Le Décadent est dans le panorama des petites revues florissantes de la fin du XIXe siècle une entreprise vraiment originale car elle est incontestablement liée, bien plus que d'autres, à la personnalité de son directeur : Anatole Baju. Elle en est pour ainsi dire le prolongement. Ainsi en 1886, lorsque Le Décadent surgit sur la scène littéraire, comme regaillardie par la force d'un mot (décadent !),  un déluge d'insultes, de ricanements et d'applaudissements mêlés se fit entendre. Décadent !  c'est le mot d'Anatole Baju. Qu'il l'ait emprunté à Verlaine, finalement, peu importe. C'est Baju qui va l'incarner dans une forme de jusqu'auboutisme si particulière à cette fin de siècle. Dans les premières années de la revue (1886-1887) un groupe de jeunes hommes, amis et ennemis de la cause bajuesque, veulent bien faire vivre cette petite revue et profiter de ce nouveau crachoir pour y jeter quelques uns de leurs vers.
            Mais Baju est définitivement seul dans son combat. En effet,  sous couvert de 3 pseudonymes (fait assez exceptionnel pour 1 seule personnalité) Raoul Vague, Louis Vilatte et Pombino, Baju se lance avec virulence dans l'arène pour l'acceptation de ses théories décadentes. Dans son dos, on s'indigne, on se moque et parfois on applaudit face à l'absolue détermination de l'homme. Un tour de force dans un milieu aussi délétère car malgré les intrigues nées pour démolir le journal et la réputation de son directeur, Baju résiste, Baju s'exprime, Baju fait parler de lui.
                     Parti de rien, cet ancien ouvrier piqueur de meules,  embrasse une cause passionnée et somme toute assez confuse avant l'année 1889. En effet qu'est ce qu'un décadent ? quels sont les principes littéraires de l'école décadente ? A la lecture des nombreux manifestes de Baju, on sait qu'il s'agit avant tout de se révolter. Il est question de destruction,  de lutte. Baju agresse et se défend. L'esthétique décadente ne pose pas de règles claires, l'individu partout tente de s'imposer. Ce n'est donc plus l'unité esthétique qui est recherchée mais la diversité. On ne s'unit pas, on se divise en de multiples particules toutes indépendantes. Dans ce contexte, on comprend que le terme d'école est assez inadapté. Les poètes qui écrivirent dans Le Décadent en ont conscience:  ils ne cherchent, quant à eux, qu'à profiter du tapage et à entretenir un "jeu" avec leur propre image, avec celle du "décadent" (qui a sans nulle doute une résonance réelle sur l'état d'esprit d'une époque). Notre instituteur Baju veut faire école - quoi de plus cohérent avec sa personnalité profonde ? Mais il cherche encore la leçon qu'il donnera à ses collaborateurs... En 1886 et 1887 il tatônne, il pose avec maladresse des concepts, il s'avance sur les propos du maître Verlaine qu'il entend manipuler avec une grande maladresse.
                    Puis, en 1888 et surtout 1889, l'idée se précise. Cette rage qui emplit les colonnes du Décadent trouve une cible. Cette cible n'est pas le fait du hasard, elle a toujours existé dans l'esprit de Baju mais elle ne trouvait pas encore la forme et le moyen d'exister. Baju est toujours aussi seul dans son combat - soutenu toutefois par quelque esprit de camaraderie et par son jeune frère qui lui resta fidèle semble-t-il. Cette cible c'est le boulangisme, son orientation politique c'est le socialisme de Jules Guesde. Voilà la véritable aspiration de Baju. Les lettres ne seront dès lors qu'un moyen pour véhiculer un message. La reflexion sur la poésie et le langage s'arrête là. Les anciens confrères de la première livraison du Décadent le quitte. Le mot était l'esprit même de la revue, s'il n'y a plus de décadent, il n'y a donc plus de coopération possible.
                        Baju persiste mais comprend que le terme décadent qui avait fait sa "fortune" (en le faisant accéder à un public de lettrés) n'a plus lieu d'être. Il lance un nouveau titre - prédisposé à l'échec - La France littéraire. En cette période d'étiquettes où la revue se "particularise", un titre aussi général n'appelle pas les foules. Mais Baju a trouvé sa voie et il ne renonce pas. Pendant un temps il abandonne la cause littéraire pour se consacrer à sa véritable vocation. La revue disparaît définitivement. Baju croit en l'action, il se lance dans une carrière politique mais a perdu entre temps toute forme de reconnaissance. Ses discours sont hués, il commet encore quelques maladresses verbales. Il n'est pas bon orateur d'après les quelques chroniques qui lui sont consacrées dans la presse régionale.
                    Alors, Baju en revient au mot "décadent" et tente de faire revenir le tapage autour de ce mot par la publication d'une brochure. Ce retour sur  la scène publique est un nouvel échec car les modes vont vite et celle du décadent semble révolue.
                              Désormais oublié, Baju publie un essai qui ne fera pas date ni dans l'histoire littéraire, ni dans l'histoire politique. Ce sont Les Principes du socialisme, préfacés par Jules Guesde...