Directeur de revue, poète, pamphlétaire, chef de file, Anatole Baju illustra par son parcours celui d’une génération de bohèmes en quête de reconnaissance. Lorsqu’il quitta la Charente en 1884 à l’âge de 23 ans et se lança à l’assaut de Paris, avec la vigueur et sans doute la folie d’un héros balzacien, il découvrit un véritable champ de bataille. Le romantisme était en ruine assiégé par les vers de Jean Richepin et les sifflets des naturalistes. Georges Ohnet se fourvoyait dans une littérature commerciale et populaire avec son Maître des Forges et massacrait un peu plus l’Idéal de la jeunesse. Quelques poètes parnassiens s’attachaient encore à la perfection des vers tels François Coppée et Albert Mérat tandis que Paul Verlaine clamait ce vers extrait du sonnet « Langueur » paru dans le journal du Chat Noir en 1883 : « Je suis l’empire à la fin de la décadence ». Décadence, ce mot devait quelques années plus tard inspirer Baju qui voulut le revendiquer comme un titre de gloire. Le jeune charentais dirigea en effet les deux séries du journal intitulé Le Décadent pendant les années les plus bouillonnantes et les plus créatrices de la fin de siècle de 1886 à 1889 avant de s’effacer progressivement de la scène parisienne. Fantôme de jadis1, comme l’appelait son ancien collaborateur Laurent Tailhade, Anatole Baju fut victime du plus grand fléau des lettres : l’oubli. Rappelé à nos mémoires dans le livre de Noël Richard, Le Mouvement décadent2, publié en 1968, Anatole Baju reste un personnage énigmatique dont le parcours et les publications sont encore ignorés. Remy de Gourmont au cours de ses Promenades littéraires écrivit d’ailleurs à son propos :

 

 

« Cet homme, dont le nom restera toujours associé à un curieux chapitre de l’histoire littéraire, mériterait une plus longue étude que celle que je suis disposé à lui consacrer. Le mystère de sa vocation comporterait aussi plus d’un enseignement3. »

 

Une enfance et une adolescence charentaises

 

 

 

               Une vocation mystérieuse soulignait Remy de Gourmont qui trouve en réalité ses origines dans l’enfance. Ainsi qu’il l’avait indiqué à son ami, Paul Verlaine, à l’occasion d’une notice biographique qui lui était consacrée dans Les Hommes d’aujourd’hui4, ce goût pour le littérature lui avait été donné par son père, Pierre Bajut (1832-1879). On remarquera à cette occasion, que le nom de famille était bien Bajut, nom qui ne serait pas originaire de la région5. En effet, rappelait Verlaine, Pierre Bajut aimait la poésie, en particulier les vers de Lamartine, poète qu’il aurait connu, ainsi que la romancière, George Sand. Ces anecdotes ne peuvent être vérifiées et se rattachent probablement à cette part de « légende » nécessaire à tout homme de lettres qui souhaite réussir. Ce milieu familial sans doute favorable à l’instruction et à la sensibilité littéraire était de condition modeste. Pierre Bajut, précise-t-on sur l’acte de naissance d’Anatole, était meunier et demeurait au moulin du pont à l’écuyer, situé à 500 mètres du bourg de Confolens. Le 8 mars 1861, Pierre Bajut, âgé de 29 ans, déclare son fils à la mairie de Confolens en compagnie de deux témoins Pierre Bourguignon « âgé de 44 ans et receveur de l’octroi » et Jean-Baptiste Denis « âgé de 44 ans, propriétaire demeurant à Confolens ». Les prénoms de l’enfant étaient : Adrien Joseph. Anatole prit en effet comme nom de plume celui de son frère cadet, Anatole Albert, né en 1869 à Saint-Germain-de-Confolens. Cet échange d’identité aurait permis au directeur du Décadent de ne pas être confondu par l’inspection académique alors qu’il travaillait comme instituteur à Saint-Denis. La mère, Louise Vrié, originaire du Limousin, était alors âgée de 24 ans. Elle fut plus tard présentée par Ernest Raynaud comme une « cordiale vieille6 » sous son bonnet de paysanne qui ne se laissait guère impressionner par les amis décadents de son fils.

 

En 1862, Pierre Bajut s’installa au moulin de Saint-Germain-de-Confolens. Il y mourut 17 ans plus tard à l’âge de 47 ans. Toute l’enfance et l’adolescence du littérateur eut lieu dans un cadre bucolique, préservé du modernisme galopant de la capitale. Au cœur d’une terre vallonnée, le village de Saint-Germain s’étend, surplombé par les ruines d’un château du XVe siècle.

 

              Le bourg et ses ruelles serpentines conserve un charme pittoresque. La Vienne au courant changeant est bordée par deux rives ombragées. Ce village abritait quelques légendes fabuleuses comme celle du « Roc branlant » sur les bords de l’Issoire, qui disait que tous les ans, la nuit de Noël à minuit, le roc se mettait mystérieusement à vaciller sur lui-même. On imagine alors quelle muse champêtre put cultiver le jeune garçon. Mais gardons-nous de trop idéaliser cette existence à la lecture de cette description :

 

 

 « Le moulin de Pierre Bajut était de dimensions modestes, une demeure d’une douzaine de mètres de long sur huit de large, servant sans doute de local professionnel et d’habitation. Une maigre fenêtre cintrée dispensait dans l’unique pièce un jour bien avare. Dans les ruines de cette maison centenaire, maintenant envahie par les ronces et les herbes aquatiques, un gros noyer a poussé, robuste protestation de la vie contre le silence du moulin et la disparition de ses occupants.

 

Plus tard, pour ses soustraire sans doute à l’humidité malsaine de ce bas-fond, on a construit une maison d’habitation, une douzaine de mètres plus haut, en bordure de la route.7 »


Le moulin des Bajut est aujourd’hui une propriété privée appelée « le moulin brûlé » comme l’indique une pancarte à l’entrée de la grille. Il ne reste de l’ancien moulin qu’une bâtisse aux pierres disjointes et à l’unique fenêtre. L’ensemble est bordé par une route et se dissimule presque sous une abondante végétation.

 Le jeune Adrien Joseph fit ses études au Collège de Confolens après avoir passé ses premières années à l’école communale de Saint-Germain-de-Confolens. Il était externe et faisait les 6 kilomètres à pied quotidiennement pour se rendre au collège. D’après un témoignage recueilli par Noël Richard d’un ancien camarade de classe8, Adrien eut une enfance et une adolescence austère. C’était un élève moyen mais qui avait le sens de la répartie et déjà un goût prononcé pour la poésie (il s’était défendu des moqueries par une satire en vers9). De 12 ans à 16 ans, il est probable qu’il ait continué ses études, interrompues par la mort de son père en 1879. Il dut alors reprendre l’affaire familiale. 



à suivre....





 

8 Ibid., p.12. Noël Richard rapporta les propos de François-Léonide Ancelin, habitant de Confolens.

 

9 Au bal de Confolens, Adrien qui était venu en blouse campagnarde avait été moqué par un certain Dutourd. La satire s’achevait par ce vers « Celui qui dit ses mots, c’est l’arrogant Dutourd ».

 



7 Noël Richard, op. cit., p. 11.

 



4 Les Hommes d’aujourd’hui, Paul Verlaine, « Anatole Baju », n° 332, 1886. Article qu’on retrouve également dans le volume des Œuvres en prose de Verlaine, La Pléiade, p. 808-816.

5 Cette information a été recueillie lors de nos recherches à la mairie de Confolens. Quant à l’orthographe du nom Bajut, elle avait été modifiée lorsqu’Anatole Baju se fit un nom dans la capitale.

6 Ernest Raynaud, La Mêlée symboliste, La renaissance du livre, Paris, 1922, p. 72-73.

 



 

1 extrait du titre du recueil de Laurent Tailhade, Quelques fantômes de jadis, édition française illustrée, 1920.

 

2 Noël Richard, Le Mouvement décadent, Nizet, paris, 1968.

 

 

3 Remy de Gourmont, Promenades littéraires, 4e série, 1912, p. 47.