana-Sahib est aimé d’une jeune indienne, Djemma, que son père est sur le point de donner à un paria du nom de Cimrou, lequel lui a promis qu’il le conduirait dans le caveau mystérieux qui renferme tous les trésors de Siva, et même qu’il l’en ferait sortir. Car là est la difficulté : on peut entrer dans ce caveau mais pour en sortir, il faut connaître un secret que seul, Cimrou possède. (…)

 Ce ne sont pas, en effet, les beaux vers qui manquent dans l’œuvre. Il y en a d’éclatants, d’harmonieux, de colorés, d’émus, mais combien sont noyés dans les longueurs de cette pièce diffuse et dépourvue d’intérêt ! Il y a aussi des décors superbes et des costumes éblouissants, mais que tout cela devient accessoire, lorsqu’on veut en faire le principal !

 L’interprétation a eu des éclats et des faiblesses. Mme Sarah Bernhardt s’y montre la sirène poétique, passionnée, enchanteresse que nous connaissons, et son action sur le public pourra peut-être forcer le succès à se déclarer. (…)

Malgré les beaux vers de M. Richepin, malgré les splendeurs de la mise en scène, malgré la présence de Sarah Bernhardt, voilà une pièce à laquelle nous n’osons pas prédire les cent représentations d’usage. »

Posté par bdidier à 21:12 - MORCEAUX D'ANTHOLOGIE - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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