La Plume est une revue bi-mensuelle dirigée depuis mai 1889 par Léon Deschamps. Dans les premiers temps, elle est imprimée au domicile même de son rédacteur comme ce fut le cas pour Le Décadent d'Anatole Baju. Le contexte de sa parution nous éclaire beaucoup sur ses choix en matière littéraire et artistique.

     1889 c'est la crise du boulangisme, l'édification de la Tour Eiffel, la perspective de l'exposition universelle - des évènements qui symboliseront le passage vers un nouveau monde : celui de la Belle-Epoque. Les "bohèmes" nés du creuset hydropathe en 1878 ont pris de l'âge. Ils n'ont plus la ferveur de la jeunesse, une autre génération se charge donc d'investir les salles de rédaction. Un tournant est marqué : Le Décadent cesse d'être publié après avoir substitué à sa vocation littéraire une vocation politique. La Vogue disparaît elle aussi faute de lecteurs. Certains artistes se sont définitivement embourgeoisés, d'autres luttent pour leur survie comme un Emile Goudeau.
           La Plume veut être l'anthologie de cette période féconde. Elle rejette les stratégies du monde bohème (le scandale, l'anarchie, la dérision) tout en convoquant les auteurs issus de ce milieu "marginal". Elle dresse de nouveaux tréteaux de représentation pour tout artiste de talent.
            A-t'elle appartenu alors à cette "bohème" ? Peut-elle être associée aux autres "petites revues" de la période fin des années 1870 aux années 1880 ?
            La question est complexe. J'y répondrai cependant par l'affirmative. Sans doute pour une raison : elle possède de nombreux traits communs avec ses prédécesseurs. Premièrement, elle reprend une vocation de "découvreur de talent", voire de "publiciste" tant revendiquée par ce type de presse. Deuxièmement, elle entend défendre les intérêts de tous les artistes (privilégiant donc l'éclectisme) contre les forbans et les faussaires de la littérature. Enfin, elle favorise un art nouveau, crée par la jeunesse de la fin des années 1870 et dont  le public récoltera les fruits mûrs en 1889.
            La Plume de 1889 est donc à mon sens l'étape terminale des "petites revues" d'une certaine période. Elle profite de tous les enseignements du passé dont elle saisit l'essentiel. Ainsi elle apprend à passer de l'éclectisme bohème à l'anthologie respectable. Elle prend la posture d'une bohème arrivée à maturité qui n'opte donc plus pour la lutte ni pour la complaisance mais pour un commerce intelligent des arts et des lettres. L'image tiendra pour cette revue une importance, déjà exprimée par les petites revues plus anciennes, mais largement amplifiée. De la caricature on passe à l'icône, du brouillon et de l'esquisse on parvient à la reproduction d'œuvres d'art. 
              En 1889 et seulement durant cette année précise, La Plume transite de la petite revue qu'elle est encore à la grande revue qu'elle sera par la suite. L'appareil commercial et publicitaire se met en marche alors que certains chroniqueurs jettent encore quelques coups d'œil en arrière sur leur jeunesse révolue. Le cœur de la bohème s'éteindra avec l'assurance de l'âge. Le sérieux succèdera à l'humour, la maîtrise succèdera à l'improvisation, l'intégration succèdera au jeu.