"A Montmartre le soir" les noctambules, les cocottes, les artistes peintres, les poètes et écrivains en mal de reconnaissance venaient chercher fortune "Autour du Chat Noir". "La Ballade du Chat noir", que fredonnait Aristide Bruant en 1884 au cabaret du Chat noir est désormais célèbre. Ces mélodies et ces "fantasmagories" peuplèrent, au tournant du siècle, un lieu mythique : Montmartre. De nos jours, les passants ne peuvent plus ignorer, dans les rues pavées du XVIIIe arrondissement de Paris, la présence familière de "l'icône noire" sous les traits mystérieux du chat noir de STEINLEN. Le cabaret de Rodolphe SALIS laissa à la postérité un héritage des plus insolites qui illustrait avec une fantaisie sans précédents, un Montmartre légendaire. Mais la célébrité du cabaret rejeta paradoxalement dans l'oubli le journal du Chat noir - organe des intérêts de Montmartre - publié de 1882 à 1897 sous la direction de Rodolphe SALIS. Pourtant cet "esprit montmartroismontmartrois", admiré en particulier sous forme de tableaux, de gravures, d'affiches trouve un témoin précieux dans la revue. Une farandole de mystifications, de pastiches, de poésies populaires, de chansons gouailleuses, de pamphlets anticonformistes, marqua l'avènement d'un Montmartre mythique, "mamelle granitique des assoiffés d'idéal".

     Pendant longtemps le journal du Chat noir fut relégué au rang d'une revue humoristique sans importance. On lui avait reproché de n'avoir qu'une valeur commerciale, de n'être qu'une pompe à bière annexée au cabaret. Or, ce journal présente à la société littéraire et artistique de son temps une "bohème" d'un nouveau genre.
       On pensera sans doute que les artistes qui y furent publiés, portant redingotes et haut-de-forme, étaient bien éloignés de l'image du bohème désintéressé, au chapeau cabossé et à la veste râpée. Mais on aurait tort de blâmer ces "intelligents réfractaires", comme les appelait Émile GOUDEAU, car ils parvinrent à se faire entendre dans le Tout-Paris des arts et des lettres en sortant la bohème de l'hermétisme auquel elle s'était condamnée. L'humour avait permis d'abolir, en apparence, les tensions entre les bourgeois et les bohèmes, tout en instaurant une incontestable distance ironique. Bien loin d'anéantir ce que fut la "bohème", Le Chat noir l'intégra dans une société de consommation en pleine expansion où elle put revivre.