Léo D'Orfer collabora à plusieurs revues symbolistes de la fin du XIXe siècle comme La Vogue, Le Capitan, La Revue de Paris. Nous le retrouvons également dans Le Scapin (n°2, 10 janvier 1886) avec un poème exotique et sensuel intitulé "Amours noires"  et écrit en Tunisie à Gafsa en janvier  1882.

     Ce poète cosmopolite s'était vivement intéressé à la Serbie et collabora pendant la 1ere Guerre Mondiale aux périodiques La Patrie serbe et La Revue yougoslave. Il laissa un recueil de poèmes intitulé Chants de guerre de la Serbie (étude, traduction et commentaires, 1916). [source de l'information : Patrimoine littéraire européen: anthologie en langue française, Par Jean-Claude Polet, Jacques-Philippe Saint-Gérand, Collaborateur Jacques-Philippe Saint-Gérand, Publié par De Boeck Université, 19g99, p. 945]

       Dans le poème qui suit, Léo

D'Orfer

présente une scène d'alcôve et loue les mérites d'une maîtresse orientale.  Très "fin de siècle"  dans sa composition et dans son style, ce poème trouve sa place parmi les pièces les plus réussies du journal Le Scapin.


"Amours noires"

Je me suis prosterné devant ta beauté noire ;
Entre tes lèvres j'ai baisé le souris blanc
De tes trente-deux dents éclatantes d'ivoire ;
J'ai respiré ton corps, fleur au parfum tremblant,

J'ai crispé mes deux bras à tes cuisses d'ébène
Et ma bouche a couru, folle, autour de tes reins,
Ô ma négresse, ô mon Almée, ô ma sirène,
Et j'ai bu longuement aux coupes de tes seins.

Te souviens-tu ? Ton pied mignon, noir et farouche
Sur mon ventre formait comme un grain de beauté :
Tu riais en me montrant le pourpre de ta bouche
Et tirais la langue, ô démon Volupté !

Puis tu me regardais avec tes yeux terribles
Et très doux, aux désirs joyeux, sombres ou fous ;
Alors ton âme, avec deux serres invisibles
Semblaient saisir mon cœur et le mettre à genoux.

Et tes deux bras s'ouvraient, grands ainsi que deux ailes,
Pour m'enfermer dans leurs enlacements de fer ;
Tu me lançais le feu sombre de tes prunelles
Qui pénétrait, ardent, jusqu'au fond de ma chair.

Oh ! alors, affolé d'amour, brutal et fauve,
Je me jetais en furieux sur ton corps nu ;
Sous nos enlacements craquait tout l'alcôve
Et tu râlais avec un sourire éperdu.

Oh ! pas une parmi les filles de nos mères
Ecloses au jour terne et gris de nos climats,
Pas une de nos sœurs aux appâts éphémères
Ne vaut un de tes crins, Faunesse qui m'aimas.

Nulle n'a ton sourire aux douceurs chatouilleuses
Le bronze de ta chair lumineux et profond,
Car tu sembles, dans tes beautés mystérieuses,
Une nuit pleine, avec deux étoiles au fond !