Enfin, voilà le Choléra ! (Le Chat noir, n°82, 4 août 1883)

                    Les faits

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 S'il est des mots qui évoquent l'horreur, le choléra est de ceux-là. Son nom seul suffit à réveiller les images des grands drames médiévaux, des danses macabres, des fosses communes où s’entassent les cadavres. Mais le choléra est aussi, avec la phtisie, la maladie typique du XIXe siècle.  En 1832, alors que le carnaval bat son plein, le fléau atteint Paris et fait 19000 morts. Malgré les ravages du choléra, les extravagances du Mardi gras se poursuivent : on succombe au terme d’une danse effrénée parmi les rires et les assauts d’une foule de masques.

En 1883, lorsque Willette entreprend dans la revue Le Chat noir de faire paraître cette gravure ironiquement intitulée « Enfin, voilà le choléra », le spectre d’une épidémie refait surface. Le choléra se répandait par voie maritime de l’Inde jusqu’en Égypte où de nombreux chercheurs étaient présents. L’un d’eux, Koch, identifiera le responsable de la maladie : une bactérie mobile appelée « vibrion ». Alors que la science progresse, un sentiment de terreur et de désarroi s’empare des populations. Le choléra est-il dans les esprits une manifestation de la colère divine ? Peut-être le croit-on en raison de son étymologie (le mot serait composé de chole- (bile) et –rhein (s’écouler) ; la bile étant à l’origine de l’humeur colérique). Des visions d’apocalypse l’emportent, contrastant ainsi avec le point de vue des humoristes et des poètes du Chat noir.

 En 1884, l’épidémie se manifestera pourtant dans les villes du Sud de la France comme Marseille et Toulon. La revue L’Illustration en traite avec tout le sérieux que le sujet réclame. On apprend ainsi que des mesures d’hygiène furent mises en place : l’importation des fruits et des légumes fut prohibée, des équipes désinfectaient les wagons et les bagages en provenance des régions infectées. Le choléra foudroyait ses victimes en quelques heures mais les médecins restaient partagés au sujet de la gravité de la maladie. Deux thèses s’affrontaient, celle, alarmiste, du docteur Brouardel, et celle, nettement plus rassurante, du docteur Fauvel. Les collaborateurs du Chat noir s’amusèrent beaucoup de l’indécision des médecins. Ainsi le dessinateur Uzès nargue l’indifférence du bourgeois face à l’épidémie dans l’illlustration « Tentation » du numéro 130 (1884). Des récits et des poèmes comme ceux d’Hector de Callias (Le Dernier supplice, n°145, 1884), de George Auriol (Ballade du joyeux choléra, n°149, 1884) ou d’Alphonse Allais (Chronique cholériforme, n°144, 1884) font également des allusions humoristiques à l’événement.

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 La gravure de Willette se décompose en 3 plans et repose sur d’importants contrastes. L’arrière plan donne à voir, au centre de l’image, une lune anthropomorphique qui surplombe la silhouette noire d’un trois-mâts. Le navire semble chanceler sur l’eau, son pavillon se disloque sous le vent. Le reflet blafard de la lune relie l’eau à la mort (le choléra fut « transporté » par voies maritimes). Le danger est clairement mis en évidence par un jeu d’ombres et de lumière. Au second plan, à la droite de l’image, deux silhouettes seront familières aux lecteurs du Chat noir : ce sont les deux moulins croqués par Henri Pille pour le frontispice du journal (dont le célèbre Moulin de la galette). Willette impose un nouveau décor : celui de la mythique butte montmartroise. Les toits rehaussés de blanc, ces moulins semblent figés. Ils baignent eux aussi dans la lueur blafarde de la lune. Enfin, au premier plan, une ribambelle de 5 personnages semblent danser joyeusement tandis que, hors cadre, un chat noir file, le poil hérissé.

 Willette dédicace cette gravure à son frère, « le docteur Willette ».


            L’interprétation

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              Les personnages mis en scène dans cette gravure sont facilement identifiables par leurs costumes : un sergent de ville, deux pierrots, deux noctambules. Leurs visages poupins ainsi que leurs petites tailles en font des miniatures comiques contrastant avec le thème de la gravure. Willette affecte de se réjouir de l’arrivée d’une épidémie (il s’agit sans doute d’une réaction aux annonces des journalistes qui inquiètent et terrifient inutilement). L’artiste se réfère également à l’épidémie de 1832 qui écuma la capitale lors des fêtes du Mardi-gras. Ainsi il fait se rapprocher la fête, la gaieté montmartroise et la mort.

           La danse des personnages est aussi bien une danse macabre qu’une ribambelle enivrée. Alors que la mort approche inéluctablement, les joyeux noctambules festoient, tournant le dos à une lune menaçante. Cette gravure peut donc se lire comme un hymne carnavalesque à l’esprit montmartrois, à cet épicurisme moderne tant chanté dans les colonnes du journal Le Chat noir.

      Cette gravure nous rappelle aussi que Montmartre incarne d’une certaine manière une forme de « résistance » face à l’opinion. Elle est en marge du monde car elle accueille en son sein des visionnaires, des artistes dont le but est d’élever l’esprit (ce que symbolise également la situation géographique de Montmartre surplombant la capitale). Ainsi l’attitude désinvolte et désenchantée des 5 danseurs nous semble particulièrement intéressante pour qualifier « l’esprit bohème » de la fin du XIXe siècle. Willette nous donne à voir des artistes défiant le bon sens, pleinement conscients du monde qui les entoure mais allant « à contre-courant » d’une posture attendue. D’ailleurs on remarque que cette danse frénétique au clair de lune abolit les différences entre chaque personnage (qui semblent frères) et entraîne avec elle le représentant de l’ordre public.


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 Cette gravure nous renvoie également, de manière codée, à la piraterie. Le navire, son pavillon noir flottant dans le vent   et cette tête de mort pourraient nous faire croire que des pirates sont partis à l’abordage. La trajectoire du bateau nous amène à Montmartre puis à cette ribambelle dont nous avons précédemment parlé. L’esprit de la piraterie souffle en effet sur le cabaret du Chat Noir (un certain nombre de textes nous le prouve). Les « trésors » de la capitale seraient-ils menacés par ces artistes vivant en marge de la société littéraire ?