Gustave Kahn, poète bien connu de la fin du XIXe siècle, directeur de la revue littéraire La Vogue laissa dans la revue le Tout-Paris ce terrible conte réaliste et ironiste sur les péripéties d'une « grue ». La peinture qu'il fait de Paris, de ses misérables et de la faune qui peuplaient les cafés-concerts, véritables « marchés de la chair », est remarquable. Nous découvrons à la lecture de ce conte une figure féminine très populaire dans les « feuillets » des années 1880 : la  « grue ». La grue de Gustave Kahn ne se démarque pas de ses consoeurs : elle est victime de son origine sociale dont elle ne peut se départir, puis connaît une brève fortune au moment de ses premiers succès de chanteuse. Elle est aussi femme fatale, « dévoreuse » d'hommes vampirisés qu'elle fait basculer dans le malheur. Gustave Kahn ne montre d'ailleurs guère de tendresse vis à vis de son personnage : nulle marque de compassion pour le bas-monde et ses appâts. L'ironie du dernier paragraphe laisse entendre la défiance et le mépris portés à ces éphémères « icônes » de cafés-concerts. Enfin, on remarquera un tableau étonnant du Père-Lachaise  animé d'une vie singulière, celle du petit peuple parisien .

champsaur_etc_006

 

Gustave Kahn, portrait extrait de L'Album Mariani

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                       LA GRUE de GUSTAVE KAHN

 

 

 

                             Paru dans le TOUT PARIS, Ancien Hydropathe, 26 juin 1880, n°13

 

 

 

 

 

 

 

    Elle toussait, crachait le sang, râlait. Dans la salle aux boiseries longues de l'hôpital, où la veilleuse balbutiait sa clarté, un cri ! Elle était morte ; les traits prirent une rigidité, et, le lendemain, la boîte à chocolat la transmit à un corbillard qui la porta à la terre.

 

 

 

    Ce jour là, une brume grise hantait le Père-Lachaise, on sarclait des arbres. Elle était loin par delà les carrés où les tombes s'ornent de photographies d'enfants. Par là passent des femmes en noir, qui portent des bouquets ou des couronnes d'immortelles, et la pierre, sinistre, sourde, aveugle, s'étale au haut de Paris, qui l'avait tuée. Au delà du pied, les aiguilles que jettent au ciel les usines ; les églises ont des chapeaux pointus ou des calottes grecques ; dans de petites rainures on sent s'agiter des confusions d'animalcules ; le jour, un bruit sourd, mêlé de cahotement, de trottinement, vient mourir au grand silence ; le soir : cette tartine de tuiles crépite de lumière ; des résilles d'or s'étendent sur les cheveux d'ombre de Paris ; des bouffées de nuit d'orchestre arrivent et font tressaillir grues et vierges dans leurs tombes. Les points d'or tressaillent du spasme qu'ils recouvrent, et non loin de la porte, passent engueulant des m...., et des filles-qui, dans les coups et les injures vont s'accoter au chenil. La nuit se lève, immonde autour du Père-Lachaise. Des vieux, sur les bancs, salivent autour de leurs pipes ; et par-ci, par-là, toute une pannerée de gamins. Parfois sont là des amants jeunes, s'embrassant dans l'ombre, et de la jeune fille va une fraîche odeur, passant sur les tombes.

 

 

 

    La nuit s'éclaircit, les points d'or deviennent blafards, plus rien et la brume immense, grise, suicidante, jette son manteau spleenetique. Le décor du crime est posé : les bourgeois ronflent, et bientôt les tombes voient remonter les chiffonniers et descendre les usiniers misérables, et les femmes tassées.

 

 

 

    Les portiers susurrent leur ramage harmonieux ; des groupes passent : ouvriers tannés, vieilles outres de misère dont le vin n'atteint plus le fond encrassé d'une lie de chagrin ; d'horribles mégères dont l'échine se secoue encore ; petites filles en cheveux, les yeux allumés au passage des fiacres ; et cahotent les omnibus, et roulent les véhicules et hoquètent les voitures à bras contre les pavés ; des calicots bien mis font de l'œil à droite, à gauche ; dans toutes les rues descendant aux centres, sur les trottoirs, deux files de misérables, de malheureux, de compromises, de séduites ; sous la brise du matin, s'entrechoquent les arbres mortuaires joyeusement et le Père-Lachaise luit au grand soleil.

 

 

 

    Là elle était née, poussée, s'était cariée. La misère, la lassitude l'avait crevée. Quelque part elle avait jeté au vent une petite fille. Qu'était-elle devenue ? rien. Peut-être deux jambes qui se tremoussaient dans des bouges. Elle, elle était née au fond d'un faubourg, dans un passage étroit, non voûté. Le soir, en cet antre bitumineux, une lanterne abaissant l'angle droit des deux cordes, oscillait et mourait. Des buées rougeâtres, collées aux vitres, laissaient voir des trognes ivres et sinistres, des bouteilles vides ; des voix coassaient et des robes frôlaient les passants, comme une aile de chauve-souris. Au coin, sur la rue, des vitres basses et bigarrées, on y voit entrer des gens qui trébuchent ; en face, la froideur grise d'un hôpital, et le soir, une buée d'alcool, de crasse et de vin autour de son berceau blanc. On la mit à l'école, la petite riait, et parfois dans les cours, on la voyait passer, enlaçant une amie.

 

 

 

    Un ouvrier satisfit ses premières curiosités, et par un monsieur bien mis, elle vit s'ouvrir le paradis de ses rêves : le café-concert où souvent, du cintre, à côté d'une haute casquette couvrant une glabre figure, une voix éraillée, elle avait palpité d'ambition.

 

 

 

    La salle était rectangulaire, longue ; aux murs, des glaces, des programmes. En bas, en haut, partout des têtes jacassantes : c'étaient des crânes chauves, des têtes grises, des bourgeois flanqués de leurs femmes qui, le soir, rentreraient la prenant pour une diva ; des femmes poudrées, extravagantes de chapeaux, aux laideurs communes, qui cherchent à se frotter à une épaule solitaire ; d'autres plus réservées, attendraient l'occasion d'un riche célibataire ; de petits jeunes gens montraient le plus de chair possible, faisant la roue, dindonnant ; des gavroches blêmes, des femmes en cheveux, des misères et des richesses avides se pressaient autour de l'orchestre. Là, les têtes paraissaient lassés des illusions, violacées ; barbes taillées en brosse, têtes de vieux militaires renâclant dans des cuivres. Les violons gardaient encore des expressions sentimentales. Devant le piano luisant, le chef d'orchestre s'apprêtait à guider son troupeau. Et le rideau charmait. Un grand jardin fait de drap rouge, de verjus et de roses trémières ; marquis et marquises, au ton des porcelaines de Saxe, passent, picorants et coquetants. Les jets d'eau contournent éternellement leur gerbe figée dans ce printemps défraichi ; et la toile levée, c'était l'éblouissement d'un paysage oriental, plein de palmes, de moucharabules et de feuilles de tabac, et du gaz. Du fard, de la céruse, des robes voyantes, des torsades de fausses nattes faisaient des femmes qui gloussaient, sautillaient, donnant sur leur traine des coups de bottines et filaient en frétillant ; et faisaient intermèdes de mélancoliques habits noirs ou la haute cocassité d'un paysan vêtu d'un pantalon très haut et bragueté, d'un gilet à bras, le tout en toile à matelas. Le refrain se changeait en une tonitruante rumeur de rut et de blague. Elle vint et chanta.

 

 

 

    Sa carnation solide, son teint haut en couleur, ses longs cheveux épandus, sa voix fraiche et caressante dans la stupidité des mots, passèrent ; les yeux se piquèrent, les cous se déhanchaient. Il y eut un frémissement ; quelques pipes s'arrêtèrent. Un tonnerre de rappels, et la buée sale s'épaississait et grondait.

 

 

 

    Longtemps, là, elle fleurit. Dans sa chambre, en la chaude alcôve, vieux, jeunes, payants ou chéris un instant, sa blonde nudité émergea du disque de blancheur dont léchait ses pieds la chemise glissée. Et dans la chambre, où se perdait une lumière rose sous les lourds rideaux tombant et retenant la caresse des senteurs, un frémissement, un sanglot, un rire bête et détraqué résonna, long, identique résonna fiévreusement. Parfois elle y entendit, perdus dans le lointain, quelques coups de révolver ; la secousse sèche d'une corde, le bruit d'or coulant d'une ruine. Le lendemain, un fait divers narrait, avec une réclame pour elle, le suicide ou la faillite.

 

 

 

    Sa calèche passa ; l'été, une ombrelle abritait ses grands yeux naïfs et limpide, les mèches folles et l'or de sa crinière, ses coquets chapeaux de paille, ses robes saillantes, ses seins et ses cuisses, sous le soleil des courses, où dans le commencement des soirs, où brillaient sombrement les luisants de sa calèche. Au retour du lac elle passa agrippant les désirs. On vendit ses photographies. Elles furent enfouies dans des thésaurus, accrochées à des glaces, près de bouquins de droit. Elle vanna des imbéciles, des forts, des verreux, des talents. Pour aller à sa résidence d'été dans les lieux maigres, étriqués où elle naquit, elle passa parmi les échines courbées de fatigue et les fronts ridés de peine, et, dans le décor de nature des environs de Paris, elle jeta ses gaietés, ses charges, ses toilettes, ses banquets et ses feux d'artifice. Enfin vinrent les rides, la solitude, le m..... Elle guetta l'amour généreux qui s'abreuve, attendant l'occasion, aux cafés du boulevard, ceux qui s'attardent, celui qui ne veut pas dormir seul ; enfin, dans la rue déserte, blafarde, plâtrée, sanglant sa débordante graisse, cachant sa calvitie, elle épia, sous le regard louchant des gardiens de paix, les caprices des ivrognes et des jeunes gens pauvres.

 

 

 

    Un soir, dans sa chambrette nue, l'asphyxie jeta son âcre fumée. Dans une torsion elle entrevit et revit.... le taudis où le père rentrait ivre, cognait sur la mère, l'atelier où lui prit la taille cet ouvrier si gai et jeune ; les splendeurs du café-concert, le mastroquet, où tannée, les yeux cernés de fibrilles, laissant une large plaque blanche sur l'épaule où elle frottait sa joue, elle venait rafraîchir sa voix éraillée, son corps empuanti de vitriol. Elle revit les faces bleues des morts, pensa qu'elle avait bien fait, qu'il faut s'amuser un brin.

 

 

 

    On la sauva, mais peu après la paralysie la creva à l'hôpital.

 

 

    Maintenant dans l'étroite boîte en chêne, les vers la baisent tendrement ; ils pénètrent où tant rêvent de râler ; ils lèchent où furent ses seins, mordillent ses cheveux, et descendent où furent ses yeux, dans ce crâne où il n'y eut rien.