En 1884, Lautrec s'installe à Montmartre alors que les lieux de plaisir s'y multiplient. L'essor de Montmartre est retentissant.
"Qu'est Montmartre ? Rien.

Que doit-il être ? Tout !" proclame Rodolphe Salis directeur et gérant du Chat Noir.

Le bruit, le mouvement, la turbulence tapageuse du cabaret du Chat Noir  charme le peintre mais pas au point d'éclipser le snobisme et la cabotinisme du maître des lieux - dit "Rodolphe la Malice".

"Dieu a créé le monde, Napoléon a institué la Légion d'honneur, moi, j'ai fait Montmartre" revendiquait Salis.

L'œil du peintre préférera se nourrir des déchéances et des flétrissures imprimées sur le visage des danseurs du bal de l'Elysée Montmartre qui, tout à côté du Chat Noir, sur le même trottoir, au numéro 80, faisait revivre l'ancien chahut sous le nom de "quadrille naturaliste".

En 1884, Lautrec travaille dans l'atelier Cormon ; il apprend les discussions qui animent le monde artistique. Manet resplendit d'une gloire posthume, les impressionnistes bataillent et s'essoufflent lorsque la jeunesse créé le premier Salon de la Société des Artistes indépendants dans le pavillon de la Ville de Paris, aux Champs-Elysées. A Bruxelles un cercle d'avant-garde s'est fondé : La Société des XX.

Alors que Lautrec fait la rencontre de Suzanne Valadon au cours de l'année 1885, Rodolphe Salis organise en fanfare le déménagement du cabaret, désormais situé au 12 rue de Laval dans l'hôtel précédemment occupé par le peintre belge Alfred Stevens.

Aristide Bruant, chantre de la crapule, reprend l'ancien local du Chat Noir et crée alors Le Mirliton.
Le cabaret débarrassé des meubles de Salis n'a plus que quelques tables et quelques chaises.
Dès les premiers jours, Lautrec devient un habitué du Mirliton. Il jubile en entendant l'accueil que Bruant réserve à ses clients.
L'enseigne proclame :

AU MIRLITON
PUBLIC AIMANT SE FAIRE ENGUEULER

Lautrec sait que Bruant n'a que mépris pour les bourgeois venus s'encanailler chez lui :

"Un tas d'idiots, qui ne comprennent pas seulement ce que je chante, qui ne peuvent pas comprendre, ne sachant pas ce que c'est que les meurt-la-faim, eux qui sont venus au monde avec la cuiller d'argent dans le bec. Je me revenge en les insultant, en les traitant pis que des chiens. Ça les fait rire aux larmes ; ils croient que je plaisante, tandis que, bien souvent, c'est une bouffée du passé, des misères subies, des saletés vues, qui me remonte aux lèvres et me fait parler comme je parle."

Pour autant Lautrec ne partage pas le "misérabilisme" de Bruant, il déclara, un jour que le Moulin de la galette était envahi de montmartrois endimanchés :

"Foutons le camp, tout ce luxe des pauvres est encore plus écœurant que leur misère"

Lorsque Lautrec pénétrait dans le cabaret du Mirliton, Bruant arrêtait le chœur et proclamait :

"Silence, messieurs. Voici le grand peintre Toulouse-Lautrec avec un de ses amis et un maquereau que je ne connais pas"

Bruant accroche quelques toiles de Lautrec aux murs de son cabaret. Il fait paraître en décembre  sur une double page dans le journal Le Mirliton "Quadrille de la chaise Louis XIII" (en référence à la chaise oubliée par Salis lors du déménagement du Chat Noir).
La revue Le Courrier français de Jules Roques insèrera également un dessin de Lautrec "Gin cocktail" paru dans le numéro 39 (26 septembre 1886).
Dans le Mirliton  en janvier, février et mars 1886 des couvertures sont signées Lautrec. Le peintre y représente des scènes de rue, des ouvriers, un petit trottin accosté par un vieux marcheur à huit reflets, monocle et barbe blanche :

- Quel âge as-tu, ma petite ?
- Quinze ans, m'sieur....
- Hum ! déjà un peu vieillotte...


Au contact de la personnalité de Bruant et de ses rencontres avec Van Gogh, Lautrec verse dans des sujets d'un caractère plus ou moins "social". A cette période, il travaille avec acharnement et humilité. Il écrit à son oncle, le 15 mai 1886 :
"Je n'ai le droit qu'à peu d'indulgence et à un bon jeune homme, continuez"

source : La Vie de Toulouse Lautrec, Henri Perruchot, le livre de poche, Hachette, 1958.