Voici un article consacré aux Hydropathes paru dans le premier numéro de la revue L'Hydropathe en 1878. Le critique du XIXe siècle, Francisque Sarcey, y dresse le portrait flatteur d'une génération de jeunes aspirants à la gloire. La bohème semble d'abord considérée comme une entreprise théâtrale : la Comédie française y tient un rôle important avec  le comédien Villain.  La scène (où se jouent musique, poésie, chanson, monologue et imitation) offerte par le club de la rue de Cujas est un écrin nouveau pour les causeries d'ordre littéraire et esthétique. Mais le divertissement couvre une ambition sérieuse : il n'est donc pas question de céder aux plaisirs faciles des jeux de café. Les hydropathes ne se confondent pas avec les "petites chapelles poétiques" du moment, ils en sont une parodie : la critique des institutions est affichée, ce qui n'est pas sans séduire l'oncle Sarcey. De même, le rôle du spectateur est subverti, puisqu'il est considéré comme un initié : l'expérience collective proposée par les Hydropathes bouleverse le concept (romantique) de l'artiste qui se suffirait à lui-même. Spectateurs et artistes s'engagent dans un acte de création nouveau et moderne. 

             Au cours de cet article, on peut être frappé par l'emploi du terme "élite" à propos des membres de ce club bohème . On apprend ainsi que les hydropathes, longtemps confondus dans les mémoires avec le monde étudiant de la fin des années 1870, s'en éloignent nettement. Francisque Sarcey distingue bien les quelques étudiants de droits  assez ignorant d'une culture littéraire, des jeunes artistes (et parmi eux des "vrais" poètes) qui souhaitent s'engager dans la voix d'une littérature ou d'un art  modernes. L'originalité de cette élite est qu'elle n'est guère reconnue et qu'elle est mise au ban de la société.

                                                        "LES HYDROPATHES" par Francisque Sarcey

            Les jeunes gens qui se sont réunis pour fonder ce cercle sont pour la plupart des poètes en herbe, ou des élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, ou des musiciens. Il n’y a guère que cinq ou six semaines que le club est fondé, et il compte déjà près de deux cents membres.

Il est confortablement installé dans une vaste salle qu’ils ont louée rue Cujas. C’est là qu’ils se réunissent tous les soirs ; les grandes séances, les séances solennelles, celles où l’on convoque le ban et l’arrière-ban des membres du club ont lieu le samedi.

Là on dit des vers, on fait de la musique, on chante et l’on cause. Il n’y est permis d’autres boissons que la bière, et tout jeu de hasard y est sévèrement proscrit.

Quelques jeunes artistes se sont déjà plu à venir à ces séances, qui sont aimables et gaies. Villain (de la Comédie française) y a fait des imitations fort drôles dont tout le monde s’est pâmé. Coquelin Cadet y a dit quelques unes de ces spirituelles saynètes qu’il débite à ravir, et qui ont tant de succès dans les salons et les concerts. Il est probable qu’une fois l’institution connue, d’autres artistes ne demanderont pas mieux que de se faire entendre dans ce milieu très-intelligent tout ensemble et très sympathique.

Ces jeunes gens au besoin pourraient se suffire à eux-mêmes. Beaucoup sont poètes, je veux dire qu’ils font des vers. Il est tout naturel qu’on leur demande d’en lire, et qu’ils se laissent, sans trop de résistance, forcer la main. Ce nombreux auditoire vaudra mieux pour former le goût et les avertir de leurs défauts que ces petites chapelles poétiques où chacun passe dieu à son tour, tandis qu’une demi-douzaine de thuriféraires lui donnent l’encensoir par le nez à charge de revanche. Ces étroites coteries gardent leurs fenêtres soigneusement fermées aux grands courants de l’opinion publique. Les initiés y respirent un air subtil et entêtant, où leur talent risque de s’étioler. Les raffinements précieux des ciseleurs de vers ne vont pas au grand public, et c’est pour cela que je ne suis pas fâché d’apprendre que nos jeunes poètes peuvent aujourd’hui lire, devant des auditoires plus nombreux, leurs productions nouvelles.

J’espère que beaucoup d’étudiants se feront agréger à ce club. Un des jeunes gens qui m’ont écrit, (je soupçonne celui-là d’être poète) me fait remarquer, non sans quelque amertume, que parmi les étudiants en droit et en médecine, il y en a, et des plus distingués, qui en sont encore, en fait de poésie, à la poésie classique ; qui depuis leur sortie de collège, n’ont rien lu que leurs livres de travail, ou, par ci, par là, le roman du jour, et ne se doutent pas de la grande révolution que Victor Hugo a faite dans le vers français en ces trente dernières années.

N’auraient-ils pas quelque avantage à se joindre à toute cette élite de jeunes artistes, dont quelques uns s’empareront un jour de la célébrité, qui deviendront des écrivains ou des peintres, ou des musiciens de premier ordre, comme ils se destinent eux-mêmes à marcher sur les traces des Allou ou des Velpeau !

Après tout, une soirée passée là, en famille, à causer d’art et de littérature, est au moins aussi agréable et à coup sûr plus utile que ne le sont les heures perdues à remuer des dominos sur une table de café. Il me semble que si j’avais vingt-et-un ans, je demanderais à entrer au Club des Hydropathes.

(XIXe siècle)