blog_033"Comment finissent les serviteurs du verbe ? Sujet de vaste étendue et de quel intérêt émouvant !
         A côté d'un Victor Hugo, qui vécut presque nonagénaire, sans connaître aucune défaillance, que d'autres fauchés en plein labeur, sans avoir pu accomplir leur tâche ! " (Docteur Cabanès, Autour de la vie de bohème, Paris, Albin Michel, 1938, p. 7).


   L'essai du Docteur Cabanès, intitulé Autour de la vie de bohème et paru en 1938 (éditeur Albin Michel), présente le "martyrologe bohème" qui succéda au cliché d'une vie légère et frénétique pour l'amour de l'art. La littérature est une "maîtresse terrible" qui fit chèrement payer ses faveurs en épuisant les forces de quelques "débutants" des lettres.

   

   Nous proposons ainsi aux lecteurs curieux et flâneurs quelques épitaphes et fragments de vie bohème en hommage à ces "combattants des lettres" auxquels se consacre ce blog.

HEGESIPPE MOREAU
Hegesippe Moreau, poète du Myosotis et typographe. Il mourut de misère et d'épuisement, désespérant d'arriver jamais à la notoriété malgré quelques articles enthousiastes parus dans des revues.

" Lorsque ma journée est finie, je me trouve dans ma chambre seul, livré à moi-même, la nuit surtout... A ! c'est intolérable. Ainsi, depuis quelques temps, j'ai imaginé de prendre de l'opium, pour me faire dormir jusqu'à l'heure où je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai besoin de l'augmenter un peu tous les jours, pour centre-balancer les effets de l'habitude. Le samedi soir, je triple la dose pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin" (correspondance privée citée p. 14-15)

Alexandre Dumas (père) proposa une épitaphe qui n'eut jamais reçu la consécration officielle mais qui mérite d'être citée :
"Ici Repose
Hégésippe Moreau, mort de faim et de misère
Le 20 décembre 1838 ;
Louis-Philippe étant roi des Français ;
M. de Montalembert étant ministre de l'Intérieur
et M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique
"

ARMAND LEBAILLY

Jeune poète, auteur de 2 recueils préfacés par l'académicien Legouvé. Après une enfance passée dans le pays normand, il devint maître d'études, puis correcteur d'imprimerie à Caen et rédacteur d'une feuille locale. Il quitta sa région natale pour Paris et écrivit quelques articles dans des revues. Il reçut l'encouragement de quelques "princes de la littérature" mais ne connut guère de réelle reconnaissance.
Il laissa ces quelques vers quand il sentit sa vie lui échapper :

"Ainsi quand je mourrai, recueillez ma poussière ;
Mettez-la sur mon seuil pendant une heure ou deux,
Puis vous la porterez, sans croix et sans bannière,
Près du tronc du vieux chêne ; elle y dormira mieux
."

ALOYSIUS BERTRAND

Le fameux auteur de Gaspard de la nuit, comme tant d'autres, avait été séduit par le mirage de Paris. Comme tant d'autres, il avait connu les affres de la faim. Il n'eut pas la consolation de voir paraître le livre où il avait essayé de créer un nouveau genre en prose : Bertrand était dans la tombe depuis 1 an quand parut Gaspard de la nuit !

M. Villemain lui réservait un poste de bibliothécaire et se disposait à lui faire remettre le secours tant espéré : il était déjà moribond, dans un lit d'hopital. Le poète écrivit une dernière lettre au sculpteur David :

"J'ai un pied dans la fosse mais je suis tranquille et résigné, comme un malade en qui va la passion en même temps que la vie... J'attends et je ne compte sur rien ; je n'espère ni ne désespère trop ; j'ai confiance complète en mon médecin. La Providence fera le reste !"


ANTOINE WATRIPON

 

 

Pseudonyme de Jules Choux, ouvrier typographe,  qui collabora au Père Duchêne, à la Lanterne du Quartier Latin et, avec Alfred Delvau à L’Aimable faubourien, Journal de la canaille. Il est l'auteur d'un air célèbre sur le Quartier latin, a biographié Villon, le poète aimé des truands et des tire-laine, et il est l'auteur de la Complainte de l'assassinat de Mgr Sibour. La tuberculose va emporter ce poète qui, de l'hôpital Saint-Louis où il était soigné, tentait encore de lutter contre une issue fatale. Il écrivit cette lettre  quelques jours avant sa mort au directeur du Figaro, M. Villemessant :


"Je commence à revenir de la maladie de l'hiver qui vient m'affliger tous les ans, et je me soutiens tant bien que mal sur le flot.
Maintenant je viens vous proposer pour chaque numéro du dimanche, sous le titre général : Les Dominicales, une satire d'actualité. Je vois d'ici votre froncement de sourcils à la pensée de recevoir des vers ; mais, déridez-vous, ce seraient des vers très faciles à lire, gais et faciles comme une causerie... D'ailleurs je n'ai la prétention d'être accepté que sur copie. Ce n'est donc pas chat en poche que je vous propose.
La première, celle de dimanche prochain, que je termine en ce moment est intitulée : Résurrection ! (le nouveau quartier latin) elle roule sur l'affaire d'About, avec le parterre de l'Odéon qui est redevenu (comme de notre temps) le conservatoire des sifflets. Bien entendu, que j'évite les écueils. Enfin, vous jugerez.
En attendant, je vous envoie ci-joint, indépendamment de cette série, La Muse sans coeur, dont le ton peut convenir au Figaro. C'est semi-badin et un peu Carnaval de Venise, avec de petites larmes sous le masque.
Encore une fois, vous êtes le maître de la maison, jugez !
Quant aux Dominicales, répondez-moi, s'il vous plait.
Quant à moi j'en réponds !
Votre bien dévoué - mais trop rare- collaborateur,
Antonin Watripon
Hospice St Louis
Pavillon Gabrielle
Ch. N°15"